A fond les ballons

A fond les ballons

– Piou piou piou p…

– On peut savoir ce que tu fais ?

– Teuhrrreuuuheûuuu hahaaa toi ici je pensais être seul et je…

– … tu jouais à piloter un X-Wing dans le fauteuil du salon, je vois ça. Il serait temps de grandir, Sam, il serait temps de grandir.

– … Dit le type que j’ai vu partir la semaine passée pour un jeu de rôle grandeur nature vêtu en tout et pour tout d’un slip en peau de mouffette et d’une grosse épée en plastique pour… attends… oui : « renouer avec ta part d’enfance et botter des culs », si ma mémoire est bonne… ?

– Je ne vois absolument pas le rapport. Et puis franchement, quitte à piloter des trucs pour de faux, pas la peine d’aller dans une galaxie lointaine, très lointaine. Des histoires de pilotes héroïques jetés dans des combats homériques, il y en a des tripotées ici-bas. En Belgique, tiens.

– J’aime beaucoup la Belgique, tu sais, mais tu m’accorderas que Liège ou Namur, c’est moins exotique que Tatooine ou la Lune d’Andor.

Tu sens que ça va être la misère pour trouver une bière potable, ceci dit.

– En 1914 ? Tu te serais senti un poil dépaysé quand même, à mon avis. C’est souvent l’effet que provoque la Grande Guerre.

– Je maintiens qu’il va en falloir beaucoup pour me vendre du rêve avec des combats aériens au-dessus de la Belgique.

– Et puis ça ne fait pas piou piou piou, hein ? Mais promis, ce sera héroïque, avec cette petite touche de génie belge qui fait qu’ils se démerdent tout le temps pour ajouter une petite dose d’absurdité au milieu des pires horreurs.

– Allez : t’en meurs d’envie.

– Commençons par le commencement : tu sais qu’à en croire Jules César de tous les peuples de la Gaule, ce sont les Belges les plus braves ?

– Ce serait difficile ne pas le savoir, ils nous la ressortent tous les quatre matins, celles-ci.

– Eh ben figure-toi que de tous les peuples de la Gaule, ce sont aussi les Belges qui sont les plus doués pour faire péter des gros ballons de baudruche.

– Ils sont moins inoffensifs qu’avec un ballon de foot, tu veux dire ?

On aime vivre dangereusement.

– C’est le moins qu’on puisse dire. Est-ce que le concept de ballons d’observation t’est familier ?

– Les trucs de barrage dont tu avais déjà parlé ?

–  Nope. Là, te parle bien de ballons d’observation. Ça ressemble, mais c’est nettement plus gros puisqu’un ballon de ce genre embarque un équipage d’aérostiers dans une nacelle. Les bidasses qui assurent ce genre de missions sont les héritiers d’une technique déjà vieille d’un gros siècle en 1914, puisque le premier ballon d’observation a été déployé en 1794 au-dessus du champ de bataille de Fleurus, où les héroïques soldats de la jeune Révolution mirent une belle dégelée aux féroces soldats qui venaient mugir dans nos campagnes, Sam.

– Et ça ressemble à quoi, du coup ?

– À une saucisse. Les Allemands les avaient baptisés Drachen, autrement dit dragons, mais je pense qu’ils avaient dû taper dans les réserves de schnaps ce jour-là parce que ça évoque à peu près autant un dragon qu’une saucisse Herta rappelle la Joconde.

Ah, ce sourire.

– Et c’est ce truc qui est censé me faire oublier Star Wars ?

– Ne sois pas si impatient. C’est peut-être moche, mais c’est vachement utile. Chacune de ces grosses birou… chaque ballon est relié au sol par un câble qui peut taper les 4 000 mètres de long. Autant te dire que de là-haut on peut surveiller d’immenses portions du front, jusqu’à 25 bornes par beau temps. Idéal pour repérer les mouvements de troupes ennemies, étudier un dispositif offensif ou défensif ou identifier des cibles pour la plus grande joie des artilleurs, des gens aux plaisirs simples qui adorent envoyer des obus à travers la gueule de types situés à des kilomètres de là.

– Mais ce n’est pas un peu fragile, comme machin ?

– Oh si. Concrètement, le métier d’aérostier militaire consiste à pendouiller en-dessous d’une grosse bulle d’hydrogène entourée d’une paroi de baudruche de quelques millimètres d’épaisseur que les gars d’en face font tout leur possible pour dégommer. Et pour cause : quel que soit le camp considéré, descendre ces saloperies de ballons revient à aveugler l’ennemi.  Pour le gag, les aérostiers étaient tellement visés qu’ils ont été les premiers à recevoir des parachutes, bien avant les aviateurs.

– Vu la taille du machin, ça ne devait pas être trop difficile à descendre.

– Détrompe-toi. Depuis le sol, c’est difficile : ils étaient amarrés loin derrière les tranchées et tu ne risquais pas de leur faire bien mal avec ta pauvre pétoire, ni même avec une mitrailleuse. La meilleure solution pour transformer ces trucs en soleil miniature pour une seconde, c’est par avion.

– Je vais pouvoir faire piou piou piou ?

– Plutôt tac tac tac, mais tu vas de toute façon pouvoir te prendre pour un as belge.

– Un quoi ?

– Un as. Autrement dit, un pilote qui affiche plus de cinq victoires aériennes à son palmarès.

– Non mais contre des avions.

– Ah non, les ballons comptent aussi. Et le recordman est belge : Willy Coppens.

– Tu peux devenir un as de l’aviation en tirant sur des saucisses géantes en caoutchouc ?

– Parfaitement.

– C’est ridicule.

– Absolument pas. Ce n’est pas pour rien que j’ai précisé que les saucisses en question sont des cibles de grande valeur. Et crois-moi, pour les descendre, faut s’accrocher.

– Quoi ? Mais enfin c’est énorme, statique, accroché au bout d’un câble et sans défense !

– Oula détrompe-toi.

– Quoi, y a des tourelles sur les parois, peut-être ? Elles sont en caoutchouc, elles aussi ?

–  Pas sur le ballon, non. Mais des batteries anti-aériennes prêtes à défoncer le premier biplan qui se ramène d’un peu trop près, le front en est truffé des deux côtés, sans compter que des avions patrouillent autour pour intercepter la chasse ennemie. Quant à la cible elle-même, elle est peut-être large mais ce n’est pas aussi simple.

– Pourquoi ?

– Parce que tu dois t’approcher relativement près d’elle si tu veux assurer le coup, pour plusieurs raisons. D’abord, les balles ordinaires sont très peu efficaces : elles traversent les ballons sans créer de flamme, donc sans le faire péter. Tu fais juste un trou dedans. Et même si c’est assez plaisant d’imaginer le truc partir à dache dans un grand flpflpflpflpflpflp géant comme un ballon de baudruche, ce n’est malheureusement pas comme ça que ça marche… Pour tomber un Drachen ou son équivalent allié, il faut soit des balles incendiaires, utilisées à partir de 1917 seulement, soit des espèces de fusées qui ressemblent aux feux d’artifice qu’on vend aux gens pour les faire péter l’été dans leur jardin et qui sont à peu près aussi précises que Gilbert Montagné au stand de tir. Il faut s’approcher de très près… Or, voler droit sur un bidule capable de se transformer à chaque seconde en grosse boule de feu…

– OK, je commence à comprendre. Il faut de bons réflexes.

– Et des nerfs d’acier, parce que tu dois aussi zigzaguer entre les câbles des ballons de barrage, des bidules plus petits placés autour de la grosse saucisse pour la protéger en cisaillant les ailes des avions. Le tout sans descendre en-dessous de 300 mètres pour ne pas se faire dézinguer par la défense aérienne, sachant qu’évidemment, on rapprochait les ballons du sol dès qu’un avion approchait. Te fenêtre de tir était à peu près aussi courte que ton espérance de vie.

– Ah mais c’est un putain d’enfer, en fait.

– Oh oui, c’est un peu comme si tu jouais au foot tout seul dans un champ de mines : la cage est peut-être vide, mais t’as intérêt à faire un peu gaffe pour marquer un but avant d’exploser. Tu dois surveiller un nombre assez impressionnant de paramètres et ça demande une concentration et une finesse de pilotage pas piquée des vers. Deux qualités dont dispose manifestement Willy Coppens, digne rejeton de la Belgique éternelle et fils du peintre flamand Omer Coppens.

– L’as belge dont tu parlais.

– Lui-même, recordman toute catégorie du tir au ballon avec 37 victoires homologuées, dont 35 contre des grosses saucisses. La plupart du temps, il volait avec un Hanriot HD1 peint en bleu électrique, reconnaissable entre mille, d’où son surnom de blaue Teufel dans les tranchées allemandes, le Diable bleu.

– Doué, donc.

– Très. Beaucoup trop, du point de vue allemand, à tel point que le commandement décida un moment que ça commençait à bien faire. Et de mettre en place un plan anti Coppens.

– Des saucisses piégées ?

– C’est exactement l’idée : ils décident de sacrifier un Drachen dans la zone où sévit Coppens en le truffant littéralement d’explosifs. Objectif : que l’explosion soit bien plus importante que pour un ballon normal, hisoire de faire péter l’avion du pilote belge avec. Sachant que Coppens avait développé une technique d’attaque risquée qui consistait à ouvrir le feu à 25 ou 30 mètres à peine de sa cible, sur le papier, c’est bien vu.

– Reste à attirer Coppens au bon endroit.

– Ce n’est pas forcément le plus compliqué, il suffit de s’arranger pour que les observateurs belges réalisent qu’un ballon est moins bien protégé que les autres, et pour cause, et le signalent à Coppens. Le problème, c’est que les Allemands sont tellement contents de leur idée qu’ils en parlent beaucoup. Et que le renseignement belge finit par entendre parler du Drachen piégé.

– Et du coup Coppens n’y est pas allé ?

– Il a fondé droit dessus le lendemain même, Sam. A la première heure, au matin du 3 août 1918.

– Mais.

– Parfaitement. Et en s’approchant de la zone, il a pu constater deux choses : et d’une, le Drachen n’avait pas encore atteint la moitié de son altitude habituelle. Et de deux, des dizaines de soldats et d’officiers s’étaient placés aux premières loges pour assister au feu d’artifice. Il a donc fait la seule chose raisonnable.

– Arrêter un peu ses conneries et rentrer à la base ?

– Foncer droit dessus et ouvrir le feu en criant des trucs en flamand.

– Mais… C’est exactement ce que voulait les Allemands ?

– Et c’est exactement ce qu’ils ont obtenu : le ballon a explosé dans un vaste délire pyrotechnique hollywoodien. L’avion de Coppens a pris le souffle en pleine tronche et s’est salement fait soulever mais miracle : il ne s’est pas disloqué. En revanche, les soldats allemands l’ont pris en pleine gueule, le souffle.

– Oh merde.

– Eh oui. Comme Coppens a ouvert le tir alors que le ballon n’était pas encore monté assez haut, ils se sont retrouvés au beau milieu de la boule de feu, ce qui en a assez logiquement envoyé un bon paquet dans l’au-delà.

– Et Coppens s’en est sorti ?

– Ce coup-là, oui. Mais en octobre 1918, il a pris une balle de mitrailleuse dans la jambe juste après avoir descendu son 35e ballon. Il a réussi à rentrer à la base mais a dû être amputé, moins d’un mois avant l’armistice. Il a continué à voler dans le civil et il a même réussi à faite péter le record d’altitude pour un saut en parachute en 1928, en sautant à plus de 6000 mètres de haut. Comme le précédent titulaire du record était allemand, il a dû apprécier le moment… Il a passé une partie de sa vie en Suisse avant de retourner à Anvers, d’où il a décollé vers le ciel une dernière fois en 1986, à l’âge avancé de 94 ans. C’est de loin l’as belge le plus doué avec ses 37 victoires – pour te donner une idée, Guynemer en affichait 53 à sa mort et Fonck, le recordman Français, 75.

One thought on “A fond les ballons

  1. >Le premier ballon d’observation a été déployé en 1794 au-dessus du champ de bataille de Fleurus, <
    Déjà en Belgique, donc 😉

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