Le Bon, la Brute, le Truand : la bourse ET la vie

Le Bon, la Brute, le Truand : la bourse ET la vie

On aurait pu s’en douter. Quand on mène une enquête, quand il est nécessaire d’aller réchauffer quelques pistes un peu froides, il faut tôt ou tard se résoudre à prendre la route du pénitencier. Voronoff se trompait peut-être, mais on ne peut pas lui retirer un bon fond. Quand il vous filait quelques rondelles en plus dans la bourse, c’était pour votre bien. Cependant, plus à l’ouest, on commençait à entendre des rumeurs d’une autre nature. Sur une espèce de brute régnant sur son petit royaume derrière les barreaux. Alors c’est parti pour le plan Q. Direction la côte, direction San Quentin.

La brute : Leo Leonidas Stanley

– Bon, parlons de Leonidas.

– Ah ben si j’en crois ce qui se dit de lui, c’est un sujet de choix en matière de greffe de testicules. Il en avait à revendre.

– Alors, la question de la légende des Thermopyles pourra faire l’objet d’une prochaine histoire, mais pour l’instant je ne te parle pas du roi de Sparte, mais du toubib du pénitencier de San Quentin.

– Uh, Sparte ou un pénitencier, c’est parti pour être joyeux de toute façon.

– C’est ça. Leo Leonidas Stanley, né en 1886. Etudie à Stanford, puis est engagé comme médecin et chirurgien en chef du pénitencier de San Quentin en 1913. Ce qui n’est pas rien. A l’époque San Q, comme on dit, situé au nord de San Francisco, est la plus grande prison au monde avec 6 000 pensionnaires. Ou pour présenter les choses comme les voit Stanley, 6 000 sujets d’expérimentation.

– Whoah, carrément ?

– Oui. On ne va pas se mentir, aujourd’hui on ne va pas parler d’un gentil docteur. Pour te dire, quand le jeune Leo se pointe à San Quentin, y’a tout de suite un truc qui le choque.

– Les conditions de détention ?

– Non.

– Le traitement des prisonniers ?

– Non.

– Le fait que beaucoup soient emprisonnés sans avoir pu bien se défendre, peut-être ?

– Non non non, tu n’y es pas. Ce qui chiffonne Leo, c’est que les détenus sont mélangés.

– Comment ça ?

– Ben les prisonniers ne sont pas séparés par couleur, ça lui va pas du tout.

– Par coul…tu veux dire…

– Je veux dire qu’il est tout à fait raciste, oui. Mais attention, hein, faudrait pas réduire sa personnalité à cet unique trait de caractère, il est aussi eugéniste.

– Charmant.

– A sa décharge, le contexte n’aide pas. En 1909, l’Etat de Californie adopte une loi qui prévoit la stérilisation forcée des détenus et malades psychiatriques considérés comme inaptes à la société.

– Ah merde, ça change un peu l’image que j’avais de la Californie.

– Un peu. Eh bien Leo, en bon légaliste, considérait qu’environ 20 % des détenus étaient des esprits faibles, et regrettait de ne pouvoir en stériliser plus que ce que la loi autorisait.

Quelques décennies plus tard, peut-on vraiment lui donner tort ?

D’ailleurs il essayait de convaincre ceux à qui la loi ne permettait pas d’imposer la procédure. Il alla jusqu’à installer une affiche dans la cour de la prison, pour souligner que la stérilisation n’empêchait pas les relations sexuelles.

“On va peut-être retravailler le visuel, Stan.”

Au contraire même, la vigueur s’en trouverait accrue. Il prétendait également que la vasectomie protégeait de certaines maladies vénériennes, ce qui en termes médicaux est « totalement faux, n’importe quoi ». Et il devait être persuasif, parce qu’en 20 ans il a pratiqué 600 stérilisations à San Quentin, soit bien plus que dans tout autre prison californienne.

– Eh ben c’est Hypocrate qui serait content.

– Attends, je ne voudrais pas laisser croire que le docteur Stanley ne rêvait que de coudre des bourses. Il était aussi en faveur de l’euthanasie de certains détenus.

– Mais sérieusement, et on l’a laissé pratiquer ?

– Ah mais tu ne comprends pas. Les travaux de Stanley étaient avant tout motivés par la volonté de lutter contre le crime. C’est ainsi qu’en 1923 il publie un article, dans lequel il développe, comme c’était la mode à l’époque, des théories sur les causes du comportement criminel. Selon lui, l’origine est une anomalie. La tendance à la délinquance peut venir d’une forme de maladie physique, mentale, ou morale. Par exemple, la mauvaise vue ou une ouïe déficiente peut conduire au crime.

– Hein ?

– Tu entends mal ?

– Nan, je veux des précisions, gros malin.

– La théorie de Stanley est que si tu ne vois pas bien, tu ne peux pas obtenir un bon boulot, donc le braquage devient la meilleure option pour gagner ta vie.

Non, les gars, c’est la JUSTICE qui est aveugle.

De même, Stanley pense qu’une thyroïde surdéveloppée produirait des meurtriers, et des glandes pituitaires sous-développées des faussaires. Dans le même ordre d’idée, il considère que les difformités ou disgrâces physiques peuvent pousser au crime, et il répertorie scrupuleusement les marques, cicatrices, et autres signes distinctifs des détenus.

– Les gens sont criminels parce qu’ils ont une sale gueule, quoi.

– C’est…ouais, c’est globalement ça. Mais du coup, il travaille à des méthodes pour les réformer. C’est comme ça qu’il se lance dans la chirurgie esthétique. Parce que de la même façon, être moche empêcherait de trouver un bon boulot, donc mènerait au crime. Par conséquent, il essaie d’améliorer les choses. Bon, à côté de ça, il amputait aussi les thyroïdes des détenus difficiles, ce qui les rendait « plus dociles ».

– Oh p…, le monstre certain de faire le bien, les pires.

– Sachant qu’il n’était pas le seul à en être convaincu. Il était globalement bien vu des détenus eux-mêmes, qui pensaient comme lui qu’il œuvrait à les rendre meilleurs. D’ailleurs il faisait aussi la promotion de l’exercice physique, d’une alimentation saine, et de divertissement pour les prisonniers.

– Un vrai humaniste, quoi.

– Presque. Bon d’ailleurs, ne soyons pas si durs avec lui. J’ai dit qu’il était raciste ? Oui, certes, mais pas tout le temps. Pour en revenir à la raison pour laquelle nous en parlons, il procède en 1918 à sa première implantation de testicules, d’un jeune détenu noir à un vieux prisonnier blanc.

– Mais euh, connaissant le bonhomme, le « donneur », il était d’accord ?

– Eh bien… En tant que médecin de la prison, Stanley supervisait les exécutions, et autopsiait les exécutés. Il avait donc un accès de premier ordre au…matériel médical. C’est ainsi qu’en 1919, par exemple, la femme d’un condamné reçoit d’un riche particulier une offre de 10 000 dollars (150 000 actuels), pour les bijoux de son époux, en vue d’une greffe par Stanley.

– Attends, d’abord, c’est quoi sa motivation ?

– Bon, l’idée est toujours qu’une telle transplantation permet une forme de rajeunissement, ou rejuvénation, si tu préfères. Avec un effet direct sur la libido et la vigueur sexuelle, raison pour laquelle Stanley propose initialement l’opération à des civils, au sens des non-prisonniers. Des particuliers qui en auraient les moyens et voudraient une petite cure de jouvence. Mais en dépit des bénéfices supposés, il ne trouve que peu de volontaires dans la population générale. Stanley se retourne donc vers son public captif, en ciblant spécifiquement des sujets ayant eu un parcours « peu masculin » : peu d’exercice, de discipline, et de stimulation intellectuelle ou physique. De manière générale, ils disent souffrir de mauvaise vue et d’une condition physique médiocre, qui se trouvent améliorées par l’opération.

– Ah ben s’ils voient mieux ils ne commettront plus de crimes.

– Certainement. Le docteur pensait aussi que la pédophilie était liée à l’âge, et donc qu’une rejuvénation par implants testiculaires pouvait la guérir.

– Ben oui, tous les vieux deviennent pédophiles, c’est connu.

– Voilà. A noter qu’en dépit de sa position…privilégiée pour se fournir, Stanley manque de tissus humains. Il se tourne donc vers des testicules de boucs, de béliers, voire de sangliers et de cerfs. Selon lui, les glandes de boucs permettent d’ailleurs de traiter l’acné, l’asthme, et le diabète.

– Je vais m’en tenir à l’insuline.

– A noter que Stanley retient d’abord une méthode proche de celle de Voronoff, avec des implants dans le scrotum. Mais selon lui ça ne marchait pas toujours, et il y avait parfois des complications. D’où le choix d’injections. Les glandes sont découpées en tranches fines, puis injectées dans l’abdomen. D’où une amélioration de la santé, à tous points de vue, mais aussi une moindre tendance au crime. Du coup les travaux de Stanley sont plutôt bien vus, puisqu’il lutte à la fois contre les troubles de l’érection et le crime. Les deux fléaux de la société, c’est bien connu.

– Euh…je peux à la limite être à moitié d’accord.

– Oui, mais le crime c’est aussi un problème. En 40 ans à San Quentin, le docteur aurait ainsi « greffé » des testicules de boucs sur plus de 1 000 détenus. Et des gonades humaines, c’est-à-dire prélevées sur des prisonniers exécutés, sur plus de 200. Au total, on lui attribue 10 000 opérations de rajeunissement glandulaire pendant cette période. Essentiellement à des détenus, des collègues, et quelques civils.

– Des complications ?

– Médicales ? Non. Le seul effet négatif reporté est le changement de ton d’un détenu, ce qui a foutu en l’air la chorale de la prison.

“Puisque c’est ça je fais une carrière solo.”

– Et sinon, des complications extra-médicales ? Je veux dire, il stérilise des détenus, les ampute, les greffe…

– Ah mais d’une c’est pour leur bien, de deux ou bien il en a le droit ou bien il les convainc. Cela dit il a quand même un souci.

– Ha ! Y’a une justice.

– T’emballe pas. En mai 1928, le pauvre Clarence Kelly, 23 ans, se voit offrir une cravate de chanvre par l’administration pénitentiaire.

Avez-vous pensé au don ?

Nous parlons d’un jeune homme dans la pleine force de l’âge, Stanley se dit donc que ce serait dommage de gâcher une belle paire de greffons. Sauf que l’oncle du défunt tique un peu quand il récupère le corps. La famille intente donc un procès, au motif que le condamné n’aurait pas accepté le principe d’une autopsie.

– Vol de bijoux !

– Oui, sauf qu’au final Stanley n’est pas condamné. C’est un éminent et respectable médecin qui fait honneur à son administration. Il continue donc sa carrière. En 1940, il publie un bouquin Men at their worst, que je traduis comme Le pire chez les hommes, dans lequel il développe ses théories sur l’origine du crime et les moyens d’y remédier. Puis, pendant la guerre, il rejoint l’armée.

Il aurait travaillé sur un programme secret à base d’injections.

Quand Stanley revient du front, il est très déçu.

– Quand je vois ses théories, je pourrais presque imaginer que la défaite allemande le chagrine.

– Le fait est qu’il restera eugéniste après 45. Mais ce qui l’embête plus directement, c’est que le ministère de la Justice n’est plus en faveur de la stérilisation. Il le regrette amèrement. Ce qui ne l’empêche pourtant pas de reprendre son poste à San Quentin jusqu’en 1951, quand il prend sa retraite.

– Pas trop tôt.

– A noter que de façon assez cohérente, et afin de prolonger son existence, il se fait faire une vasectomie.

– Ca marche ?

– Pour ce qui est de vivre vieux il atteint les 90 ans, donc ce n’est pas un échec. Pour le reste il n’a pas d’enfant.

– Eh ben c’est pas dommage !

3 thoughts on “Le Bon, la Brute, le Truand : la bourse ET la vie

  1. Rien à voir mais comme je viens juste de tomber sur « Frances Farmer Will Have Her Revenge on Seattle », vous pourriez également parler de Walter Freeman et de son pic à glace (et un peu de Frances aussi) ?

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