Ave Malaria : ordonnance

Ave Malaria : ordonnance

Alors, résumons le premier épisode : le paludisme est certainement la pire saloperie que l’Humanité a eu à subir. et les missionnaires jésuites en Amérique du Sud y découvrent un arbre. Et donc ?

– Revenons à nos moustiques. Les missionnaires découvrent donc que l’écorce d’un arbre local, quand elle est réduite en poudre et consommée, constitue un remède tout à fait efficace contre le paludisme.

– Et c’est très important pour eux.

– Ben oui.

– Je veux dire, faut faire vachement gaffe au palu.

– Oui, c’est ce que je viens de…

– Particulièrement en Amérique centrale.

– Euh, enfin pas que, c’est vrai ailleurs auss…c’est quoi ce rictus ? Pourquoi surtout en Amérique centrale ?!

– On a tous entendu parler du fameux paludisme de Panama.

Je. Me. Casse.

– Nan, attends. Reviens. L’arbre en question c’est le cinchona ?

– Oui. La légende raconte qu’il doit d’ailleurs son nom à la comtesse de Chinchon, épouse du vice-roi du Pérou. Elle aurait contracté la malaria en 1630, et aurait été soignée grâce à l’écorce. Du coup elle en aurait rapporté en Espagne, contribuant à la faire connaître et à la baptiser.

– Ah bien.

– Oui bon sauf qu’en fait semblerait, d’après le journal du comte de Chinchon, que tout cela soit un joli morceau de pipeau : il a eu deux femmes, dont la première est morte en Espagne avant que le comte ne soit nommé vice- roi, et la seconde, qui a effectivement passé quelque temps en Amérique du sud, n’y a jamais été malade mais y est restée, puisqu’elle décédée en Colombie pendant le voyage retour. Donc va savoir pourquoi ça s’appelle comme ça.

– Et comment l’écorce a débarqué en Europe.

– Non, ça on sait.  A la même époque, le jésuite Agostino Salumbrino envoie de l’écorce de cinchona à Rome, où le paludisme est présent, puisque comme je te le disais, il sévissait alors dans toute l’Europe.

– Et on ne savait pas le guérir.

 -Alors, y’avait des traitements.

– Ben alors.

– J’ai pas dit qu’ils étaient efficaces.

– Ha. Laisse-moi deviner. Médecine du 17ème siècle : des saignées ?

– Ah là là, mais c’est quoi ces raccourcis et caricatures !

– Pas de saignées ?

– Si, bien sûr, mais on était loin de se limiter à ça. Contre la fièvre des marais, étaient recommandés : repos, massages, régimes, et purges.

– Oh ben ça va.

– Attends, j’ai pas fini. On pratiquait aussi les saignées, donc, ou encore l’amputation des membres.

– Diantre ! C’est radical.

– Sans parler de thérapies plus…originales. Comme l’application d’amulettes.

– Oui, bon, certainement inefficace, mais enfin…

– Ou des harengs marinés sur les pieds.

– Hein ?

– Si si. Il était également recommandé de placer le quatrième livre de l’Iliade sous la tête du malade.

– Le quatrième ?

– Ah ben oui, les autres c’est pour des maladies différentes, comme chacun sait. Tu veux d’autres traitements ?

– Je te sens inspiré.

– On pouvait aussi jeter la tête la première le malade dans un buisson pour qu’il « en sorte rapidement en laissant la fièvre derrière », ou le faire enlacer par une veuve chauve.

– Une…une veuve chauve ?

– Mais oui. Dernière solution : manger des toiles d’araignées. Ce dernier traitement était encore recommandé par un médecin colonial basé en Inde dans les années 1880. Il le disait plus efficace que les médicaments dérivés d’écorce de cinchona.

– N’importe quoi.

– Je ne te le fais pas dire. Parce que l’écorce de cinchona, ça marche. Et ça change tout.

– Ah ben j’imagine que ça va faire des paquets de morts en moins.

– Oui, mais pas que.

– Pas que des paquets ?

– Non. Mais d’abord, il faut que le traitement s’impose.

– Ben, si ça marche.

– Ha, mais comme on a déjà pu le voir avant, il ne suffit pas qu’un traitement soit efficace, même remarquablement efficace, pour être triomphalement adopté. A partir de Rome, et de la moitié du 17ème siècle, les Jésuites proposent en Europe leur traitement, à savoir de la poudre d’écorce de cinchona pulvérisée dans du vin.

– Tant qu’à faire.

– En effet. Et retiens l’idée.

“Je prendrai l’écorce plus tard.”

Seulement, le traitement est confronté à deux objections, et je vais te laisser décider laquelle est la plus absurde.

– Je suis super-calé sur le sujet.

– A qui le dis-tu. Tout d’abord, et comme pour le scorbut, le remède des Jésuites ne colle pas à la théorie médicale de l’époque, à savoir celle des humeurs. L’écorce est amère, ce qui est interprété comme un signe de chaleur, donc elle ne devrait pas soigner des fièvres aussi considérées comme chaudes. En plus, sa prise ne conduit pas à expulser des humeurs. Donc ça soigne, mais c’est pas normal.

– Sorcellerie !

– Tu rejoins la deuxième raison. Dans poudre des Jésuites, il y a Jésuite. Donc c’est un remède papiste, qui est regardé d’un sale œil par tous ceux qui sont en délicatesse avec l’Eglise. On en brûle même dans des manifestations antipapistes. La légende veut également que Cromwell, malade, ait refusé le traitement en raison de son association avec l’Eglise.

– Non mais si les gens préfèrent claquer, hein, après tout.

– Il y a un gars qui ne se décourage pas, qui va constituer la première grande figure de notre galerie : Robert Talbor. Ou Tabor. Ou Talbot. Ca dépend un peu des moments et des endroits.

– Appelons-le Talbor. Ou Bob. Il a changé de nom parce qu’il se cachait des autorités ?

– Pas vraiment. Robert nait en 1642, en Grande-Bretagne.

– C’est pas de sa faute.

– Non. Il étudie la pharmacie à Cambridge, puis il s’installe dans l’Essex pour travailler sur les fièvres. Il y développe un remède contre le palu, dont il prend bien soin de préciser, à plusieurs reprises et par écrit, qu’il n’a rien à voir avec la poudre des Jésuites. A propos de cette dernière, il met d’ailleurs en garde contre son utilisation. Non pas tant parce qu’elle serait mauvaise en soi, mais essentiellement parce qu’elle en général administrée par des individus mal formés et entraînés, ce qui selon lui provoque au final plus de mal que de bien. Il en vient à traiter un officier qui doit se rendre à la cour du roi. Il l’accompagne, et son patient vante ses mérites. Charles II est impressionné, au point de faire de Talbor son médecin personnel, et de l’anoblir en 1678. En 1679,Talbor le lui rend, en le guérissant d’une méchante fièvre. Charles l’envoie également en France traiter sa nièce, Marie-Louise d’Orléans. Qui devient à l’époque reine d’Espagne, emmenant pour un temps son médecin avec elle.

– Il nous fait la tournée des cours royales européennes.

Pareil que lui, mais utile. Donc pas pareil du tout, en fait.

– C’est ça. Il est encore appelé au chevet du dauphin de France en 1680, avec succès.

– Je crois qu’on peut admettre que son remède était bon.

– Manifestement. Malheureusement pour lui, Talbor meurt l’année suivante. Conformément à ses instructions, son secret (le « remède anglais ») est révélé quelques années plus tard, après avoir aussi administré à Louis XIV.

– Et alors ?

– Eh ben c’est bel et bien de l’écorce de cinchona. Talbor a affiné la méthode de préparation et d’administration, et au vu de sa carrière il semble désormais difficile de contester l’efficacité du traitement. Qui devient alors plus connu sous le nom que lui a donné un médecin Italien quelques années plus tôt, à savoir quinquina.

– Ca m’est aussi plus familier.

– Ce serait une reprise du terme indien (quechua) kina kina, qui désigne…une autre plante en fait. Il y a manifestement eu un peu de friture sur la ligne.

– Attends je résume, on a donné le nom d’une autre plante à l’écorce d’un arbre appelé peut-être en référence à une comtesse qui en fait n’a sans doute jamais eu à le croiser ?

– Voilà. Mais la bonne nouvelle c’est que grâce à Talbor, les vertus anti-paludiques du quinquina sont bien établies. Cela dit, la qualité variable du produit (écorce dégradée, mélangée à celles d’autres arbres) fera qu’il aura encore des adversaires jusqu’au 19ème.

– C’est jamais simple.

-En France, il a fallu attendre l’an 2000 pour que le quinquina soit adopté.
– QuinQUENNAT, andoulle !

-Faut croire que non. A noter que l’on retrouve dans le camp des promoteurs de l’écorce une figure que nous avons déjà croisée.

– Qui donc ?

– Ce brave James Lind.

– Ah, le bon docteur Lind.

– Tout juste. En 1768, il recommande que tous les marins à bord de navires ancrés dans des ports tropicaux prennent de l’écorce de cinchona. C’est le moment de préciser en quoi le traitement contre le paludisme change la face du monde.

– Ben je crois qu’en permettant de lutter contre la maladie la plus mortelle de l’histoire de l’humanité, c’est assez évident.

– Oui, mais plus précisément. L’accès à un traitement contre le paludisme ouvre aux Européens la possibilité d’explorer le monde tropical et sub-tropical sans tomber comme des mouches. Autrement dit, il ouvre notamment la voie à la colonisation de l’Afrique et de l’Inde. Ce qui conduit des historiens à qualifier la production industrielle de cinchona de technologie du colonialisme par excellence.

– Je vois bien l’effet sur le monde. Mais attends, tu parles de production industrielle. On en est là ?

– Non, tu as raison. C’est d’ailleurs le problème.

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