Chalet n°28

– … Et non seulement je maintiens que Kubrick est un des réalisateurs les plus surcotés de l’histoire du cinéma, mais Shining n’a rien d’exceptionnel et Nicholson en fait des caisses, merde à la fin.

– M’engueule pas, je suis d’accord. Mais ça ne change rien au fait que certaines scènes sont légendaires. Les deux jumelles, l’ascenseur qui dégueule des flots de sang, le motif de la moquette du couloir où Danny fonce en voiture à pédale, la chambre 237…

“Bonjour Danny”.

– Je reconnais que j’apprécierais moyennement de me refaire refiler ce numéro de chambre.

– Si on va par-là, j’en ai un autre à te proposer.

– Dans l’idéal, j’apprécierais quand même de pouvoir redormir un jour dans un hôtel, tu sais, ça peut dépanner, parfois.

– Non mais juste un. Le 28. Comme dans chalet n°28.

– Il y a des jeunes femmes nues qui se transforment en vieilles dames putréfiées au milieu de la baignoire, dans ton chalet ?

– Non, mais tu vas aimer : quatre morts, un chalet perdu sous les sapins dans un lotissement du fin fond de la Californie, des voisins qui n’entendent rien, un ou des tueurs que personne n’a jamais retrouvé… Cette histoire ressemble tellement à un scénario de slasher des années 80 qu’on s’attendrait presque à entendre un type hurler « on la refait ! » pendant que les acteurs se relèvent. 

– Sauf que personne ne s’est relevé ?

– Voilà. L’histoire date du début des années 80 et ça démarre un peu comme dans Vendredi 13, sauf qu’on n’est pas à Crystal Lake mais Keddie, au nord de la Californie. Un petit coin tout mignon, planqué au centre du comté de Plumas qui l’est déjà pas mal, celui de Plumas. Et accessoirement, on n’est pas loin du camp de vacances du film : Keddie, c’est une sorte de toute petite station touristique, fréquentée par des familles qui ont envie de se mettre au vert tranquillement.

Mais si vous avez eu un petit frisson.

– Un cauchemar d’adolescents.

– Ah ça, ce n’est pas Disneyland. Quelques chalets éparpillés au milieu d’une forêt et une grosse centaine d’habitants qui vivent là à l’année.

– Un trou perdu, quoi.

– Oui, avec ses avantages : des loyers pas chers, que ce soit pour les locations saisonnières ou pour y vivre. C’est d’ailleurs précisément ce qui a attiré Susan Sharp dans le coin : avec cinq gamins à charge depuis qu’elle a divorcé de son mari, elle ne roule pas sur l’or. Keddie, c’est parfait. Pas cher et très, mais alors très loin de son Connecticut natal et de son ex-mari.

– Cinq mômes à gérer ? Dans une cabane ? Toute seule ? Ben bon dieu.

– Écoute, ça a l’air de bien se passer. En avril 1981, Susan vit à Keddie depuis quelques mois et s’est bien intégrée dans cette petite communauté où tout le monde l’appelle Sue. Le genre de zone où personne ne prend la peine de fermer sa porte le soir et où tout le monde jette un œil aux gosses des uns et des autres, histoire de se rendre service. Tu as de temps en temps des problèmes comme dans tous les villages, j’imagine, mais c’est sincèrement un coin où il fait bon vivre pour peu que tu imagines pouvoir passer ta vie loin d’un McDo. Bon, disons d’un pub : te connaissant, ça t’aidera à comprendre ce que je veux dire.

“La 28 ? C’est parti.

– Le pays des Bisounours, quoi. C’est exactement là que ça commence à merder dans un film d’horreur.

– Et c’est exactement ce qui va se passer le 11 avril. Ce soir-là, Sue Sharp regagne son logement – le fameux chalet n°28 – avec quatre de ses mômes, accompagnés de deux de leurs potes. Ça fait du monde dans la petite cabane de rondins, mais la soirée se déroule tranquillement. Il ne manque que Sheila, la seconde fille de Sue, qui est allée passer la nuit chez les Seabolt, des voisins qui ont le mérite d’avoir une grande télé.

– A la bonne franquette.

– Un petit coin sans histoire, je te dis. Mais quand Sheila regagne le chalet n°28 le lendemain, la pauvre gosse découvre une scène abominable. Quand elle pousse la porte, mal fermée, elle tombe sur les cadavres de sa mère, de son frère ainé John et de la copine de ce dernier, Dana Wingate. Sue avait 35 ans, les deux ados 15 et 17 ans.

– Oh.

– Oui, ça doit secouer un peu. Elle se précipite dans l’état que tu imagines chez les Seabolt. Le temps de comprendre ce qui se passe et d’alerter toute la bourgade, le père, James, se précipite vers le chalet n°28. Il a le bon réflexe de jeter un œil par la fenêtre de la chambre des deux cadets et…

– Oh non.

– Non : ça s’arrête là pour le moment. Les deux plus jeunes enfants de Sheila et leur copain sont bien vivants. Ils roupillent et manifestement, ils n’ont rien entendu du massacre ahurissant qui s’est déroulé à trois mètres d’eux, de l’autre côté d’une porte en carton bouilli…

– Tu avais parlé de cinq enfants. Si je me goure pas, il en manque un.

– Une : Tina, 12 ans. Elle est introuvable.

– Tu as parlé de massacre… ?

– Quand je te dis qu’on nage en plein film d’horreur, je n’ai pas exagéré. Sue et les deux adolescents ont été poignardés plusieurs fois à la poitrine et à la gorge après avoir été attachées avec du ruban adhésif et du fil électrique, et bâillonnées avec leurs propres vêtements. L’autopsie montrera Sue et les petits sont morts de leurs blessures à la tête, portées à l’aide d’un marteau et de deux couteaux qu’on a retrouvé sur place. Le ou plus certainement les meurtriers y sont allés tellement forts qu’une des deux lames est tordue à angle droit… Il y a du sang littéralement de partout et ce ne sont pas les journalistes qui en rajoutent, sur le coup. Pour citer un des flics du comté, « ils ont poignardé et frappé tout ce qu’il était possible de frapper. Les murs, les gens, les meubles, tout. Il y avait du sang vaporisé absolument partout. On a tout de suite compris que c’était un truc de psychopathe ».

– No shit, Sherlock.

– Ouaip. Le plus dingue, c’est que personne n’a rien entendu. Ni les gosses qui dormaient, ni les voisins les plus proches, rien. Le seul témoin qui dit avoir entendu quelque chose a dit avoir entendu un cri étouffé dans la nuit, sans même être sûr que ça venait bien du chalet n°28. Que dalle, nada, aucun témoin potable pour commencer à travailler sur ces trois meurtres d’une sauvagerie rarement vue – enfin quand je dis trois…

– Oh non.

– Oh si. Tu te rappelles que la petite Tina avait disparue ? Trois ans plus tard, un randonneur a retrouvé un crâne en pleine forêt, à 160 kilomètres de Kennie. Celui de la môme, laissé là à côté d’un jean à sa taille, d’une couverture et d’un rouleau de sparadrap.

– Sur le papier, ça sonne pas comme l’enquête la plus difficile de tous les temps, ton truc. Entre les tueurs qui laissent leurs armes sur place, le coup du divorce sanglant tout neuf et le fait que c’est un tout petit bled…

– Tu penses bien que l’ex-mari a été interrogé rapidement, mais il n’y était en l’occurrence pour rien du tout. Et dur de savoir si ça aurait changé quelque chose ou pas mais le problème, c’est que l’enquête a été cochonnée en beauté, sur fond de rivalités entre agences gouvernementales et autorités locales.

– Comme dans les films, encore ?

– Exactement, avec le FBI qui débarque pour mener l’enquête sur la disparition de Tina. Pour le reste, c’est un festival : preuves égarées, témoignages mal archivés, contradictions oubliées, expertises bâclées, interrogatoires sous hypnose, détecteurs de mensonge mal réglés… Tout ça avec des enquêteurs qui n’ont jamais été formés pour poser des questions à de jeunes enfants en plein traumatisme… Rien n’y manque, pas même la scène de crime sabotée par les gros sabots des premiers policiers arrivés sur place. Policiers qui ont mis des heures à lancer les recherches pour retrouver Tina.

– A leur décharge, ils avaient quand même un sacré bordel à gérer.

– Mouais… En tout cas, un beau boulot de pinpins, y compris du côté du FBI qui a réussi à se fâcher avec tout le monde sur place avant de se volatiliser en laissant tout en plan trois mois plus tard.

– Je veux bien qu’ils soient mauvais, les flics, m’enfin ils ont bien dû trouver un peu de grain à moudre, non ?

– Nope. Ils ont entendu toute une série de suspects et creusé à peu près toutes les pistes imaginables, du crime sataniste au forestier fou en passant par le grand classique du mystérieux vagabond évanoui dans la nature ou par l’idée d’un trafic de drogue qui aurait mal tourné.

– Une mère de famille avec cinq gosses, trafiquante de drogue dans un coin perdu ?

– Tout, je te dis. Ils ont même tenté de coller l’histoire sur le dos d’un couple de tueurs en série, Henry Lee Lucas et Ottis Toole, là encore sur la base d’à peu près rien, mais en mélangeant avec une dose de que tchi et deux onces de nada. Et ils ont tellement aimé l’idée du serial killer qu’ons ont tenté de refaire le coup en 1996, en essayant d’impliquer Robert Joseph Silveria Jr, autre joyeux luron toujours en vie d’ailleurs, qui revendique 28 morts – mais pas ceux-là.

– Et côté médias ?

– Tu te doutes qu’ils se sont fait plaisir, pour l’excellente raison que ce n’est pas tous les jours qu’on peut couvrir un massacre pareil d’une part, d’autre part parce que je n’ai pas cité Vendredi 13 par hasard : le film est sorti en 1980, un an avant les Keddie murders.

– Tout ça, c’est la faute du cinéma et des jeux vidéo.

– Rigole, tu te doutes bien qu’il y a eu des commentateurs pour expliquer que les tueurs s’étaient inspirés du film…

– Un classique. Aujourd’hui, on est où ?

– Nulle part. L’enquête est officiellement toujours en cours mais autant te dire qu’à 40 ans d’écart, ce n’est pas la préoccupation première des autorités du comté. Pas mal de gens ont surtout envie de tourner la page, à commencer par les voisins du chalet n°28, qu’on a fini par démolir en 2004. Les seuls qui voulaient bien le louer relevaient le plus souvent de l’archétype du bon gros weirdo qui aime se payer un petit frisson en traînant sur les scènes de crime.

– Bref, c’est Jason qui a fait le coup.

– Sans doute pas. Sauf coup de théâtre, personne ne sera jamais condamné pour les Keddie murders même si…

– Même si quoi ?

–  Le coup de théâtre a peut-être déjà eu lieu, mais il a fait long feu. En 2008, une chaine de télé américaine a tourné un énième reportage sur place et Marylin Smartt, une ancienne habitante du resort a sorti une petite bombe. D’après elle, si les voisins les plus proches n’ont rien entendu au moment des meurtres, c’est pour l’excellente raison qu’ils étaient en train de les commettre.

– Des témoins qui sortent des balourds 25 ans après les faits pour se faire mousser, ça existe.

– Elle a quelques arguments solides. Le voisin en question, c’était son mari – ex-mari au moment du reportage : Martin Smartt. Elle dit l’avoir surpris la nuit du meurtre en train de cramer des trucs à deux heures du matin. Mais surtout, après leur divorce, le mec lui a écrit une que la police s’est d’ailleurs démerdée pour perdre qui disait ceci : « j’ai payé le prix de ton amour et maintenant que je l’ai acheté avec la vie de quatre personnes, tu me dis que c’est terminé… Génial ! Tu veux quoi de plus ? ».

– Ben c’est réglé, non ?

– C’est peu court pour constituer des aveux, d’autant que Martin était du genre bourré H24. Et comme lui et son pote sont morts depuis lurette, on ne saura jamais.

– Je maintiens que la piste Jason reste intacte.

“Va pas le rester longtemps, intacte.”

2 commentaires sur “Chalet n°28

  1. Le copain des deux gosses plus jeune s’appelait Justin Smartt, apparemment. Si c’est bien Martin qui a fait le coup, ça expliquerait pourquoi les trois plus jeunes mômes s’en sont tirés : il n’a pas dû vouloir toucher à son fils (ou neveu) et à ses copains (mais bon, c’est juste ma théorie perso).

  2. > planqué au centre du comté de Plumas qui l’est déjà pas mal, celui de Plumas
    Alors, soit il y a une répétition oubliée ici, soit un jeu de mot tellement capilotracté que je ne le saisis pas…

    Excellent article ! Je pars de suite acheter des somnifères, histoire d’être sûr d’arriver à dormir cette nuit.

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