Le dernier mystère d’Edgard Allan Poe

Le dernier mystère d’Edgard Allan Poe

– Le nom d’un auteur que tout le monde connaît mais que personne n’a lu ou presque ? Mmmmh attends voir… Proust ?

–  Non, je pense à un auteur américain.

– Twain ?

– Je pensais plutôt à Poe.

– Ah oui. Pas faux.

– Eh oui. On le connaît surtout par la pop culture américaine qui n’arrête pas de faire référence à un de ses textes, The Raven.

– Attends…

– Mais si, tu connais. Le corbeau en question répond toujours le même mot au narrateur, « Nevermore ». Et ce « jamais plus », tu y trouves des allusions littéralement partout, des Simpson à Terry Pratchett en passant par – évidemment – le metal et Gainsbourg, dont Initiales BB commence par une référence directe au poème. Même l’équipe de foot américain de Baltimore, les Ravens, lui doit son nom.

– En gros, dès que tu vois un corbeau dans une œuvre américaine, l’ombre de Poe est dans le secteur ?

– Pour ainsi dire, au point que ça vire au running gag, tu trouves des allusions au corbeau de Poe jusque dans Warhammer. Mais vu d’Europe, on le connaît en fait assez mal. En France, comme pas mal d’autres auteurs américains, Poe a été longtemps vu avec ce rien de condescendance académique qui a le don de me rendre dingue. Bon, un peu moins que d’autre parce que Baudelaire a été son premier traducteur et que ça fait joli sur le CV mais pour le reste, on l’a longtemps vu comme un auteur de deuxième division. Le genre à écrire des romans policiers, imagine un peu, pourquoi pas de l’horreur, du fantastique, de la science-fiction ou de l’aventure. Et comme il a précisément fait tout ça…

– Ah ça t’énerve, hein ?

– Oh si peu. Bref, tu te rappelles que je t’ai parlé de l’équipe de foot des Ravens de Baltimore ?

– C’était il y a dix lignes, tu sais.

– Tôt le matin, je ne sais jamais trop dans quel état se porte ta mémoire immédiate. Je t’ai souvent vu nier avoir bu comme un cosaque la veille, par exemple. Bref : que ce soit l’équipe de Baltimore n’est pas un hasard : c’est là que Poe a cassé sa pipe en 1849, à 40 ans à peine.

– C’est jeune.

– Très. Mais c’est surtout mystérieux.

– Poe, mystérieux ? Allons donc.

Même le choix de cette moustache reste un mystère total.

– Je te laisse juge. Le 27 septembre 1849, Edgard quitte la Virginie pour le Maryland et Baltimore, donc, où il arrive le 28 à bord du Pocahontas. Il s’y rend dans l’idée de réunir des fonds pour financer une revue littéraire. Poe est certes un écrivain réputé, mais qui n’a pas un sou vaillant.

– Et là… ?

– Et là, on ne sait absolument pas ce qu’il peut bien y faire : pendant quatre jours, on perd sa trace et on ne le retrouve que le 3 octobre dans un pub, le Gunner’s Hall, dans un sale état.

– Ivre ?

– C’est ce que pensent d’abord ses proches, alertés par un message assez angoissant, je cite : « il y a un monsieur, plutôt dans un mauvais état, au 4ème bureau de scrutin de Ryan, qui répond au nom d’Edgar A. Poe, et qui paraît dans une grande détresse et qui dit être connu de vous, et je vous assure qu’il a besoin de votre aide immédiate ».

– Tu n’avais pas parlé d’un pub ?

– Si : ils servaient souvent de bureaux de vote.

– Heureux temps, quand tu penses qu’on nous envoie dans des foutues écoles primaires. À chaque fois, j’ai l’impression qu’on va m’envoyer au coin.

– T’avais qu’à pas envoyer des boulettes gorgées d’encre sur les assesseurs, Sam. Bref : l’oncle de Poe, Henry Herring, et le docteur Snodgrass, son médecin, foncent à Baltimore en étant plus ou moins convaincus que Poe a pris une cuite de plus, une tendance relativement récente mais bien enracinée depuis la mort de sa femme. Depuis deux ans, Poe alternait entre des phases de sobriété totale et des périodes d’alcoolisme aigu.

– Et ?

– Et c’est clairement plus grave qu’une simple biture, au point qu’on le transfère immédiatement au Washington College Hospital, le 4 octobre. Poe est au plus bas mais ce qui frappe le plus Snodgrass et Herring, c’est qu’il… ne se ressemble pas.

– Pardon ?

– Poe mettait un point d’honneur à toujours s’habiller avec soin et ne sortait jamais autrement que tiré à quatre épingles. Là, il est habillé façon Charlot : une gabardine pourrie et taillée avec les pieds, un vieux futal sale et usé, des croquenots dont ne voudrait pas un clochard, un chapeau défoncé et une chemise dégueulasse et froissée.

– Moui enfin j’ai certains souvenirs de toi les lendemains de fête, ce n’était pas plus glorieux.

– Billevesées, je ne bois que de l’eau. Mais il n’y a pas que ça : Poe, qui a toujours été salué pour son élocution irréprochable, son sens de la répartie et la vivacité de son intelligence, est incohérent, absent, incapable d’apporter la moindre explication et bafouille plus qu’il ne parle.

– Ben là encore, je suis frappé par la ressemblance avec ton propre cas.

– Quatre jours après ? Non seulement je ne bois jamais, mais je te garantis que je suis frais comme un gardon quatre jours après m’être pris une casquette, moi.

– Et pas lui ?

– Ah pas trop, non. Il meurt le 7 octobre vers 3 heures du matin, sans avoir repris pleinement conscience. Pour ce qui est des derniers mots glorieux d’un génie des lettres à la postérité, tu peux oublier : tout ce qu’il réussit à dire les derniers temps, c’est un nom : Reynolds. Il le répète sans cesse.

– Reynolds ?

– Oui, un nom qui ne correspond à rien et que personne ne porte dans son entourage.

– Mais il est mort de quoi, en fait ?

– Personne ne sait. Au lendemain de sa mort, les journaux parlent d’une congestion cérébrale mais c’est encore une de ces conclusions sucées de leur pouce parce qu’il n’existe aucun certificat de décès au nom de Poe, et aucun médecin n’a fait de déclaration publique sur le sujet dans les jours qui ont suivi sa mort.

– En gros, l’un des auteurs les plus connus des Etats-Unis a été retrouvé complètement incohérent dans un pub avec des fringues qui n’était pas les siennes avant de claquer d’on ne sait quoi en murmurant le nom d’un parfait inconnu ?

– Et un écrivain qui faisait volontiers dans le mystère et le fantastique. Sa mort pourrait être celle d’un de ses personnages. C’est chouette, hein ?

– Ben pour lui, pas tellement, non. Et on a une petite idée de ce qui lui est arrivé ?

– On n’a pas une petite idée : on a des tas de petites idées. Il n’y a pas beaucoup de morts d’écrivains plus discutées que celle de Poe. La thèse de la crise alcoolique ne peut pas être complétement écartée, d’autant que vu ses faibles moyens financiers, il devait plutôt faire dans la bibine frelatée que dans la Romanée-Conti.

– Mouais.

– Je suis d’accord, ce n’est pas très satisfaisant et ça n’explique pas tout, pas plus que l’idée d’une vieille maladie du cœur, thèse qui relève de la simple spéculation. L’accident cardio-vasculaire expliquerait les incohérences, mais pas les vêtements. Bref, on peut commencer à chercher ailleurs.

– Du genre ?

– Une mauvaise rencontre avec des truands qui aurait dépouillé Poe de ses vêtements, par exemple, avant de cogner dessus un peu trop fort.

– Pour lui refiler les leurs ? Sympa, les malandrins.

– Oui, hein ? Et puis personne, parmi les contemporains, n’a évoqué de traces de coups.

– Bon, ben alors ?

– Alors il y a une théorie que rien ne permettra jamais de prouver mais que j’adore.

– Balance.

– 1849 était une année d’élections, à Baltimore, celle du shérif en l’occurrence – et c’est d’ailleurs dans un pub transformé en bureau de vote qu’on a retrouvé Poe. Et les élections américaines, c’est souvent… particulier, au 19e siècle.

– Ah, déjà à l’époque ?

– Huhu. Le trucage du scrutin n’est pas un sport national, mais presque. Et une des techniques utilisées par ceux qui veulent fausser le vote est assez dingue : on chope un brave passant la veille du vote, de préférence déjà bien attaqué, et on lui fait picoler un mélange d’alcool et d’une quelconque saloperie, disons du laudanum. Une fois qu’il est complètement abruti, on le promène de bureau en bureau pour le faire voter plusieurs fois, quitte à changer ses vêtements pour passer à peu près inaperçu.

– Non mais sérieusement ?

– Oh c’est tout ce qu’il y a de sérieux : ça s’appelait le cooping et c’est largement documenté. Poe ayant effectivement le cœur faible, ça expliquerait à la fois sa mort, ses incohérences, les fringues qu’il portait et jusqu’au nom qu’il ne cessait de répéter à la fin, peut-être la fausse identité qu’on lui avait fait prendre. Poe n’était pas franchement très solide, question santé, et le mélange qu’on lui aurait fait prendre aurait eu finalement raison de lui.

– C’est… Tiré par les cheveux, non ?

– Oui et non. C’est en tout cas loin d’être impossible, et c’est d’ailleurs l’explication que retiennent la majorité des biographes de Poe.

– Affaire classée, alors ?

– En suspens pour les siècles des siècles, plutôt. Sauf découverte miraculeuse d’un document quelconque, c’est comme pour Jack l’Éventreur : on n’aura jamais de certitude.

– Oh.

– Et tu veux un bonus-mystère ?

–  Qui ne veut pas d’un mystère dans le mystère ?

– Poe a été pas mal trimballé de sépulture en sépulture, mais il repose aujourd’hui dans le cimetière presbytérien de Baltimore. Ses admirateurs viennent souvent déposer des fleurs sur sa tombe, mais il y en a un qui a fait plus fort.

– C’est-à-dire ?

– De 1949 à 2009, chaque 19 janvier, quelqu’un est venu déposer dans la nuit trois roses et une bouteille de cognac sur la tombe de Poe.

– Pendant six foutues décennies ?

– Oui.

– Mais pourquoi le 19 janvier ?

– C’est la date de l’anniversaire de Poe.

– Et on ne sait pas qui c’est ?

– Non. Évidemment, ça s’est su et beaucoup de gens l’ont aperçu mais personne n’a jamais su qui était le Poe Toaster, cette silhouette qui venait chaque année déposer ses roses, se servir un verre de cognac, en remplir un autre et le poser sur la tombe avec le reste de la flasque. On sait seulement qu’il portait un manteau, une écharpe blanche et un chapeau noir et qu’il portait à la main une canne à bout d’argent, semblable à celle de Poe. Un photo-reporter de Life a même pris une image, la seule qu’on ait.

Oh, un corbeau.

– Attends mais personne n’a jamais enquêté ?

– Bien sûr que si mais sans succès. Et globalement, la plupart des témoins n’ont jamais voulu interrompre le Poe Toaster, par gentillesse ou par respect. C’est encore un autre mystère…

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