Aménagement paysager

Aménagement paysager

– C’est bon, ça suffit, je me casse !

– Pardon ?

– C’est décidé, je déménage.

– Ha. Tu vas peut-être te résoudre à revenir à la civilisation. Je veux dire, c’est sans doute joli le N…

– Hep hep hep, non. En fait de civilisation, je m’en vais en être le pionnier hardi, je vais aller conquérir de nouvelles terres pour l’humanité.

– Tu sais, il ne reste plus vraiment de zones blanches sur Terre, pis c’est pas forcément une bonne idée d’y…

– Ah mais non, justement. Fini la Terre ! C’est trop n’importe quoi. Je vais voir ailleurs.

– Ailleurs que…la Terre ?

– Absolument !

– T’as rejoint une secte ?

– Pas du tout. Mais j’ai entendu Elon Musk…

– Ah, donc tu as rejoint une secte.

– Tu vas me laisser en placer une oui ?

– Je t’en prie.

– Elon Musk a un plan vachement malin pour aller coloniser Mars. Enfin, mieux que la coloniser, la terraformer. C’est l’idée de modifier l’environnement d’une planète pour la rendre habitable.

C’est vrai qu’entre ça et les Hauts-de-…

– Oui, je connais, je te remercie.

– Nah nah nah. Donc l’idée, tu vois…parce qu’en fait, au niveau des pôles, sur Mars, y’a de grosses calottes glaciaires, qui comprennent de grandes quantités d’eau et de dioxyde de carbone. Donc, le plan, c’est de les bombarder, avec des bombes atomiques, pour libérer cette eau et ce CO², qui pourront alors former des océans et une atmosphère, et rendre ainsi Mars habitable.

– Au fond ton plan, c’est de décalotter ?

– Gros malin. Hé, c’est pas mon plan, c’est celui d’Elon Musk. C’est pas un tocard.

– Oh ben non, c’est pas comme s’il était en train de se mettre toute la communauté astronomique à dos avec ses mini-satellites.

– Non mais attends, là, on parle de donner à Mars des conditions habitables ! Tu te rends compte, on pourrait y installer des gens en l’espace de quelques années. Enfin, me dis pas que ça ne te fait pas rêver quand même !

– Terraformer Mars ? En faire une première expérience et la base de l’aventure de l’humanité dans la galaxie ? Bien sûr que si.

– Eh ben alors, cache ton enthousiasme.

– Ne te méprends pas, la perspective de notre expansion à travers les étoiles suscite mon enthousiasme. A fortiori si elle s‘accompagne de ton installation à une distance moyenne de 75 millions de kilomètres. Cependant il me faut t’informer que le plan d’Elon, c’est, comment dire, je cherche le terme exact…n’importe quoi.

– T’es jaloux parce que je vais m’installer sur Mars.

– Non. Si tu veux bien, on va faire le tour des quelques difficultés que présente la planète rouge pour accueillir les humains, et des solutions proposées pour les régler. Je t’assure que tu vas te rendre compte que tu as un peu de temps devant toi pour faire ta valise. Commençons par le plus évident : l’atmosphère. Mars en a une, mais elle est tellement mince et ridicule qu’on peut quasiment considérer qu’il n’y en a pas. Pour te donner une idée, la pression atmosphérique sur Mars représente 0,6 % de celle de la Terre. Ca pose plusieurs problèmes.

Très compliqué de faire cuire les nouilles, déjà.

Le premier, c’est que la surface est de ce fait très peu protégée contre les ultra-violets, et au-delà de ça les rayonnements cosmiques. Ce n’est pas qu’un problème d’atmosphère, on y reviendra, mais ce n’est pas rien. De deux, avec très peu d’atmosphère, il n’y a pas beaucoup d’effet de serre non plus.

– Ah ben ça c’est bien, l’effet de serre c’est mal.

– Mais non. L’effet de serre a, à juste titre, mauvaise presse parce que chez nous il s’emballe, mais sa fonction première est d’empêcher les rayons du soleil qui frappent la surface d’une planète de repartir directement dans l’espace. Conséquence, l’air se réchauffe. Et au vu de la température moyenne dans l’espace, crois-moi c’est nécessaire si tu comptes habiter quelque part. Après, nous on s’est mis à faire n’importe quoi avec le thermostat, mais c’est pas une raison pour jeter le concept même de radiateur.

La serre c’est quand même vaguement utile pour faire pousser des trucs.

Sur Mars, la température moyenne est de -60°C. C’est, comment dire…

– Pas assez ?

– Exactement. Enfin troisième léger problème avec l’air martien, il manque méchamment d’oxygène, qui d’après ce que je lis serait assez nécessaire à la survie des organismes terrestres.

– Je conclus de tout ça qu’il faut une atmosphère plus fournie à Mars si on veut s’y installer. Je suis d’accord, c’est précisément ce que propose…

– J’y viens. Vois-tu, il y a fort longtemps, Mars avait une atmosphère beaucoup plus proche de la nôtre. Et puis elle l’a perdue, pour des raisons sur lesquelles on pourra revenir. La base d’un projet de type bombardement des pôles, c’est l’idée que ce qui faisait cette atmosphère et une partie de l’environnement s’est solidifié, gelé, dans les calottes glaciaire. En particulier du dioxyde de carbone et de l’eau. Or ces deux éléments ont un avantage, à savoir qu’ils présentent un effet de serre assez important. Si donc on pouvait les vaporiser, cela permettrait de reconstituer tout ou partie de l’atmosphère martienne. La température monterait, ce qui conduirait à dégeler encore plus de glace, donc à remplir davantage l’atmosphère, donc la température, et ainsi de suite tu as un cercler vertueux. Avec cette densification de l’atmosphère et ce réchauffement, la pression remonterait aussi, et tu pourrais avoir de l’eau liquide à la surface, le retour des océans martiens, et un cycle de l’eau. Autrement dit, on ferait un grand pas dans le processus de terraformation.

– Eh ben allez, boum !

C’est parti pour de meilleures conditions de vie.

– Une minute. Les bombes atomiques, voire thermonucléaires, sont ce qu’on a trouvé de plus efficace pour dégager des quantités énormes d’énergie en un minimum de temps. Je suis d’accord. Cela dit on parle de faire fondre des calottes glaciaires entières, sur une planète à plusieurs dizaines de millions de kilomètres. Il ne suffirait pas d’envoyer 4 bombes, et c’est parti on déclenche le cycle et on regarde la planète rouge devenir bleue. Si tu veux faire fondre un des pôles de Mars, il faudrait y lâcher l’équivalent de la plus puissante bombe à notre disposition.

– Oui bon ben allez, autant l’envoyer là-bas que de la garder ici.

– Toutes les vingt minutes.

– On s’organise.

– Pendant CINQUANTE ANS. En continu.

– Uh, va falloir un très gros bombardier.

– Pas que. Ca représente plusieurs millions de fois tous les arsenaux actuels. Parce qu’il s’agit de produire une énergie colossale. Il faudrait donc que l’humanité dans son ensemble accepte de consacrer une part très significative de toute la richesse planétaire à produire des bombes atomiques et à les envoyer à grands frais sur Mars, pendant plusieurs décennies. Ca te paraît crédible ?

– Franchement, non.

– Je suis bien d’accord. D’autant moins que le résultat ne serait pas du tout à la hauteur de l’investissement. Si encore on était certain que ça permettrait effectivement de reconstituer l’atmosphère martienne, mais non.

– Ah bon ?

– La NASA est assez formelle à ce sujet. Non seulement, le gaz carbonique « piégé » aux pôles l’est pour partie à une profondeur qui le rend inaccessible à un bombardement même nucléaire, mais quand bien même on le relâcherait entièrement, ça ne ferait que doubler la teneur de l’atmosphère martienne en CO².

– Ben c’est pas mal !

– C’est totalement insuffisant ! Ca resterait 100 fois trop peu pour changer quoi que soit, aucune chance de lancer un processus autonome de réchauffement/reconstitution de l’atmosphère.

– Mais, euh, y’en a peut-être aussi ailleurs, du dioxyde de carbone ?

– Effectivement, il y en a ailleurs. Le sol martien superficiel, le régolithe, contient pas mal de CO². Pour le libérer, il « suffirait » de chauffer la surface jusqu’à une profondeur de 100 mètres. Sur toute la planète. Et avec tout ça, on arriverait à une pression atmosphérique équivalente à 4 % de celle de la Terre.

– On n’est pas rendus.

– Il existe une troisième source : les minerais carbonés de la croûte martienne, de type calcaire. C’est riche en carbone, et en plus si on extrait ce dernier avec de l’acide, le processus d’électrolyse nécessaire pour disposer de l’acide en question produirait de l’oxygène.

– Ah ben voilà.

– Toujours pas. En admettant que tu recouvres la surface martienne d’installations minières, qu’on pourrait imaginer alimenter avec des panneaux solaires par exemple, il faudrait pouvoir extraire 10 tonnes de calcaire par mètre carré pour arriver à reproduire les caractéristiques de l’atmosphère terrestre. Donc creuser très profond, une dépense énergétique considérable. Et puis les spécialistes en géologique martienne disent que de toute façon, il n’y a pas cette quantité de calcaire sur Mars.

– Elle n’y met pas du sien.

– Ce n’est pas tout. Je t’ai dit qu’on pouvait utiliser l’eau de Mars pour produire de l’acide et dégager le dioxyde de carbone du calcaire, en libérant de l’oxygène au fil du processus.

– Tu l’as dit.

– Il faudrait, dans notre hypothèse pas du tout réaliste, consommer 20 % des réserves estimées d’eau sur Mars. Sachant que ces réserves, qui sont censées permettre de reconstituer les océans martiens présentés comme comparables aux nôtres, ne pourraient couvrir la surface de la planète que sur une épaisseur de 30 mètres environ. C’est notoirement insuffisant pour imaginer amorcer un cycle de l’eau, même avec des conditions atmosphériques favorables.

– Que nous n’avons toujours pas.

– En effet. Le seul espoir c’est qu’il y ait des ressources d’eau plus importantes en sous-sol, mais ça pose encore une fois le problème de leur récupération. Maintenant, puisque nous sommes partis à rêver, continuons. Quand bien même on parviendrait à créer une atmosphère avec une pression équivalente à celle de la Terre, et à amener ainsi la température de la surface à une dizaine de degrés en moyenne, l’air serait composé de dioxyde de carbone et d’oxygène uniquement. Soit un mélange pas du tout vivable pour les humains, les animaux, ou les plantes. D’autant moins que l’oxygène serait rapidement capté à nouveau par l’oxydation du sol. Il serait donc nécessaire de mettre en place une forme de photosynthèse pour maintenir la teneur atmosphérique en oxygène.

– Ben oui mais si les plantes ne peuvent pas survivre…

– Il existe des organismes capables de vivre dans un environnement très riche en dioxyde de carbone et d’y pratiquer la photosynthèse, ce sont les cyanobactéries, également appelées algues bleues même en fait ce ne sont pas des algues. C’est d’ailleurs grâce à elles que l’atmosphère terrestre s’est progressivement enrichie en oxygène il y a plus de 3 milliards d’années, ce qui a permis tout le reste.

Ca donne peut-être pas envie de se baigner, mais merci.

Pour autant, en admettant qu’on maintienne notre teneur en oxygène, on n’a toujours pas une atmosphère vivable pour nous.

– Ben disons que si on a fait tout ça juste pour pouvoir envoyer des bactéries sur Mars, c’est un peu décevant.

– Je suis d’accord. Pour obtenir une atmosphère plus proche de la nôtre, il faudrait de l’azote, je te rappelle que c’est le gaz le plus présent dans l’air que nous respirons. Problème : y’en a pas sur Mars.

– Ha.

– Mais on en trouve ailleurs !

– Où ça ?

– Dans les astéroïdes ! Qui contiennent aussi de l’eau et du dioxyde de carbone. Que des bonnes choses.

– Mais tu voudrais quoi ? Bombarder Mars avec des astéroïdes ?!

– Monsieur voulait balancer des bombes atomiques, pas de problème, mais si je propose des astéroïdes alors là d’un coup ça va plus.

Un bombardement, mais naturel.

– Mais où tu les trouves tes astéroïdes.

– Dans la ceinture de Kuiper, au-delà de Neptune. Y’en a des dizaines de milliers. Puisque de toute façon nous nageons en plein phantasme de science-fiction, imaginons qu’on envoie une flotte de robots dans la ceinture de Kuiper, qui vont modifier l’orbite de ces gros cailloux afin de les précipiter sur Mars. Théoriquement, c’est totalement faisable. Faut juste bien viser, parce que si on rate Mars, comment dire, on est juste derrière.

Oups.

En admettant que ça fonctionne, il faudra un moment. Mais bon, on fait tout ça, et à l’arrivée on a notre atmosphère plus ou moins terrestre. Bien. Maintenant, faut la garder.

– Comment ça ?

– On a dit plus haut qu’une bonne partie de l’atmosphère martienne s’était figée dans le sol, mais en fait y’a en aussi pas mal qui est parti.

– Où ?

– Dans l’espace. Déjà, Mars ne représente que 11 % de la masse terrestre, donc moins de force d’attraction, et elle retient moins bien ce qu’il y a à la surface, y compris les gaz. Et surtout, il y a une grosse différence entre la Terre et Mars : nous avons un champ magnétique. Heureusement d’ailleurs, c’est ce qui nous protège des radiations cosmiques en général et solaires en particulier. On en a déjà parlé. Notre champ magnétique est alimenté par les mouvements du cœur liquide de la Terre. Le problème c’est que le cœur de Mars s’est solidifié il y a longtemps (à peu près 4 milliards d’années). Par conséquent l’atmosphère est exposée à l’extérieur, typiquement les vents solaires. Aujourd’hui encore, Mars perd environ 1 kg d’atmosphère par seconde.

– Attends, on n’a pas fait tout ça pour que l’atmosphère reparte en quenouille.

– Je suis bien d’accord. D’autant qu’accessoirement, s’il est question de vivre à la surface de Mars, une protection contre les rayonnements sera pour le moins utile. Il nous faut donc un champ magnétique.

– C’est possible ?

– Théoriquement oui. Oublions immédiatement l’idée de « relancer » le cœur de la planète. Il est solidifié, c’est fichu. Le plan alternatif, c’est d’installer un générateur de champ magnétique en orbite.

– Un aimant géant ?

– En quelque sorte. D’après les modèles, pour apporter à Mars la protection nécessaire, il faudrait un générateur situé à environ un million de km de la planète, avec une puissance un peu plus importante que celui de la Terre. La bonne nouvelle, c’est que ça on sait faire.

– Ah ?

– Eh oui. Un IRM produit des champs magnétiques qui sont plus puissants que ceux de la Terre elle-même. Mais là on parle de l’installer en orbite autour de Mars. CELA ETANT, ça ne réglerait pas le problème de la faible gravité martienne, ça on n’y peut pas grand-chose. Et puis la simple lumière du soleil provoque également des réactions d‘ionisation qui sont de nature à éroder l’atmosphère.

– On ne progresse pas vraiment.

– C’est pas tout. Selon les simulations, avec une atmosphère, l’élévation de la température interviendrait surtout au niveau de l’équateur, alors qu’on en a besoin aux pôles pour continuer à libérer l’eau et le dioxyde de carbone. Pire, il se pourrait même que la température baisse aux pôles, parce que la météo c’est compliqué. En tout état de cause, même si tout fonctionne comme souhaité, tout ça prendrait beaucoup de temps. Pas juste quelques années.

– C’est vraiment mal engagé.

– D’autant moins qu’avec des conditions atmosphériques et climatiques propices, on parle encore de Mars. Or le sol martien n’est pas le même qu’ici. Il comprend beaucoup de perchlorate de calcium. En l’occurrence, beaucoup c’est entre 0,5 et 1 %, mais c’est néanmoins problématique. Le perchlorate de calcium est riche en oxygène, c’est bien parce que dans l’absolu on pourrait s’en servir pour en produire. Mais il est également très toxique pour la thyroïde, les poumons, les yeux, la peau… Ce qui fait que la poussière martienne est particulièrement toxique pour toi et moi. Bonus, elle est particulièrement fine, ce qui la rend très difficile à nettoyer ou évacuer. La vie au grand air pourrait s’avérer compliqué.

Non Matt, faire caca dans le jardin va pas suffire.

Alors évidemment, on peut espérer disposer dans le futur de technologies dont nous n’avons aucune idée à ce jour, et qui permettraient de régler ces problèmes bien plus facilement et rapidement. Mais s’imaginer qu’il est possible aujourd’hui de rendre Mars habitable en quelques années, ou même décennies, en y balançant un paquet de bombes, pour le coup c’est de la fiction totale même pas scientifique.

– Bon. Je vais faire le ménage alors.

– C’est ça. On va encore rester dans le coin un moment.

5 thoughts on “Aménagement paysager

    1. Aussi, oui. On peut également ajouter que s’il y a des formes de vie sur Mars, ou des restes de formes de vie…faut espérer que ça résiste aux bombardements.

  1. Pour le champ magnétique on est encore loin du compte. Celui produit par un IRM est très puissant dans l’appareil, mais il décroît rapidement quand on s’éloigne. À quelques km de distance il est nettement plus faible que le champ terrestre (sinon les boussoles seraient inutilisables).
    De plus, pour avoir un champ stable autour de la planète, il ne faudrait pas l’envoyer en orbite mais le mettre en vol stationnaire au-dessus du pôle… Ça, ni la SF ni même Elon ne savent le faire !

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