Kiss of Death

– Ça fait longtemps qu’on n’a pas raconté une histoire de serial killer.

– Tu sais ce que j’aimerais ?

– Non ?

– Que tu arrêtes de me susurrer ce genre de phrases dans le creux de l’oreille.

– Pardon.

– Surtout en arrivant sans bruit derrière moi.

– Non mais promis, je nettoierai, pour ce qui est de la flaque d’urine. Et tu mettras ton futal directement dans la machine.

– … Patate. Et puis bon, sérieusement, des serial killers ? Encore ? Ted Bundy, Jack l’Éventreur, on n’a pas déjà tout dit dix fois ? 

– Celui-ci ? Franchement, je ne pense pas, à moins que tu me dise « aaaaaah mais oui un tueur en série de Transylvanie, évidemment »

– Jean-Christophe, enfin.

– Oui Sam ?

– Ben… Oui, je peux te citer un tueur en série transylvanien. Et je te vois venir. Un comte roumain avec une cape noire, les cheveux peignés vers l’arrière, une allergie à l’ail et une tendance à mordre les gens dans le cou, surtout les jeunes filles en déshabillé vaporeux ?

“Combien de fois j’ai dit NON pour le pyjama Winnie l’Oursin ?”

– Comm… Ah, oui, amusante confusion. Non, c’est pas du tout Dracula.

– Il y a un autre type en Transylvanie qui a tué plein de jeunes filles en déshabillé vaporeux ?

– Je ne sais pas si elles portaient des déshabillés vaporeux, Sam, et tu as de la buée sur tes lunettes. Mais oui, si on prend la Transylvanie au sens large, à savoir la région qui s’étendait alors de la Roumanie jusqu’à la Hongrie.

– J’aimerais bien savoir quoi, monsieur Je Sais Tout.

– Bela Kiss.

– Pardon mais ça ne fait pas très hongrois.

– Kiss peut-être mais Bela si, le gag étant que c’était aussi le prénom du premier acteur à avoir incarné Dracula au cinéma, Bela Lugosi. Deuxième gag : les deux Bela ont foulé cette bonne vieille terre à peu près au même moment, puisqu’ils étaient tous les deux dans la vingtaine au début du 20e siècle.  En dehors de ça, aucun lien.

– Et quand est-ce qu’il se signale, ton Bela Kiss ?

– En 1912, dans un joli petit village tout proche de Budapest, devenu d’ailleurs un quartier de la ville depuis : Cinkota. On ne peut pas le rater, le Bela : non seulement c’est un patron prospère, qui roule dans une belle bagnole décapotable à une époque où tu n’en croises pas tous les jours, mais il en installe. Il est sur la toute fin de la trentaine et porte beau, dans la catégorie moustache des âges farouches. Il vit là avec sa seconde femme Maria, qui a dans les 25 ans.

“Ladies.”

– Une bagnole de sport luxueuse, un second mariage avec une femme quinze ans plus jeune que lui et un déménagement ? Il ne nous ferait pas une sorte de caricature de la crise de la quarantaine, ton bellâtre ?

– Bela. Je souhaite ardemment que la tienne n’aille pas dans ce genre de direction mais oui, ça y ressemble pas mal. Bela Kiss, qui a gagné pas mal de brouzoufs dans la ferblanterie, loue une des plus belles baraques de Cinkota et le couple coule des heures paisibles en apparence, socialisant facilement.

– Mais…?

– Mais en 1912, le beau moustachu annonce qu’il recrute une gouvernante.

– Ben ça fait de l’emploi local.

– C’est surtout que sa femme s’est barrée avec son amant, ce que comprend à demi-mot l’heureuse élue, Mme Jakubec. Et qu’il n’est pas foutu de se faire cuire un œuf lui-même.

– Oh moche. Pour la rupture, je veux dire, je suis moins touché par ton histoire d’omelette.

– Bof, il se console vite. Pour un homme dans la force de l’âge, avec une aussi belle moustache et du pognon plein les profondes, c’est pump it up, version hongroise. Autrement dit, ça défile pas mal dans la belle maison du ferblantier, rue Kossuth, et le sommier vit des moments difficiles.

– Dis-moi un truc.

– Oui ?

– On drague comment, dans la Hongrie des années 1910 ?

– Par annonces interposées. Là comme ailleurs, les journaux sont truffées d’annonces « matrimoniales » qui regroupent un peu de tout, depuis les âmes esseulées les plus sincères jusqu’aux Don Juan du samedi soir en passant par l’habituelle collection de gigolos et de demi-mondaines. En tout cas, la bonne Jakubek est impressionnée par la collection de courriers que reçoit Bela Kiss, de toute évidence très demandé.

– L’effet moustache.

– Sans doute. Cela dit, Bela Kiss ne profite pas si longtemps que ça de son célibat tout neuf, deux ans à peine : en 1914, je ne t’apprendrai pas que le début de la Grande Guerre bouleverse la donne. A 40 ans environ, Bela est mobilisé dans l’armée austro-hongroise. Il confie les clés de sa maison à la fidèle madame Jakubec, avec tout ce qui s’y trouve, des meubles aux liquidités en passant par sa bagnole. Mais il insiste surtout sur la nécessité de faire bonne garde sur la dizaine de barils d’essence stockés dans la cour pour remplir sa belle torpédo. Les difficultés d’approvisionnement en carburant qui s’annoncent en fond une cible de choix pour d’éventuels cambrioleurs.

– Et il se barre au front ?

– Vu son âge, il n’est pas forcément parti en première ligne d’entrée mais en tout cas, on ne le revoit plus pendant deux ans. Et puis en 1916…

– On le revoit ?

– Non. Au contraire, des rumeurs courent. Kiss serait porté disparu, capturé, blessé, mort peut-être. En tout cas, les versements réguliers qui arrivaient à son propriétaire pour verser son loyer cessent. Que fait le propriétaire, en juillet 1916 ?

– Je ne sais pas, il décide de patienter pour soutenir l’engagement d’un locataire parti au front pour y défendre la patrie ?  

– Excellente, cette vanne. Non, il décide évidemment de relouer la baraque en attendant d’en savoir plus, quitte à dégager les affaires de Kiss, qu’on balance sur une charrette avant de les stocker ailleurs. Et il décide aussi de s’occuper des barils, stockés derrière tout un bordel de trucs agricoles. Sept en tout.

– Je sens venir un truc moche.

– Tu peux. Va savoir pourquoi le propriétaire décide d’en ouvrir un. Ma petite hypothèse personnelle, c’est que le type s’est dit que si Kiss était mort, ça ne ferait de mal à personne de récupérer l’essence pour la vendre. Bref : il écarte toute une série de caisses pour trouver les trous des fûts, et il ouvre un couvercle.

Quelle contrepèterie ?

– Et ?

– Et ben il balance une fusée d’anthologie sur ses propres godasses dans la mesure où une abominable odeur de viande en putréfaction se répand dans la cour et dans tout le village.

– Oh.

– Voilà. Passé le premier choc, le bon propriétaire contacte les autorités qui se pointent sous l’autorité de Charles Nagy, une des huiles de la police de Budapest. Et on commence à soulever les couvercles pour de bon.

– Oh que ça va être laid.

– Je te confirme. Ce n’est même pas la peine de se demander qui a trouvé la fève : tout le monde. Dans chaque baril, on trouve le cadavre recroquevillé d’une jeune femme, nue ou à peine habillée, le plus souvent avec la cordelette qui l’a étouffée autour du cou. Tous les corps sont plongés dans du méthanol, autrement dit de l’alcool de bois, ce qui a ralenti le processus de décomposition.

– C’est un peu comme le crapaud dans une bouteille de liqueur d’échalote relevée au jus d’ail, si ça se trouve.

– Ah ça, pour donner du retour…

– Bon, à mon avis, on fait face à une série de suicides inexplicables.   

– Voilà, c’est exactement ce qu’on dû se dire les enquêteurs le temps de détendre l’atmosphère et de passer aux choses sérieuses.

– À savoir ?

– Compter, déjà.

– Tu n’as pas parlé de sept barils ?

– SI mais en fouillant un peu, on retrouve un peu partout.

– Oh merde.

– Et la plupart sont, euh, fourrés. La guerre est passée par là et les archives sont un peu bordéliques, mais on arrive à un chiffre compris en 24 et 30 corps. Toutes les victimes sont mortes étranglées et la plupart ont été plongées nues dans les barils.

– Que des femmes ?

– C’est là que c’est amusant, si je puis dire. Oui, que des femmes à une exception près.

– Tiens marrant, les serial killers sont plutôt attirés par un profil spécifique, d’habitude.

– Tu te souviens de l’amant de Madame Kiss ? Celui avec qui elle était censé s’être barré ?

– Ah.

– Comme tu dis. Les autres victimes sont celles que Kiss attirait par petites annonces interposées.

– Marrant, ça me rappelle quelque chose ?

– Oui, ça te rappelle Landru. Leur manière de procéder est sensiblement la même : séduire des femmes par correspondance et les attirer chez eux avant de les tuer, le plus souvent après s’être débrouillé pour les escroquer de toutes leurs thunes au passage, histoire de joindre l’utile à l’agréable. La seule différence, c’est la manière de se débarrasser des corps. La fameuse cuisinière pour Landru, les barils d’alcool pour Bela Kiss, même si c’était sans doute une solution temporaire à ses yeux. Autre différence : Landru a tué « seulement » onze fois. Bela Kiss beaucoup plus, en moins de deux ans.

– Bon, affaire classée ?

– Oui et non. Il y a deux ou trois trucs bizarres dans cette affaire.

– Plus bizarre que 30 corps dans des barils d’alcool de bois, tu veux dire ?

– Oui. Les corps portent des marques.

– Ben je sais, tu as parlé des cordes.

– Non, d’autres marques. Des perforations.

– Oh.

– Au cou.

– Ah.

– En Transylvanie.

– Tu vois bien que je n’étais pas loin avec Dracula.

– Avec un possible cas de vampirisme au sens clinique du terme, plus exactement. Après, pour tirer le vrai du faux entre les rumeurs, la légende et la réalité, c’est le bordel mais Bela Kiss avait apparemment des pulsions particulières, même chez un tueur en série. Et il n’avait pas seulement un petit côté Dracula, ça lorgne aussi du côté de Barbe-Bleue : dans une chambre soigneusement verrouillée, on a retrouvé de quoi le foutre en taule pour un ou deux millénaires. Les vêtements et les sacs des victimes. Des livres sur l’asphyxie. Et puis des lettres, beaucoup de lettres.

– Du genre ?

– Du genre des tas, avec 174 correspondantes différentes. Toutes évoquent des propositions de mariage en réaction aux annonces qu’il publiait, ce qui a permis d’identifier une partie des victimes et de comprendre comment il s’y prenait. On a les copies de ses réponses positives, aussi. Il les conservait précieusement.

–  Oh ?

– Bela Kiss a dit oui 74 fois. Autrement dit…

– Autrement dit il y a peut-être d’autres barils planqués ici ou là dans des coins paumés de Hongrie. C’est le seul truc que tu as à ajouter où tu comptes enrichir un petit peu plus mon prochain cauchemar ?

– Je compte enrichir un petit peu plus ton prochain cauchemar. Tu te souviens que Kiss était porté disparu au moment de la découverte des corps ?

– Oui, au front.

– Ben on ne l’a jamais retrouvé.

– C’est loin d’être le seul combattant de 14 dans ce cas. Il doit être enfoui quelque part, là où un obus l’a enterré vivant, non ?

– Oh c’est possible, oui. Mais c’est peu probable. Dès la découverte des premiers corps, la police de Budapest a cherché à trouver Kiss et a contacté son régiment, ce qui n’a pas été simple dans la mesure où s’appeler Bela Kiss en Hongrie, ça revient à s’appeler Charles Martin en France : c’est relativement courant. Avant de trouver le bon, en pleine guerre… Bref : en octobre 1916, ça fait enfin tilt : un homme nommé Bela Kiss, blessé, est repéré dans un hôpital de Serbie. Nagy, l’enquêteur chargé de l’affaire, fonce sur place et…

– CRACHE TA VALDA NOM DE DIEU.

– Dans le lit de Bela Kiss, on trouve un cadavre.

– Eh ben on ne pas trop pleurer ce salopa…

– Sauf que ce n’est pas lui. Bela Kiss s’est barré en glissant le corps d’un patient décédé dans son plumard, en fauchant peut-être au passage les papiers militaires et les vêtements d’un autre blessé. Et ça a dû se jouer à quelques heures…

– Et on ne l’a jamais retrouvé ?

– Non. On a eu des indices, parfois de taille XXL. En 1920, un soldat de la Légion Étrangère a signalé à ses officiers le drôle de comportement d’un camarade qui venait de déserter. Le mec disait s’appeler Hoffmann et n’arrêtait apparemment pas de se vanter de son talent pour étrangler les gens avec un garrot.

– Oh ben ça fait quand même lég…

– Hoffmann est un des pseudonymes qu’utilisait Kiss dans ses annonces matrimoniales. Et la fameuse petite chambre fermée à clef était truffée d’ouvrage sur les garrots.

– On éditait de drôles de trucs, au 20e siècle.

– Tu ne peux pas imaginer. On ne saura jamais si c’était lui, de toute manière. Le soldat en question n’a jamais été retrouvé et on n’a jamais revu Bela Kiss avec certitude, même si des rumeurs ont éclaté ici ou là des années 20 aux années 30. La plus récente date de 1936 : à New-York, un policier a cru identifier Kiss, en la personne d’un concierge de la ville.

– Et ?

– Le gars a dû remarquer qu’on le surveillait parce qu’il s’était barré à l’arrivée des enquêteurs. Après, ça peut être n’importe quel type qui n’avait pas la conscience tranquille.

– Et ils ont bien regardé dans les poubelles ?

– Je pense. En tout cas, c’est la dernière trace potentielle qu’on a de lui. Ensuite, Bela ciao.

2 commentaires sur “Kiss of Death

  1. Pierre Bellemare l’avait aussi raconté il y a fort longtemps, avec un style différent (mais intéressant aussi), dans l’un de ses nombreux bouquins. Mais pour vous le retrouver….

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