Confinement, niveau expert

– Je ne dis pas que je m’ennuie, je dis que j’envisage de construire une maquette du Titanic avec mes rognures d’ongles de pied.

– Le confinement commencerait presque à te taper sur le système, non ?

– Je marche sur mes cheveux, mec.

La seule question – qui reste en suspens – est de savoir si Sam en profite pour se balader totalement nu.

– Tu pourrais profiter de cette période pour tenter des trucs.

– Comme ?

– Tu ne t’es pas dit que c’était l’occasion ou jamais de marquer ton souverain mépris pour les bassesses de ce monde et d’élever ton âme vers Dieu ?

– Nan.

– Tu n’es qu’un matérialiste au front épais. Heureusement qu’on a par le passé pu compter sur des gens d’une autre trempe pour nous montrer l’exemple. Et c’était autre chose qu’un confinement d’amateur, je peux te dire.

– Tu penses à qui ?

– Aux recluses des Saints Innocents.

– Fais comme si je ne voyais absolument pas de quoi tu parles.

– Mais si : les Saints-Innocents, à Paris, entre la rue de la Ferronnerie et la rue Saint-Denis. Dans le quartier des Halles.

– La place avec la grande fontaine ?

– Oui. Au 15e siècle, j’aime autant te dire que ça fait moins pimpant qu’aujourd’hui, comme coin : c’est le plus grand cimetière de Paris. À part quelques tombes en dur, l’endroit se résume une série de grandes fosses communes où on allonge par milliers les cadavres d’une bonne vingtaine de paroisses, sans compter les noyés de la Seine. Tous ces braves gens se décomposent plus ou moins à ciel ouvert dans ces « pourrissoirs » qui ont légèrement tendance à dégueuler en surface, surtout en période d’épidémie.

“… car les gueux de Sainct Innocent se chauffouyent le cul des ossements des morts“, écrivait ce bon Rabelais.

– C’est gai.

– Gai peut-être pas, mais animé, oui. Entre les échoppes des marchands, le passage des badauds, les bagarres régulières et la présence d’un certain nombre de jeunes dames à l’affection négociable, c’était vivant, le pays des morts. En revanche, tu as un coin nettement plus calme : le reclusoir, ou plutôt les reclusoirs.

– Attends, le recluquoi ?

– Le reclusoir. Les deux qu’abritait le cimetière des Saints-Innocents comptent parmi les plus connus mais on en trouvait de partout en Europe. Dans le principe, imagine une sorte de cachot de pierre de quelques pieds de côté, franchement spartiate. Une fois l’occupant installé à l’intérieur, on maçonne derrière lui pour en faire une petite cellule totalement hermétique en dehors d’une sorte de fenestron qui tient plus de la meurtrière qu’autre chose et qui sert à faire passer de menus objets ou de la bouffe. On les adosse souvent au flanc d’une église, pour permettre aux reclus d’entendre les offices grâce à un regard creusé à travers la pierre.

– Et on les emprisonne là-dedans pourquoi, les reclus ?

– Ah mais personne ne les fout là-dedans contre leur gré, Sam.

– Pardon ? Ils sont là volontairement ?

– La plupart, oui, même si les Innocents ont accueilli une certaine Renée de Vendômois qui avait eu la bonne idée de buter son seigneur de mari et la mauvaise de se faire choper. En 1485, elle a été condamnée je cite « à demourer perpétuellement recluse et enmurée au cymetiere des Saints-Innocents à Paris à ses dépens et des premiers deniers venans de ses biens ». Mais c’est l’exception : aux Innocents, la totalité des cas documentés concerne bien des candidates à l’enfermement volontaire – et il y avait même une sacrée liste d’attente, figure-toi. Autant te dire qu’avec ton attestation réglementaire, tes prétendues séances de jogging et ton cabas hebdomadaire bourré de cartons de nouilles, tu ne soutiens pas franchement la comparaison.

– J’ai une question.

– Oui ?

– ENFIN MAIS QUELLE IDÉE ?

– Je sais que ça va être difficile de te demander ça, mais essaie de penser en bon chrétien. Et même en chrétien du 14e ou du 15e siècle, si possible.

– J’y suis presque.

– Bien. Se retirer volontairement du monde pour se consacrer à Dieu, c’est déjà le principe de la vie monacale. Disons que les reclus, comme les ermites, le poussent au niveau de difficulté supérieure, celui de la pénitence salvatrice. Pour citer une archive de l’église Saint-Paul, à Lyon, « le reclus n’a plus commerce qu’avec le ciel et la terre n’existe plus pour lui ». Renoncer aux choses matérielles, abandonner les plaisirs de ce monde, négliger la chair pour l’esprit, c’est se rapprocher de Dieu, tu vois ?

– Tu gagnes ton Paradis, en somme ?

– Quelque chose comme ça. Et tu ne te lances d’ailleurs pas comme ça du jour au lendemain, d’autant que l’Église est plutôt sourcilleuse : avant d’autoriser un reclus à se retrancher du monde, l’évêque du coin met la foi des candidats comme leur respect du dogme à l’épreuve. Comme il est souvent « de bonne coutume » que les « Empierrés » prient pour le salut de la cité et le bien de tous, il faut soigneusement choisir celle ou celui qui se retrouve pour ainsi dire « préposé aux oraisons », pour citer la médiéviste Paulette L’Hermite-Leclercq.

– Voilà, faut miser sur le plus fort en théologie.

– Le plus fort non, je dirais plutôt le ou la meilleure candida…

– C’est pareil, vu que l’oraison du plus fort est toujours la meilleure.

– …

– … BREF une fois enfermées, elles vivent de quoi, les recluses ?

– De la charité de leurs prochains pour l’essentiel, des églises et des pouvoirs civils pour le reste. Elles sont à la fois dans et hors du monde, isolées mais nourries par les passants qui leur glissent de la nourriture et de l’eau. Ce n’est pas tout à fait dénué d’arrière-pensées : certains se disent sans doute qu’avoir aidé de quasi saintes femmes largement vénérées ne peut que faire joli plus tard, au moment de passer devant Saint Pierre.

– Je sais qu’il faut éviter tout anachronisme, mais c’est lunaire, vu d’aujourd’hui. Bon, tu me diras que vu les conditions d’hygiène, à croupir comme ça sur de la paille pourrie, tu ne devais pas mettre bien longtemps à monter t’asseoir à la droite de Dieu.

– Détrompe-toi. Aux Innocents, plusieurs ont vécu des années et des années dans cette petite pièce où elles devaient à peine avoir la place de s’étendre. Alix la Burgotte, une religieuse de l’ancien hôpital du quartier des Halles, y a passé 46 ans.

– PARDON ?

– Comme je te le dis.  Alors tu vas me faire le plaisir d’arrêter de râler sous prétexte qu’on t’empêche d’aller faire un flipper au café du coin.

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2 commentaires sur “Confinement, niveau expert

  1. Je ne sais pas ce qui est le plus effrayant, l’absence de tout exercice ou l’absence d’hygiène. En plus j’arrête pas de lire son nom “Alix la Bougeotte” alors qu’elle l’avait clairement pas

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