Y a rien ça joue

Y a rien ça joue

– Ouéééééé allez allez allez !

– Je peux te demander ce que tu fais vautré en short dans le canapé avec une écharpe autour du cou et une bière dans chaque main ?

– J’attends le coup d’envoi.

– Ah. Il y a un match, c’est ça ?

– Oui.

– De Ligue 1 ?

– De Ligue 1 Conforama, s’il te plait.

– Pardon. Et tu comptes squatter le salon, pour ainsi dire ?

– Parfaitement.

– Et la télé ?

– Oui.

– Pendant deux heures ? Parce que ça expliquerait la taille des bières.

– Plutôt trois. Je veux voir le débat qui précède le match, c’est toujours intéressant.

– Inté… ? Ce sera le même concours de mauvaise foi et d’analyses à la con que les 800 dernières fois, tu sais ?

– … Dis-moi, plutôt que de me les concasser, tu n’as pas quelque chose à faire ? Aller jouer avec une tronçonneuse, mettre la main dans le mixer, je ne sais pas ?

– Je vais plutôt enrichir ta culture footballistique, Sam.

– Tu penses pouvoir être plus intéressant que Pierre Mén… Mettons que je n’ai rien dit. Je suis toute ouïe.

– Sheffield, ça te dit quelque chose ?

– Le match de 1989 ?  

– Celui-là même.

– Tu parles que ça me dit quelque chose. Liverpool-Nottingham, un stade bondé Sheffield, des bus qui arrivent en retard, un mouvement de foule et 96 morts. Un des pires drames de l’histoire du foot.

– Exact, et tu peux ajouter 23 ans d’enquête avant que la justice n’établisse que les supporters n’y étaient à peu près pour rien, contrairement à ce que tout le monde a retenu. Comme d’habitude, il y a plusieurs raisons qui explique la catastrophe mais c’est la décision de la police d’ouvrir des issues sans tourniquets qui explique que des gens se soient fait étouffer contre les grilles par la foule qui poussait derrière sans rien voir. Ils ont même fait mieux : quand ça poussait en tribune et que les gens essayaient désespérément d’entrer sur le terrain pour ne pas se faire écraser contre les grillages, la police les a d’abord repoussés. Beaucoup sont morts debout, d’asphyxie, à deux mètres de la pelouse… A la décharge des agents de police d’ailleurs, tout est allé très vite et c’était compliqué de comprendre ce qui se passait. En revanche, leur hiérarchie a tout, mais alors tout fait pour laisser entendre qu’ils n’avaient rien à se reprocher, quitte à tout balancer sur les fans de Liverpool. On a dit qu’ils étaient saouls, violents, agressifs…

– Et c’est faux.

– Oui, et le rapport du juge Taylor l’a établi dès 1990 mais il a fallu bien 25 ans pour que les autorités britanniques admettent enfin officiellement que la police du South Yorkshire avait merdé dans les grandes largeurs, puis menti devant toutes les commissions d’enquête. Mais en termes de com’, ça a marché : tu parles de Sheffield aujourd’hui, je te parie qu’une bonne partie des gens vont instinctivement associer cette histoire à un combat entre hooligans.

– Les défauts de la mémoire collective.

– Voilà. Tu as aussi pas mal de gens qui continuent de s’énerver contre l’arbitre et les joueurs, accusés d’avoir continué à jouer comme si de rien n’était. C’est faux, le match a été arrêté après six minutes de jeu.

– Ben encore heur…

– Oh ben d’autres n’ont pas eu ce réflexe élémentaire quelques décennies plus tôt, figure-toi.

– Pardon ?

– Eh oui. Tout le monde se souvient du drame de Sheffield mais tout le monde a oublié celui de Burnden Park, en 1946.

– Je te confirme.

– Et pourtant : le bilan est moins lourd qu’à Sheffield ou à Ibrox Park en 1971, mais tout de même : 33 victimes de tous âges, sans compter 400 blessés, ça devrait avoir laissé quelques traces.

– Et ça n’en a pas laissé parce que… ?

– Parce que l’histoire est glauque, mais alors glauque au carré. Là, en l’occurrence, on a bel et bien continué de jouer. Pire encore : on a tapé la balle à quelques mètres des corps.  

– Mais non.

– Oh si. La journée du 9 mars 1946 avait pourtant bien commencé : les fans des Bolton Wanderers attendaient le match de leur équipe contre Stoke City, au sixième tour de la FA Cup, l’équivalent anglais de la Coupe de France. Bolton n’avait plus remporté grand-chose depuis 1929 et les supporters commençaient à trouver le temps long… L’attente était énorme, d’autant que les amateurs de foot n’avaient pas eu grand-chose à se mettre sous la dent pendant la guerre : même le championnat n’avait pas encore redémarré. Quant tu ajoutes à ça le fait que les retransmissions télévisées n’étaient pas franchement la règle en 1946, autant te dire qu’il y avait du monde pour aller au stade. Et puis c’était une grosse affiche, avec des joueurs internationaux dans chaque équipe.

– Bref, grosse hype.

– Beaucoup trop grosse. Le stade de Burnden pouvait accueillir à peu près 20 000 personnes assises, il y en avait au moins 85 000 de plus autour de 14h30, à 30 minutes du coup d’envoi. A 14h40, les autorités ont décidé de fermer les tourniquets d’une des entrées, sans que la foule qui continuait d’arriver ne comprenne pourquoi.

– Et ça s’est mis à pousser…

– Exactement, comme à Sheffield. Une partie du public a poussé contre les tourniquets, d’autres gens ont tenté de contourner l’entrée en montant sur un remblai, quitte à démolir quelques palissades. Les capacités du stade était largement saturée, mais jusque-là, ça restait à peu près sous contrôle. Et puis les équipes sont entrées sur le terrain…  

– Oh.

– Oui. C’est toujours un moment intense, tout le monde pousse un peu pour voir les joueurs. Il y a eu un premier mouvement de foule. On a commencé à s’inquiéter un peu à certains endroits et certains spectateurs inquiets ont commencé à évacuer quelques femmes et quelques gamins vers les côtés en les faisant passer au-dessus des têtes des fans, un peu comme dans un concert. Et puis à 15 heures, le match a commencé.

Une foule LÉGÈREMENT trop dense.

– Et ?

– Et ce qui devait arriver est arrivé : à force de supporter la pression de la foule, deux rambardes ont fini par péter et la foule s’est littéralement effondrée sur elle-même. Beaucoup de gens sont morts là, le nez dans la pelouse, étouffés ou écrasés par leurs voisins de derrière.

– Mais personne n’a rien fait ?

– Oh si. On a commencé à évacuer les victimes blessées ou mortes sur des civières mais la foule était tellement dense et les accès tellement bondés que les brancardiers n’ont pas pu aller bien loin. Ils ont simplement pu les déposer le long des lignes de touche et derrière les cages, là où les rambardes avaient tenu bon. On a simplement recouvert les corps avec quelques manteaux et zou.

– Mais personne n’a fait arrêter ce foutu match ?

– Oh si si. Un policier a couru prévenir l’arbitre qui a interrompu la partie à 15 heures 12.

– Ah ben quand m…

– Avant de siffler la reprise trente minutes plus tard.

– Pardon ?

– Comme je te le dis. Tu veux savoir le plus glauque ?

– Dis toujours…

– Comme les corps des victimes étaient un peu trop proches du terrain, on l’a décalé.

– Comment ça ?

– Avec de la sciure. On a redessiné la ligne de touche pour gagner quelques mètres.

– Non mais quand je te dis comment, je ne veux pas savoir s’ils ont utilisé de la sciure de bois, de la farine ou une foutue ligne de pulls roulés en boule. Je veux savoir par quelle opération du Saint Esprit des gens peuvent avoir la sombre idée de faire jouer un match de foot devant les cadavres encore chauds des spectateurs.

– Alors ça… C’est une décision de la police, imposée à l’arbitre et aux joueurs. L’idée était j’imagine que d’autres mouvements de foule bien plus violents se déclencheraient si on arrêtait la partie pour de bon. On est en 1946, hein : les stades ne sont pas franchement organisés comme aujourd’hui et on est encore très loin d’avoir les moyens de gérer correctement une foule pareille. Dans le public, la plupart des gens n’avaient aucun moyen de comprendre ce qui se passait.

– Mais rassure-moi, à la mi-temps, on a arrêté cette sinistre farce ?

– Nope. On a changé de côté et on a recommencé à jouer immédiatement, sans mi-temps. Ça s’est fini sur un bon vieux 0-0 des familles, si tu veux tout savoir. Bolton est passé au bénéfice de sa victoire au match aller.

– JE M’EN COGNE ENFIN. Et… Mais… Les joueurs ont accepté ?

– Ils ont toujours affirmé qu’ils n’avaient pas conscience que c’était aussi sérieux et qu’ils pensaient que les gens étaient seulement blessés.

– Les gens sur des brancards à deux mètres des cages et dont les visages étaient recouverts ? Ces gens-là ?

– Je ne te dis pas que je les crois sur parole, je dis qu’ils ont juré leurs grands dieux qu’ils n’avaient compris l’ampleur du drame que le soir, en écoutant la radio. En tout cas, c’est comme ça que la plupart des spectateurs ont effectivement appris qu’ils avaient été les témoins inconscients de ce qui est alors la plus grande catastrophe de l’histoire du sport anglais.

– Mais ça a eu des conséquences ?

– En dehors de la gêne intense d’avoir fait jouer une partie devant des cadavres, tu veux dire ? Bof. Tout ce qui s’est passé, c’est qu’une commission d’enquête a vaguement recommandé un examen des stades, en laissant le choix de la décision aux autorités locales. Quelqu’un a dit que ce serait peut-être une bonne idée de limiter le nombre de spectateurs admis dans les stades, aussi. Tout le monde a fait oui oui, et personne n’en a tiré la moindre foutue conséquence concrète pendant des décennies. Résultat : 66 morts en 1971 à Ibrox Park, 56 à Bradford en 1985, et donc 96 à Sheffield en 1989. À chaque fois, un incident d’abord mineur déclenche un mouvement de panique et on se retrouve avec un gros tas de victimes. Et c’est seulement après la dernière date que la Fédération anglaise s’est bougée pour durcir le règlement et contraindre les gestionnaires des stades à faire quelque chose.

– Eh ben purée. Heureusement qu’on n’a plus jamais continué des rencontres dans ces conditions, au moins.

– Aloooooors…

– Quoi ?

– Ben au Heysel en 1985, quand c’est parti en cacahuète, effectivement à cause des hooligans, pour une fois, on a bel et bien sifflé le coup d’envoi du match alors qu’il y avait 39 types dans des sacs à viande dans les sous-sols et que tout le monde avait bien compris qu’il venait de passer un truc dramatique. Et on l’a joué jusqu’au bout, avec même un petit tour d’honneur de la Juventus à la fin.

– Mais.

– Je suis un peu méchant : le tour d’honneur a été imposé aux joueurs pour donner le temps à la sécurité de faire évacuer le stade dans le calme pour éviter un deuxième drame en 90 minutes. Pour le reste… C’était une finale de coupe d’Europe, les autorités ont là encore considéré qu’il aurait été bien pire d’annuler la rencontre. Va savoir, elles ont peut-être eu raison. En revanche, la joie de Platini quand il a marqué le seul but du match, c’était peut-être pas l’idée du siècle.

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