C’est une maison bleue / Qui retombe en tout petits bouts…

– Bonne année Jean-Christophe !

– Bonne année Sa… Qu’est-ce que tu fais avec ce briquet allumé ?

– Rien.

– Et qu’est-ce que tu as dans le dos ? Montre ta main !

– Rien je te dis, t’es toujours à m’embêter et puis t’es pas mon père d’abord.

– Arrête de faire l’enfant et donne-moi tout de suite ce que tu tiens dans ta gsdfqffverqsvcqsrdgnnnn *KLONK* voilà tu l’auras cherché et MAIS QU’EST-CE QUE C’EST QUE CET ENORME PETARD ?

– c’estrienjtdediscestpourlenouvelAnetpuistumasfaitmal.

– Tu voulais faire péter ce truc pour… mais enfin tu as quel âge ?

– L’âge c’est dans la tête, sale vieux.

– C’est dangereux, Sam, les explosifs.

– Grmbllljfaisattention.

– C’est dangereux même quand on fait attention, Sam. On peut détruire des villes entières, avec des explosifs.

– Oui enfin tu ne t’emballes pas un peu là ? C’est juste un gros pétard.

– Et Dieu sait que ce n’est pas la première fois que je te vois allumer un gros pétard mais j’aimerais autant que tu t’en tiennes à ceux qui te feraient presque défendre le reggae, si ça ne te fait rien. Et on a vraiment fait péter des villes à coups d’explosifs.

Et ce coyote ne partage même pas.

– Je sens que tu exagères.

– Jamais. En croyant bien faire, en plus.

– Et tu vas me dire que tu as un exemple particulièrement éducatif, j’imagine ?

– Oh oui. San Francisco.

– HA MENTEUR. La ville existe toujours je te signale.

– Elle a bien failli être rayée de la carte tout de même, figure-toi, l’année où des pompiers ont commencé à jouer avec des gros pétards.

– N’importe quoi. C’est quand ?

– 1906.

– San Francisco a failli être détruite à cause des pompiers en 1906.

– Oui. Enfin j’exagère un peu : pour être exact, les pompiers ont bien failli détruire ce qui restait de San Francisco après un des plus gros tremblements de l’histoire de la Californie. Et c’était quelque chose, à l’époque, la plus belle ville de l’ouest américain : 400 000 habitants, des théâtres, des opéras, la vie culturelle la plus riche de l’Union avec New York et du pognon partout, grâce aux fortunes accumulées par les patrons du chemin de fer. Un petit bijou, malheureusement construit en plein sur une longue ligne de faille célèbre, celle de San Andreas. Celle qui menace aussi Los Angeles.

– Oh.

Pour découper la Californie proprement, suivez le trait.

– Comme tu dis. Et le 18 avril à 5h12 du matin, ça ne rate pas : la faille se réveille à 12 kilomètres de la ville. Un séisme de plusieurs minutes qui ravage instantanément la partie la plus fragiles de la ville, à commencer par les célèbres maisons de bois aux façades victoriennes. L’hôtel de ville, en briques, ne fait pas mieux. Tout pète, en fait. Le fameux tram, les réseaux téléphoniques, les conduites d’eau…

– C’est une maaaison bl…
– Ta gueule, Maxime. Ta gueule.

– Le chaos.

– En gros. Et comme d’habitude dans ce genre de circonstances, les emmerdements volent en escadrille. Tu te souviens que les conduites d’eau sont pétées ?

– Oui.

– Ben c’est ballot parce que les pompiers en auraient vachement eu besoin pour éteindre les incendies qui démarrent un peu partout, vu que le réseau de gaz a explosé aussi et qu’il suffit d’une étincelle pour provoquer des jolies explosions très cinématographiques.

– C’est le moment où tu places une vanne sur Michael Bay ?

– J’ai ma dignité, Sam.

– Tu l’as surtout déjà fait dix fois, oui.

– Aussi. Bref : les autorités sont larguées face à l’orage de feu et de fumées qui se met à parcourir une ville où le bois domine encore beaucoup le bâti. L’après-midi, avec le vent qui se lève, ça devient l’Enfer sur terre.

Et sincèrement, on aime le sens de la mise en situation de Satan.

– Dantesque.

– Le mot est souvent galvaudé mais là… D’où la brillante idée qui vient à ce qui reste de la chaîne de commandement : faire péter tout ce qui tient encore debout à la dynamite.

– Pardon ?

– J’exagère un peu parce que l’idée a le don de m’amuser mais ce n’est pas complètement idiot, en fait. En faisant péter quelques pâtés de maison encore intacts, quelques dizaines de bâtons de dynamite artistiquement placés peuvent créer un coupe-feu. Pour le gag, c’est exactement ce qu’avaient tenté les Romains lors du grand incendie de Rome en 64, sous Néron.

– La dynamite en moins, quand même.

– Certes, mais le principe est le même : détruire volontairement une partie des immeubles de l’Esquilin, en l’occurrence, dans l’espoir d’enrayer l’avancée de l’incendie en privant les flammes de matériaux inflammables. Et c’est probablement ce qui fait qu’on a accusé Néron d’avoir lui-même foutu le feu, d’ailleurs.

– Les gens sont soupçonneux.

– Vu l’animal, ça se comprend un peu. Bref, revenons à nos moutons : dans l’après-midi du 18 avril 1906, le type en charge de tout ce merdier, le général Frederick Funston, se décide avec l’accord des autorités civiles à utiliser la dynamite pour créer des coupe-feux, une technique déjà employée deux ans plus tôt à Baltimore, quoiqu’avec un succès tout relatif.

– Ben alors pourquoi tenter à nouveau le coup^ ?

– Parce que ça a foiré à Baltimore pour d’autres raisons, à commencer par le fait que les tuyaux des pompiers n’étaient pas du bon diamètre pour les bouches à incendie.

“Not all pompiers, ladies and gentlemen.”

– Ah c’est con.

– Oui, hein ? Et pus à San Francisco, on est confiants parce que le chef des pompiers, Dennis Sullivan, est un type chevronné, doublé d’un expert en explosifs qui a déjà réfléchi à tout ça en détails.

– Ah ben super.

– Il y a tout de même un hic.

– Un gros ?

– Surtout pour Sullivan, oui : il est mourant.

– Ah.

– Après avoir fait son job dans les premières heures du séisme, il s’est rué chez lui pour secourir sa femme.

– Et il ne l’a pas trouvée ?

– Oh peut-être que si mais il a surtout loupé une marche et fait une jolie chute de deux étages dans sa propre cave avant de se prendre de plein fouet une giclée de vapeur quand une chaudière a brutalement démissionné à 20 centimètres de sa gueule. Autant te dire qu’il n’est pas tout à fait en état d’aller faire le zazou avec des bâtons de TNT, vu qu’il est surtout occupé à crever la peau à vif sur un brancard.

– Bon mais il n’y a pas d’autres pompiers, dans cette ville ?

– Oh si, mais aucun spécialiste en explosifs du niveau de Sullivan, même de loin. Résultat, quand les pompiers acheminent ce qu’ils ont en stock jusqu’au QG de fortune installé dans le palais de justice, tout le monde se met à contempler un gros tas de caisse de dynamite, de poudre et de nitroglycérine dont personne ne sait comment se servir.

– Ah.

– Heureusement, on trouve une solution en l’auguste personne de John Bermingham, un cadre de California Powder Works, une société spécialisée comme dans son nom l’indique dans tout ce qui pète.

– Ah ben ça c’est bien.

– Malheureusement, il est rond comme une queue de pelle.

– Ah ben ça c’est moins bien.

– Ben voilà. Concrètement, confier un boulot d’orfèvre de l’explosif à un type bourré, à consiste à laisser les pompiers et l’armée faire péter des blocks entiers au petit bonheur la chance, sans planifier quoi que ce soit et en utilisant non seulement de la dynamite mais aussi de la poudre noire et de la nitroglycérine. Et ça, c’est complètement con.

– Pourquoi ?

– Parce que ça ne fait pas tomber quoi que ce soit à part les vitres et que ça a plutôt tendance à allumer de nouveaux incendies qu’à faire tomber des immeubles. Rien que dans le quartier chinois, une bonne soixantaine de nouveaux foyers sont directement liés à l’action de soldats et de pompiers complètement perdus, dirigés en dépit du bon sens par un poivrot incompétent. Tout North Beach, relativement épargné par le séisme, part en fumée dans la nuit du 18 au 19 avril, comme le quartier français ensuite.

– Eh ben bordel.

– Heureusement, l’armée a vite rétabli la situation.

– Ah oui ?

– Je déconne. D’après le San Francisco Chronicle de l’époque, ils se sont apparemment dit que ce serait une bonne idée de tirer des coups de canons en pleine ville contre des immeubles intacts, toujours pour les faire s’effondrer. Mais le vrai coup de maître, la grenade sur le barbecue, c’est que quand ils ont commencé à comprendre comment faire péter leurs stocks de dynamite, ils ont réussi à faire péter tout ce qui restait du réseau de gaz souterrain, y compris les poches accumulées sous les trottoirs.

– Tu vas finir par la faire, cette vanne sur Michael Bay.

– Jamais de la vie. Bref : le séisme a eu lieu un mercredi, le grand n’importe quoi continue au moins jusqu’au vendredi, ce qui aggrave encore un peu le bilan.

– Et il ressemble à quoi le bilan ?

Beeeeen….

– Officiellement ? La ville est détruite à 80 %, sa reconstruction coûtera en tout pas loin de 12 milliards de dollars d’aujourd’hui. Côté victime, le décompte des autorités s’arrête à 500 morts, un chiffre qui fait bien rigoler les historiens. Pour eux, on se situe plutôt entre 3000 et 7000 victimes, sans oublier 300 000 réfugiés.

– Ah quand même…

– L’écrivain Jack London, présent par hasard sur place, a témoigné dans la presse avec un texte dont je te cite un extrait : « San Francisco est anéantie. Son industrie est anéantie. Son commerce est anéanti. Ses quartiers résidentiels et ses quartiers populaires sont anéantis. Les usines et les entrepôts, les grands magasins, les sièges journaux, les hôtels et les palais des nababs sont anéantis ».

– Moche.

– Oh il y a eu encore plus moche. Tu te souviens que le quartier chinois a particulièrement ramassé ?

– Oui ?

– Dans les mois qui ont suivi, le gouverneur s’est dit que c’était l’occasion rêvée d’éloigner les immigrés du centre-ville. Il les a expédiés dans les camps de fortune les plus lointains et les plus mal construits de Californie.

– Oh mais quel connard.

– Il y a une morale providentielle, ceci dit.

– Quoi ? Dans un article d’En Marge ?

– Je m’attendris, faut croire. L’ironie du truc, c’est que l’un des premiers trucs qui a flambé grâce aux ordres complètement foireux de John Bermingham, ce sont les archives de l’état-civil. Y compris les registres de l’immigration.

– Ne me dis pas que…

– Si si. Quand les immigrés chinois ont enfin pu revenir de leurs camps provisoires, une partie d’entre eux se sont bien entendu fait une joie de jurer leurs grands dieux qu’ils étaient nés sur le territoire américain. Dans le flou total, impossible de refuser leurs demandes…

2 commentaires sur “C’est une maison bleue / Qui retombe en tout petits bouts…

  1. S’il y a une morale et qu’elle est favorable à des Chinois, Michael Bay ne peut pas être sur le coup.
    Merci, comme d’habitude.

    (on notera tout de même un petit souci dans “…confier un boulot d’orfèvre de l’explosif à un type bourré, à consiste à laisser les pompiers et l’armée…” et “les sièges journaux”, mais ça doit être difficile d’écrire correctement en se tenant les côtes devant tant d’efficacité et de discernement)

  2. Je conseille de chercher Time is the Enemy, par Quantic, sur Youtube. Non seulement la musique est très belle mais la vidéo filmée en 1906 depuis un tramway montre précisément ce à quoi ressemblait San Francisco quatre jours avant la catastrophe.

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