Les hommes du président : le zouave et le porte-poisse

– Comment ça, tu as encore des choses à dire autour de l’assassinat de ce pauvre Abraham Lincoln ?

– Mais oui. C’est une mine. Une vraie pelote cet Abraham, il suffit de tirer dess…

– Bravo. Veux-tu bien le laisser reposer en paix, à la fin !

– Alors c’est amusant que dises ça, parce que figure-toi qu’on a voulu voler son cadavre.

– Y’a des gens qui ont cherché à voler le cadavre de Lincoln ?!

– A l’emprunter, en fait. Contre rançon.

– On ne respecte plus rien.

– Sachant que son corps était assez remarquable. On y reviendra, mais ce n’était pas la première fois qu’on voulait l’enlever.

– Ok, d’accord, manifestement tu as fait le plein d’anecdotes sur Abraham.

– C’est ça.

– Eh bien vas-y, fais-toi plaisir. D’ailleurs, est-ce qu’on va finalement apprendre que…

– Quoi ?

– Tu sais bien. Il avait en réalité une vie cachée, avec une activité secrète…

– Ne recommence pas.

– Mais enfin, c’est une réelle possibilité.

– Non.

Inutile d’insister.

– Tant pis. Dommage.

– Je t’assure que non. Pour en revenir à des choses qui se sont réellement passées, Abraham n’aurait peut-être pas été tué s’il avait été voir une pièce de théâtre.

– Euh, tu veux dire s’il n’avait PAS été voir une pièce de théâtre.

– Non non. Vois-tu, le plan initial de Booth n’était pas de tuer le président. Mais de l’enlever, pour l’emmener dans le sud, pour lequel ça commençait à sentir franchement mauvais. Il aurait ainsi pu négocier son retour contre la libération de prisonniers confédérés, ou au moins des conditions de reddition plus favorables aux sudistes. A cette fin, Booth avait constitué un petit cercle de conspirateurs. Ils étaient huit au total, dont la propriétaire d’une pension à Washington, qui faisait office de quartier général de la conjuration. Et qui se trouvait d’ailleurs à proximité du théâtre Ford, là où Abraham devait faire la rencontre violente d’une balle le 14 avril 1865. Cependant un peu moins d’un mois plus tôt, le 17 mars, nos conspirateurs apprennent  que le président a prévu de se rendre le jour même dans un hôpital de la capitale, où doit se tenir une représentation théâtrale. Le lieu est idéal pour mener à bien leur plan, puisqu’il est un peu l’écart de la ville, et à proximité du Maryland. Les conjurés considèrent aussi que la question de la sécurité du président sera moins problématique sur ce lieu que dans un véritable théâtre.

– Plutôt ironique quand on sait ce que vaudra la garde rapprochée de Lincoln le jour de son assassinat.

– C’est le moins qu’on puisse dire.

– C’était quoi le plan, exactement ?

– Se pointer avec des armes, et prendre d’assaut la calèche présidentielle, et de filer avec. Des hommes les attendaient plus loin avec un bateau pour traverser le Potomac, et après direction Richmond, la capitale du Sud en Virginie.

Le théâtre c’est dangereux. Aucun président n’a jamais été maltraité alors qu’il jouait à la console.

– Je ne veux pas casser le suspense, mais autant que je sache Lincoln n’a pas été enlevé à l’hôpital, mais tué au théâtre.

– De fait. Il ne s‘est jamais pointé à la représentation. C’est ce qui a conduit Booth à changer son fusil d’épaule, si je puis dire, et à décider de plutôt lui tirer dessus à peine un mois plus tard.

– D’accord, D’ACCORD, il ne serait peut-être pas mort en avril s’il était allé voir sa pièce en mars.

– Tu vois. Faut dire qu’entre-temps la Confédération s’était rendue, le 9 avril.

– Un peu tard pour négocier la reddition.

– Un peu. Lincoln est donc tué le 14 avril, et Booth lui-même subit le même sort moins de deux semaines plus tard.

– Du fait d’un soldat allumé qui entend des voix.

– C’est cela. Pas de procès pour l’assassin, donc, mais il reste les autres conspirateurs.

– C’est vrai. Ils sont combien, rappelle-moi ?

– Ils étaient huit en tout. Booth est mort, il en reste donc sept. La plupart sont rapidement arrêtés et jugés. Deux sont condamnés à de la prison, dont un qui sera gracié quatre ans plus tard par le successeur de Lincoln, Andrew Johnson. L’autre est lui mort de fièvre jaune en prison dès 1867. Les quatre autres prévenus sont eux condamnés à mort, et pendus dès le 7 juillet 1865. Parmi eux, la première femme exécutée par le gouvernement fédéral, Mary Surratt. C’est elle qui tenait la pension dans laquelle se réunissaient les conspirateurs.

“Vous voulez bien arrêter de vous balancer deux minutes, c’est pour la photo.”

– Si je fais bien mes comptes, il en manque un.

– Exact. John Surratt, fils de la susnommée. Les Surratt sont originaires, je ne plaisante pas, de Surrattsville, Maryland. Mais c’est le seul point commun avec Donald ou Mickey. John reprend au début des années 1860 la charge de son père, à savoir qu’il est maître de la poste de Surrattsville. Puis avec la guerre de Sécession, lui et son frangin s’engagent tous les deux pour le sud.

– Frères d’arme au sens propre.

– Oui et non. Isaac, l’aîné, rejoint l’armée régulière, mais John s’engage lui dans les services secrets sudistes. Il se charge notamment de faire passer aux troupes confédérées, qui sont stationnées au sud du Potomac, des messages sur les mouvements des troupes unionistes autour de Washington.

– Euh, attends mes souvenirs de géographie US sont un peu lointains…

– Tu as raison. Regarde, je t’ai trouvé une carte de l’itinéraire de Booth entre l’assassinat de Lincoln et sa rencontre avec Sergeant Boston. Le District of Colombia, c’est-à-dire le territoire où se trouve Washington, est une enclave entre la Virginie, sudiste, et le Maryland, qui ne bascule pas dans la sécession même s’il pratique l’esclavage, et si la cause confédérée y trouve quelque soutien. En tout état de cause, le Potomac est tout ce qui sépare la capitale fédérale des territoires sudistes. Et pour que tu saisisses bien le schéma, la Surratt Tavern est la taverne familiale des Surratt, à Surrattsville.

Taverne tenue à l’époque par Anna Surratt. Et où l’on servait sans doute des surrattsfrites avec de la surrattsbière.

– Je retiens que tout ça c’est dans un mouchoir de poche et que John est idéalement placé pour faire passer au Sud des informations sur ce qui se passe à Washington.

– C’est exactement ça. Il fait par ailleurs la connaissance de John Wilkes Booth. Il rejoint son petit club anti-Lincoln, qui se réunit chez maman. John Surratt fait partie du commando qui avait prévu d’enlever Abraham en mars 1865, mais quand l’opération tombe à l’eau parce que le président décide de faire autre chose, il se tire à Richmond, la capitale confédérée en Virginie. Il n’est pas à Washington quand Lincoln est tué, mais ça n’empêche pas ses ex-complices de le dénoncer, en plus de le pourrir pour avoir lâchement fui.

– J’imagine qu’il est activement recherché.

– Tu m’étonnes. Il y a une prime, équivalente à 300 000 dollars actuels, pour sa capture. Surratt met donc les voiles, d’abord vers le Canada, puis en Europe. Il arrive en Angleterre, passe par Paris, puis pousse jusqu’en Italie. Rome, pour être plus précis.

– Il va faire pénitence et demander pardon au pape, peut-être ?

– Oh non, mieux que ça. Il prend l’identité de Giovanni Watson, et rejoint les zouaves du pape.

– On les appelle les cardinaux, et c’est pas bien de se moquer.

– Je n’aurais pas cru entendre ça de toi, mais je suis sérieux. Les zouaves pontificaux sont un bataillon de volontaires, venus d’un peu partout, engagés pour défendre le trône pontifical. Ils sont créés en 1861, et s’inspirent des zouaves français. Y compris pour le costume.

“J’ai juste dit que je voulais aller faire le zouave à Rome…”

Giovanni rejoint donc la troupe papale.

– Il doit être tranquille maintenant, je doute qu’on aille chercher l’un des conspirateurs de l’assassinat de Lincoln au Saint-Siège.

– Tu oublies qu’il y a une grosse prime pour sa capture. Il y a un homme sur sa piste, un  homme qui l’a connu au Maryland : Henri Beaumont de Sainte Marie. Il retrouve la trace de Surratt, et s’engage lui aussi chez les zouaves pour le retrouver. Il contacte alors les autorités américaines pour qu’elles viennent mettre la main sur le fugitif et lui filent un gros chèque.

– Je sens venir un mais.

– Mais Surratt a vent de sa prochaine capture, et se fait la malle. Les gardes du pape partent en chasse, et lui mette la main dessus. Cependant avant qu’ils aient pu le ramener à Rome, il profite d’une pause-pipi, littéralement, pour leur échapper en passant par la fenêtre des toilettes.

– C’est pas super-digne, mais on s’en fout.

– Il réussit à rejoindre Naples, et s’embarque pour l’Egypte. Malheureusement pour lui, le bateau fait étape à Malte.

– Et alors ?

– Et alors il y a une épidémie de choléra à Malte, par conséquent à leur arrivée au Caire tous les passagers sont mis en quarantaine. Ce qui permet aux autorités de pouvoir enfin l’arrêter.

Avant que son uniforme de zouave lui permette de se fondre dans la foule locale.

– C’en est fini pour lui.

– Eh bien non !

– Quoi, il s’échappe encore ?

– Non. Il est ramené aux Etats-Unis, où sa traque a été largement couverte. Son procès s’annonce comme un événement majeur. Les témoins se contredisent, certains affirmant qu’il était à New York le jour de l’assassinat de Lincoln, tandis que d’autres l’ont vu au Ford Theatre. Au final, le jury est partagé. Il faut donc préparer un second procès, alors que le public a largement perdu son intérêt dans l’affaire entre-temps. La procédure traîne, jusqu’à ce qu’elle sorte des délais.

– Comment ça ?

– Sans rentrer dans les détails, la nouvelle accusation est rejetée parce qu’elle n’a pas été formulée dans les deux ans suivant le crime.

– Et alors ?

– Ben Surratt est libre. Relaxé pour vice de forme. Il mourra de sa belle mort en 1916, après avoir notamment fait quelques conférences sur son activité d’espion sudiste pendant la guerre.

– Ecoute, en tout état de cause ce n’est pas lui qui a tué Lincoln. C’est pas comme Booth.

– Ah non, Booth il a sauvé Lincoln.

– Quoi ?! Non mais tu divagues.

– Pas du tout. Je joue sur les prénoms.

– Comment ça ?

– L’assassin du président, c’est John Wilkes Booth, nous sommes d’accord ?

– Jusque-là.

– Il avait un frère, Edwin. Qui a suivi la même carrière que lui, et est également devenu un acteur très connu. Sachant qu’ils étaient eux-mêmes les fils d’une gloire du théâtre, Junius Brutus Booth.

– Le père du gars qui a tué un président s’appelait Brutus ?

– Uh huh.

– Le père du gars qui a tué un président en disant sic semper tyrannis, « ainsi meurent les tyrans » pour faire simple, la phrase attribuée à Brutus au moment de l’assassinat de Jules César ?

– Exactement.

– Amusant. Et donc, Edwin ?

– Eh bien un jour, la date n’est pas bien précise mais c’est entre 1863 et le printemps 1865, il se trouve à la gare de Jersey City. Qui est particulièrement fréquentée à ce moment. Sur le quai bondé, un jeune homme s’est appuyé contre un wagon en attendant de pouvoir embarquer. C’est à ce moment que le train commence à avancer. Notre passager en attente glisse et perd l’équilibre. Il est bien parti pour se faire écraser entre le train et le quai.

– C’est nul comme voyage.

– Je ne te le fais pas dire. Edwin Booth le chope par le colbac, littéralement, et le ramène sain et sauf sur le quai. C’est un peu comme si une vedette de la Comédie Française te retenait au moment de traverser la rue sans avoir regarder.

– Bien joué, j’en connais un qui peut être reconnaissant.

– Exact. Et le nom de ce jeune homme ?

– Ca va, c’est pas la peine de marquer la pause comme si j’allais répondre, j’en ai aucune idée.

– Lincoln.

– Mais qu’est-ce qu’il faisait à la gare ?

– Robert Lincoln. Le fils du président.

– Eh ben, comme ça Booth avait quelque chose à raconter à son frangin.

– De fait, à l’époque ils étaient brouillés, parce qu’Edwin soutenait l’Union et Lincoln, et John, ben…

– Moins.

– Sensiblement moins. Donc au final un Booth a sauvé un Lincoln, tandis qu’un autre Booth a tué un autre Lincoln. Mais attends, c’est pas fini en ce qui concerne Lincoln Junior.

– Envoie.

– Le 14 avril 1865, il devait accompagner ses parents au théâtre, mais il a décliné parce qu’il était fatigué.

“Han, veux pas y aller papa. Le théâtre c’est mortel.”

– Oui bon c’est…

– 16 ans plus tard, il devient ministre de la Guerre du nouveau président, James A. Garfield (A. pour Abram, sérieusement). En juillet de la même année, Garfield et Lincoln doivent prendre un train pour le New Jersey. Alors qu’ils se rendent à a gare à pied, un homme se pointe et tire deux balles dans le dos de Garfield. Il mourra deux mois plus tard.

– C’est vrai qu’on ne se souvient que de Lincoln et Kennedy, mais ce ne sont pas les seuls présidents américains assassinés. Il y a eu Garfield.

Ne l’oublions pas.

– Tu as raison. On s’en souvient tellement pas que je viens de mettre une photo de son prédécesseur Rutherford B. Hayes, et personne n’a moufté.

– C’est malin, tu es content de toi ?

– Toujours. Mais la série ne s’arrête d’ailleurs pas là. Le 25ème président des Etats-Unis, William McKinley a lui aussi pris une balle qui a interrompu son mandat le 6 septembre 1901.

– On va finir par pense que c’est peut-être dangereux un pays dans lequel tout le monde peut avoir un flingue.

– Allons, ne raconte pas n’importe quoi. McKinley a été abattu par un anarchiste alors qu’il visitait l’exposition pan-américaine de Buffalo. Et tu sais qui se rendait précisément aussi à l’exposition ce jour-là, à l’invitation expresse du président McKinley ?

– Ben non, je sais pas.

– Robert Lincoln.

– Sans déconner.

– Sans déconner. Il nota d’ailleurs par la suite que la fonction présidentielle était exposée à une certaine fatalité en sa présence.

– On peut dire ça comme ça.

– Raison pour laquelle il refusa ensuite toute manifestation présidentielle.

On va plus l’inviter, de toute façon.”

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