Cétacé crade

– Pardon, tu es en train de faire QUOI exactement ?

– Je regardais une vidéo animalière.

– Je veux être sûr de bien comprendre. Tu regardais, TOI, une vidéo d’animaux ?

– Ben oui, enfin, pourquoi ?

– Awwww, c’est trop mignon… Dis-moi tout, c’était quoi ? Un chiot qui joue du piano, un chaton déguisé, un panda roux ?

– Non, pas vraiment.

– Ah, d’accord. Pardon, j’ai oublié à qui j’ai affaire. Donc j’imagine plutôt une meute de hyènes en chasse, un crocodile qui boulotte un zèbre, l’attaque d’un grand blanc, ou un ratel en train de mettre tout le monde à l’amende.

– Non, non plus.

– Alors encore un truc encore plus obscur et confidentiel.

– Confidentiel ? Eh, figure-toi qu’on parle quand même de millions de vues, là.

– Allez, lâche le morceau, c’est quoi ?

– Une baleine.

– En train de nager majestueusement dans le vaste océan…

– Mmm, nan, elle nage pas.

– Ha ?

– Elle saute.

– Je comprends. C’est vrai que c’est magnifique. Majestueux. La nature nous offre un merveilleux spectacle, tout de grâce et de sérénité.

Si vous voulez que ça reste la seule image que vous associez avec « baleine qui saute », c’est le moment de partir. Vite. Et de préférence assez loin.

– Mmm, non. Quand je dis qu’elle saute, c’est pas dans ce sens-là.

– Je n’en vois pas d’autre.

– Ca va changer.

– Eclaire-moi.

– Tu l’auras voulu. Je vais donc te raconter une histoire qui commence le 9 novembre 1970. Ce jour-là, un cachalot s’échoue à Florence.

– Hein ?! Non. N’importe quoi. C’est…non non non, pas possible.

Vous êtes sûrs que ça se passe pas plutôt à Marseille, cette histoire ?

– Florence dans l’Oregon. Donc sur la côte Pacifique.

– D’accord, je veux bien.

– Les riverains tombent donc sur un bestiau de 15 mètres environ, qui pèse la bagatelle de 8 tonnes. Ce qui est à la fois beaucoup, et toutes choses égales par ailleurs pas énorme pour un cachalot.

– Mais comment il est arrivé là ?

– Bonne question. Il est mort quand il est découvert, donc il est difficile de savoir s’il est échoué vivant, même si on peut imaginer qu’il aurait été repéré. Mais le fait est qu’il est mort. Et ça commence à se sentir.

– Ah, oui.

– Il convient donc d’évacuer la carcasse. Comme elle est sur une plage, les mystères de l’administration locale font que la tâche revient à la direction des transports. Et les options sont limitées. On ne peut pas attendre que les charognards la dépiautent, ça prendrait des mois et ça ne réglerait pas particulièrement le problème de l’odeur, sans parler du fait d’avoir une immense charogne en putréfaction sur la plage. Reste donc la solution de l’enterrer, mais pour être tranquille compte tenu des marées, il faudrait creuser profond, sur une plage et au bord de l’eau.

– Bon courage.

– Exactement.

– On peut pas la déplacer ?

– 15 mètres et 8 tonnes.

You gonna need a bigger truck.

L’idéal serait de la découper, pour ensuite la transporter en plusieurs fois et aller l’enterrer ailleurs. Mais là, deux choses. La première, c’est que personne n’a particulièrement envie de découper une montagne de barbaque en décomposition sur une plage. Ce serait long, fastidieux, et dégueu.

– Je peux comprendre. Et la deuxième ?

– La deuxième ? Ben on est aux Etats-Unis.

– Et donc ?

– Il y a dans la mentalité propre aux Etats-Uniens cette propension à…comment dire, ne jamais hésiter à mobiliser des gros moyens pour régler un problème.

– Une super-grue ?

– Non. Des gros moyens, mais si possible aussi spectaculaires.

– Je ne vois pas où tu en en venir.

– C’est les Etats-Unis bordel ! Quand on a un problème, au bout d’un moment, on tire dessus pour voir si ça pourrait pas le régler. Et quand je dis qu’on tire dessus, c’est une modalité. L’idée générale, c’est qu’on essaie de faire péter le truc.

– Nan, quand même pas.

– Mais si. Plutôt que de se faire suer pendant des heures sur un atelier de plage thème charcuterie, le département des Transports se dit qu’’il pourrait confier la charge de réduire la bête en plein de petits morceaux à des explosifs. Une fois la carcasse ainsi émiettée, les « cormorans, charognards, et autres trucs », je cite le responsable de l’opération, s’en occuperont. Il contacte donc le responsable des munitions d’une base militaire voisine, et c’est parti, on va faire sauter une baleine.

– Pays de bourrins.

– Fais pas ta mijaurée. L’opération est donc planifiée pour le 12 novembre. Pendant qu’une partie de la population locale se rassemble à environ 400 mètres pour profiter du spectacle, environ une demi-tonne de dynamite est calée sous la bestiole. A 15h45, c’est l’heure du feu d’artifice.

Attention, livraison de sushis !

D’après les témoins, l’explosion est suivie de quelques secondes de silence, avant que quelqu’un s’exclame « Oh mon Dieu, des bouts de… », et qu’une pluie de viande s’abatte sur tout le voisinage. Et comme on parle d’un cachalot truffé à la dynamite, on est plus proche de Slayer que de l’averse du Kentucky.

– L’horreur.

– Coup de bol, y’a pas de victimes, que des dégâts matériels. Mais y’a certaines déclarations d’assurance qui ont dû être marrantes.

“Une chute de QUOI ?!”

Et tu veux savoir le meilleur ?

– Euh, je sais pas, franchement.

– La carcasse est à peine entamée. Par ailleurs, la détonation fait fuir tous les animaux susceptibles de manger les morceaux et qui s’étaient rassemblés à proximité. Autrement dit, pour avoir voulu éviter de découper et déplacer la carcasse, les équipes ont fait péter une demie-tonne de dynamite, balancé des tripes et autres sur des centaines de mètres à la ronde, dégueulassé voire défoncé des voitures, et vont quand même devoir découper et enterrer le tout.

– Faillite totale.

– Oui, mais c’est la gloire sur Internet.

– Bien joué.

– Sachant que de toute façon, ils n’avaient pas besoin de tout ça pour faire péter la baleine. Un gros couteau, une allumette, ou simplement de la patience auraient suffi.

– Comment ça ?

– S’il fallait définir une baleine en un mot, tu dirais quoi ?

– Gros.

– Plutôt. Le plus gros être vivant…euh, vivant, et sans doute même le plus gros ayant jamais existé. Un cachalot, c’est autour de 14 mètres pour 35 à 55 tonnes. Une baleine bleue, ça va jusqu’à 25 mètres, et de 50 à 150 tonnes. C’est colossal.

– Jusque-là, je te suis, mais…

– Les baleines, de manière générale, ont également la capacité de plonger très en profondeur. Par exemple, si on prend l’exemple des cachalots, pour aller boulotter des calmars géants.

– AH LES BRAVES BETES !

“De rien.”

– Sachant que ce sont des mammifères, qui prennent donc une grande goulée d’air avant de piquer vers les grandes profondeurs. Et ont des orifices comme l’évent, qui leur permet de respirer. De la même façon que tu vas te mettre une pince sur le nez si tu fais de l’apnée profonde, les baleines sont donc dotées de systèmes qui ferment hermétiquement leurs orifices (l’évent et…les autres) et les rendent bien étanches.

– J’adore les histoires d’orifices étanches, cependant…

– La plupart des baleines mortes coulent, atteignent le fond de l’océan, et y deviennent un buffet géant pour toute la faune locale. Cependant, il arrive également qu’elles flottent. Et deviennent un buffet géant pour toute la faune locale. Ou s’échouent sur les côtes.

– Attends, pourquoi des fois ça flotte ?

– Quand un animal meurt, qu’il soit maritime ou terrestre, ses entrailles comment assez rapidement à être décomposées par des bactéries. Ce processus produit du gaz, notamment du méthane. En fonction des circonstances, ça peut conduire la carcasse à flotter. Et c’est ainsi qu’elle peut arriver sur une plage. C’est évidemment encore plus vrai si la baleine s’est échouée alors qu’elle était encore vivante, parce qu’elle était blessée, malade, désorientée, ou autre. Bref, on a maintenant une baleine morte sur le sable.

– Et donc ?

– Et donc le processus dont je t’ai parlé se poursuit. C’est le lot de toute créature mortelle, cependant les deux caractéristiques que nous avons mentionnées jouent alors un rôle intéressant. D’une part, la taille de la baleine fait naturellement que la décomposition de ses entrailles produit plus de gaz que pour n’importe quelle autre bestiole. D’autre part, elle est nous l’avons vu hermétiquement scellée, et ce d’autant plus que son poids n’est plus soutenu par l’eau et est donc soumis à sa propre pression, un peu comme si elle était en profondeur. Par conséquent, des quantités réellement importantes de gaz s’accumulent dans le cadavre, et ne peuvent pas s’échapper. Il ne faut pas non plus trop compter sur l’action des charognards : vu l’épaisseur de peau et de graisse, avant que les crabes ou oiseaux côtiers, ou même je ne sais pas, les chiens du coin, atteignent les poches de gaz, il va se passer un moment. Résultat ?

– Je résume : un organisme de plusieurs dizaines de tonnes qui produit du gaz, notamment du méthane, qui reste enfermé dans la carcasse et s’accumule.

– Voilà.

Mais, où est la soupape ?

– Mais alors…

– Plus le temps passe, et plus notre pauvre baleine court le risque d’exploser. Parce que la peau gonfle tout en se décomposant, donc au bout d’un moment ça peut finir par céder, en balançant tout, euh, le contenu du cadavre.

– Uuuuh…

– Ouais, c’est pas particulièrement ragoûtant. Si tu es sûr de pouvoir garder ton goûter, tu peux regarder cette démonstration réalisée par un biologiste marin. On ne va pas se mentir, c’est un rien crade. Ce qui nous conduit à une anecdote qui m’amuse particulièrement.

– Parce que tu as un fond de misanthropie moqueuse.

– Précisément. Allons à Taiwan. Plus exactement, dans la ville de Tainan, 1,8 million d’habitants. Le 17 janvier 2004, un cachalot de 17 mètres et 50 tonnes s’échoue sur la plage. Il est encore vivant, mais plus pour longtemps. Il meurt rapidement. Plutôt que de l’enterrer ou de le dépecer, on décide de l’envoyer à l’université du coin, pour que la carcasse soit étudiée sous toutes ses coutures, parce que c’est toujours une mine scientifique. Ce n’est pas une mince affaire, parce que 17 mètres et 50 tonnes. On fait venir un gros camion, et il faut trois grues pour charger la bestiole. Une opération qui demande la bagatelle de 13 heures. Et puis directement la fac. Pour ça, le trajet passe à travers la ville.

– Oh oh…

– Et bien entendu, c’est un événement. Tu penses bien, voir un cachalot, ce n’est pas rien. Une petite foule se presse donc le long du parcours. Flairant le bon coup, tu as même un certain nombre de vendeurs de rue qui dressent boutique, histoire de profiter de l’affluence. Bref, c’est un certain événement à Tainan, y’a du monde dans les rues.

– Me dis pas que…

– Je crois que tu vois où je veux en venir.

– Mais je veux pas.

– Le majestueux convoi traverse gentiment la ville, et SPLAAAAAT ! Douche d’entrailles pour tout le monde. Tout un pâté de maison se fait repeindre, y compris évidemment les pauvres gens qui étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Et il va sans dire que tout cela s’accompagne du bouquet de plusieurs tonnes de charogne, qui embaume tout le quartier.

Oups, je crois que j’en ai un peu renversé.

– Je vais retourner voir des vidéos de chatons.

– C’est ça. Petite nature.

1 commentaire sur “Cétacé crade

  1. Bonjour et merci encore (pas pour mon petit déjeuner, mais c’est autre chose)

    En-dehors des qualités inhérentes au texte – comme d’habitude -, il manque un “vu” après “elle est nous l’avons”, ça fait curieux en première lecture.

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