Mister Bean (l’autre)

– Oui ben que veux-tu, Picasso a eu sa période bleue, j’ai ma période western, voilà.

– Tant qu’on y déglingue quelques légendes, ça me va très bien.

– Alooooors…

– Quoi ? Tu passes ton temps à t’énerver contre le manque de réalisme des westerns, ce n’est quand même pas pour en faire des caisses sur le même registre ?

– Non mais là, le mec mérite vraiment son petit portrait.  

– Un pistolero hors du commun ? Un joueur de poker mythique ?

– Nope. Un juge.

– … Bon ben moi je remballe, je ne suis pas venu là pour qu’on me tanne avec des procès interminables au sujet de trois vaches et d’une clôture au 19e siècle. Ce n’est pas sous prétexte que tout le monde porte un Stetson que c’est moins chiant qu’ici.

– Ce serait dommage, j’allais aussi te parler de bière fraîche et de pendaison.

– Tu as toute mon attention.

– Étonnant. Tout commence en 1825 dans le Kentucky avec la naissance du cinquième gosse de la famille Bean : Phantly.

– Phantly ? Phantly Bean ? Phantly le Haricot ?

– Je n’y peux rien, moi. Mais effectivement, on l’appellera plutôt par son deuxième prénom, Roy. Et Roy grandit vite. Il devient un beau jeune homme costaud qui décide à 16 ans d’aller chercher fortune loin de son bled poussiéreux. La Nouvelle Orléans, San Antonio, Santa Fe et enfin le Chihuahua.

– Je ne comprends pas ce que vient foutre un tout petit clébard dans cette histoire.

“Honnêtement, moi non plus.”

– C’est un état mexicain, le Chihuahua, andouille. Il s’y installe avec son frère Sam, autre grand dépendeur d’andouille devant l’Éternel. Les deux frangins y ouvrent un bureau de poste avant de se carapater de toute urgence en 1848, juste après que Roy se soit retrouvé impliqué dans un truc pas bien clair, mais il y avait en tout un cas un Mexicain mort dans l’équation, tué par Roy. Direction le Texas, où les deux zozos deviennent vite les rois du pétrole, au sens métaphorique. Deux beaux gars entreprenants, baraqués, flingueurs, gouailleurs et malins, pleins d’un bel enthousiasme juvénile qui en fait les stars des saloons, où ils écument les tables de poker en picolant.

–  La vie bien comprise.

– Oui, mais ça fait vite du bruit parce que tu te doutes bien que deux arsouilles de ce genre en pleine santé, ça drague un peu tout ce qui bouge.

– « Is that a gun in your pocket or are you just happy to see me ? ».

– Aaaaah Mae West. Effectivement, c’est l’idée. Le hic, c’est qu’il y a deux trucs avec lesquels on rigole extrêmement peu, dans l’Ouest : le vol de chevaux et la vertu des jeunes filles, dont les familles s’estiment de toute évidence propriétaires dans les deux cas. Après avoir fricoté d’un peu trop près avec certaines d’entre elles, Roy et Sam doivent à nouveau déménager de toute urgence à San Diego, en Californie.

– A des milliers de bornes ? Pour avoir dragué des filles ?

– Il devait y avoir beaucoup de parents énervés, que veux-tu que je te dise ? A San Diego, Roy s’illustre avec une série de paris d’ivrognes complètement idiots.

– Comme souvent.

– Me rappelle la fois où je t’ai freiné in extremis avant que tu entres chez le tatoueur pour je cite « comment ça pas cap’ bien sûr que si je suis cap’ de me faire un piercing de mammouth à travers le prépu… »

On a dit quoi sur les soirées étudiantes ?

– Ah oui, pardon. Dans le cas de Roy, donc, ça consiste à défier un Ecossais au tir à cheval.

– Oh ben jusque-là…

– En se précipitant l’un contre l’autre à bride abattue et en se tirant dessus.

– Je n’ai rien dit, c’est complètement débile.

– Et au jeu du plus con, c’est Roy qui gagne : il flanque une balle dans le bras de l’Ecossais. Et se retrouve en cabane avec une accusation au cul : tentative de meurtre.

– Oh merde.

– Le plains pas trop, toutes ses conquêtes lui font passer des cadeaux dans sa cellule. Du whisky, des cigares, des crêpes de maïs fourré avec des haricots, de la viande de bœuf séchée…

– Attends mais c’est documenté, ça ?

– Oh oui. Ah, et il y en a aussi une qui lui fait discrètement parvenir un couteau de chasse long comme le bras, couteau avec lequel Roy s’empresse de défoncer la paroi de torchis de sa cellule avant de repartir à nouveau en cavale.

– Mais enfin.

– Oui, il ne manque que Ran Tan Plan dans le tableau mais je te jure que c’est vrai. Direction San Gabriel, où il reprend le saloon d’un autre de ses frangins, Joshua, mort assassiné.

– Les risques du métier, j’imagine. Jusque-là, on n’a toujours pas vu l’ombre d’un code civil. T’es sûr qu’on parle d’un juge ?

– Oh ça vient. Mais d’abord, Roy est pendu haut et court.

– T’es sûr, pour l’ordre ?

– Oui. En 1854, Roy Bean est tombé raide dingue d’une jeune femme de San Gabriel. Le truc, c’est qu’il n’est pas le seul prétendant et que son concurrent, un officier mexicain, a des méthodes radicales : il enlève la jeune femme et l’épouse de force.

– Le niveau de classe est intersidéral.

– Du coup, Roy est énervé : il se lance à la poursuite du jeune marié et lui colle une balle entre les deux yeux, sous ceux de la jeune femme de ses rêves.

– Veuve rapidement, donc.

– Oui. Le truc, c’est que les six compagnons du mort ne sont pas tellement contents. Ils maîtrisent Roy et le collent sur un cheval, la corde au cou et fouette cocher. Roy pendouille au bout de sa corde.

– Ah ben la pendaison papa, ça ne se commande pas.

– Bravo. Et là, c’est beau comme un western : la jeune femme, planquée derrière un buisson pendant l’échauffourée, en sort in extremis pour couper la corde. Roy s’éclate au sol avec une belle trace de brûlure autour du cou, mais vivant.

– C’est peut-être temps de quitter la Californie, non ?

– Oui : Roy fonce vers le Nouveau Mexique pour y retrouver son bon vieux Sam et comme l’Ouest est merveilleux, l’ancien délinquant juvénile en question est devenu shérif. En cinq ans, lui et Roy se rangent des bagnoles, au point d’afficher tous les dehors d’une respectabilité bourgeoise. Deux négociants dans la trentaine, heurex propriétaires d’un magasin cossu, planté au beau milieu de la rue principale de Main County.

– Il vend quoi le magasin ?

– Des liqueurs.

– Me semblait bien qu’il y aurait un truc de ce genre.

– Et pourtant, ce n’est pas ce qu’ils vendent qui va finir par foutre la merde : c’est la guerre de Sécession que Roy passe à trafiquer avec l’armée confédérée. Pendant 5 ans, il leur fournit toute une série de matériaux et de produits alimentaires, jusqu’au jour où il se fait choper : il a coupé des hectolitres de lait avec de l’eau…

– Trafiquer du LAIT ? Faut quand même avoir l’arsouillage dans le sang, quoi.

– Quoi, c’est l’occasion d’un nouveau départ : retour en Californie où il s’installe en 1866, épousant au passage une jeune femme de 18 ans alors qu’il en a 40. Cela dit, le couple à l’air de s’adorer, d’après les témoins. Même s’il est connu pour ses engueulades homériques.

– Et ils font quoi, en Californie ?

– Ils végètent. C’est même bien la misère jusqu’au jour où Bean a du pif : en apprenant l’arrivée prochaine d’une ligne de chemin de fer dans comté, il investit le peu de pognon qui lui reste dans une baraque à l’abandon, en pleine cambrousse, pas très loin du Pecos. On est en 1882 et Roy approche déjà de la soixantaine. Le beau gosse est devenu un beau barbu, un  rien bedonnant mais disons… Pittoresque, et avec un bagout intact.

“Répète un peu, coyote, pour cette histoire de bedonnant ?

– Oh je crois que je vois venir le gag…

– Oui, c’est exactement l’intrigue d’Il était une fois dans l’Ouest. La baraque miteuse est pile sur l’itinéraire de la ligne de chemin de fer. Six mois plus tard, c’est le seul endroit à des dizaines de kilomètres à la ronde où les passagers peuvent s’arrêter. Le bâtiment devient une gare et Roy un patron heureux : son rade, le Jersey Lilly est le seul endroit digne de ce nom à l’Ouest du Pecos pour se faire servir une bière glacée.

Du nom de cette jeune comédienne anglaise pour qui le brave Roy avait comme qui dirait un faible qu’on peut comprendre.

– Attends, l’ouest du Pecos, les bières glacés…

– Bien sûr que tu le connais : Roy Bean, c’est le juge de Lucky Luke.

– Attends il a vraiment existé ?

– Oh que oui. Morris et Goscinny étaient très, très bien documentés sur l’Ouest et ils n’en ont jamais tellement fait des caisses, la plupart des scénarios collent d’assez près à la réalité.

– Et comment on passe de jeune truand à patron de bar pour finir juge ?

– Juge de paix, très exactement.

– Et ça change quoi ?

– C’est… particulier. En fait, Bean profite du fait que la juridiction la plus proche est à plus de 400 kilomètres pour occuper cette fonction. Oh, c’est légal, hein. Disons que c’est une justice de proximité qui fait l’affaire là où le véritable appareil judiciaire américain n’a pas encore les moyens de s’installer. Le truc, c’est que n’importe qui ou presque peut l’occuper, le plus souvent sur des compétences juridiques qui se résument à avoir une grande gueule. Bean n’a jamais foutu un orteil dans une fac de droit mais on s’en cogne : il sait vaguement lire. Et puis il parle à la fois l’anglais et l’espagnol, ce qui est toujours un plus dans la zone.

– Mais enfin qu’est-ce que c’est ce système à la con ?

– C’est ça ou rien. Et le juge Bean va s’amuser comme un petit fou. Pour rendre la justice, il se base en tout et pour tout sur trois livres : la Bible, Oui-Oui au Tribunal et le Code des Lois du Texas, édition 1879.  Ah pardon, deux, j’ai mal lu mes sources : il y a un doute pour Oui-Oui au tribunal.

Enfin quand on dit tribunal…

– Mais il juge des trucs sérieux ?

– Oh oui. Par exemple, son premier jugement consiste à établir que le seul saloon concurrent du sien est évidemment illégal.

– Mais.  

– Telle est la loi à l’Ouest du Pecos, Sam. De fait, le brave Roy exerce la justice de façon impartiale. C’est seulement que sa vision de l’impartialité est à géométrie variable et que le pognon qu’il peut en tirer joue dans l’équation.

– Mais enfin, il va choper ses jurés où ? Qui peut participer à cette pantalonnade ?

– Ben ses clients, tiens. Des fidèles habitués à qui Bean rappelle régulièrement que ne pas consommer de bière glacée pendant les débats constitue un outrage à la Cour.

– Je suis sidéré.

– Faut pas, les condamnations sont mineures et consistent essentiellement à devoir commander des bières glacées.

– ENFIN MAIS CE N’EST PAS JURIDIQUE DU TOUT.

– Meuh si. Et puis c’est simple. Il n’y a jamais de peines de prison, par exemple.

– Ah bon ?

– Ben non, y a pas de prison. DU coup, c’est forcément l’amende. Ou la corde.

– Je.

– Plus souvent l’amende, rassure-toi. Elles sont immédiatement reversées au budget justice du Comté.

– Bon, au moins c’est…

– Budget confondu pour plus de simplicité avec celui du saloon.

– Mais gdvedrtvqsccfgn ?

– Quoi, c’est disruptif. Et puis elles sont belles, ces amendes. Tiens, une me plaît beaucoup. Une partie des clients, ce sont les passagers des trains qui s’arrêtent, le temps pour les voyageurs de vider une petite bière glacée. Pas chère en plus : 30 cents.

– Je sens venir l’arnaque.

– Tu peux. T’as intérêt à avoir de la monnaie parce qu’étrangement, Roy Bean n’en a jamais. Un matin, un type qui vient de régler avec un billet de 20 dollars s’agace un tantinet de voir le juge lui expliquer qu’il ne peut pas lui rendre ses 19,70 dollars.

– Compréhensible.

– Il traite donc Roy Bean d’escroc, ce qui lui vaut une condamnation immédiate pour outrage à magistrat.

– … ?

– Pour une amende de 19,70 dollars très exactement.

– OK, à ce stade, je m’incline.

Quand on vous dit qu’ils n’ont pas vraiment exagéré, ils n’ont VRAIMENT pas vraiment exagéré.

– Il a fait mieux : on a un jour retrouvé un homme mort au pied d’un pont dans son bled, avec sur lui 40 dollars et un flingue. Bean a collé une amende 40 dollars au cadavre pour port d’arme dissimulée.

– Mais non.

– Mais si. Parfois, c’est nettement moins sympathique. Tiens, le jour où on lui ramène Paddy, un Irlandais. Bourré.

– Irlandais, quoi.

– Quel consternant cliché. Chacun sait que ça concerne les Ecossais.

– Il a fait quoi, Paddy ?

– Il a buté un coolie, le surnom donné aux immigrés chinois qui bossent sur les lignes de chemins de fer.

– Oh.

– Au départ, Bean est parti pour plutôt privilégier la corde mais disons que la présence de 200 Irlandais en furie à l’extérieur du saloon le fait réfléchir. La thèse de la défense, qui consiste en gros à considérer que ce serait tout de même dommage de condamner ce pauvre Paddy alors qu’un Chinois a abîmé une des balles en se jetant dessus. Le Juge Bean consulte son code et estime dans un jugement courageux que « si l’homicide est le meurtre d’un être humain, il n’a en revanche pu trouver aucune loi contre le meurtre d’un Chinois. » Acquitté.

– Ah oui, c’est moche.

– Sous la pression, mais c’est moche. La plupart du temps, c’est moins tragique et Roy reste un gentil escroc. Il n’a condamné à mort que deux personnes en vingt ans.

– Tu ne veux pas non plus lui filer une médaille, non ?

– Oh non, loin de moi – enfin tout de même il s’est un peu racheté le jour où il a oublié de fermer la porte d’un condamné qu’on devait pendre à l’aube et qui a évidemment pris la poudre d’escampette. Disons que c’est le genre de parcours qui oscillent entre le folklore et le drame, en permanence. Il vivra vieux, en tout cas, le Juge : véritable légende vivante, il est resté en poste longtemps, pas tout à fait jusqu’à sa mort en 1903 mais presque.

– Et Lucky Luke l’a immortalisé.

– Pas seulement Lucky Luke. Paul Newman l’a incarné au cinéma.

– Classe.

– Pierre Perret aussi.

– Pardon ?

– Je ne te mens jamais.

Jamais.

2 commentaires sur “Mister Bean (l’autre)

  1. Ce cher vieux Roy.

    Notons qu’on le retrouve aussi dans La Jeunesse de Picsou, plus précisément dans le chapitre bonus 8 Bis : La Prisonnière de la Vallée de l’Agonie Blanche. Il y monte une petite opération commando contre Picsou pour “libérer” Goldie de ses mains. Avec l’aide de Wyatt Earp et Bat Masterson.
    Et il y passe son temps à rendre des décisions de justice délirantes à la moindre action :’)

    https://vignette.wikia.nocookie.net/picsou/images/d/d6/Roybean.png/revision/latest/top-crop/width/360/height/450?cb=20130706143943&path-prefix=fr

  2. Et n’oublions pas la chanson des Who “Picture of Lilly”, dans laquelle un adolescent tombe amoureux d’ une photo de Lilly (Langtry)… et découvre la masturbation dans la foulée.

    “Picture of Lilly
    Made my life so wonderful
    Lilly oh Lilly”

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