Allez faire ça ailleurs !

Les expérimentations médicales, c’est compliqué. La preuve, on en a déjà touché un mot. Voire deux. Terminons donc le tour d’horizon.

– Seigneur, tu as dans les mains un dossier sorti des archives, et sur le visage un sourire de satisfaction pervers. Ca ne peut pas être bon signe.

– C’est du délit de s…belle gueule.

– Ose me dire que tu n’es pas tombé sur un vieux truc infâme.

– Coupable, je ne peux pas nier. Mais c’est pour rétablir la pleine vérité et apporter des éléments à décharge.

– Vraiment ?

– Euh, si on veut. Tu te souviens que l’ignoble expérience de Tuskegee avait pour objet d’étudier l’évolution de malades de la syphilis non traités ?

– Je ne suis pas prêt de l’oublier.

– Je ne voudrais pas laisser accroire que les autorités sanitaires américaines se désintéressaient des traitements contre cette maladie honteuse.

– Oh hé, honteuse, ça va. Y’a des gens bien qui…

– Veux pas le savoir ! Toujours est-il que selon des informations révélées relativement récemment, soit en 2010, il y a également eu des études sur le traitement de cette…désagréable infection. Et aussi sur ceux des chancres mous et de la blennorragie…

– Ha, ça pout le coup c’est ton truc.

– C’est pas mon truc, c’est une bactérie remarquable, c’est tout.

– Mouais.

– Bref. Entre 1946 et 1948, les autorités sanitaires US ont donc mené plusieurs campagnes d’expérimentation sur les traitements de ces maladies vénériennes. L’objectif étant de mesurer précisément l’efficacité de la pénicilline. Plus exactement, son efficacité si elle était administrée immédiatement après des rapports sexuels potentiellement infectieux.

– Attends, laisse-moi deviner, dans une prison ? Un hôpital psychiatrique ?

– Les deux, en fait. Et aussi des casernes.

– Des casernes ?! Et c’était où, un état du sud encore ?

– Euh, oui. Bien bien au sud en fait. Au Guatemala, pour être exact.

– Les Etats-Unis ont mené des expériences médicales au Guatemala ?

– Oh là là, mais tu dis ça comme si le Guatemala c’était un vrai pays indépendant et tout, avec des vrais gens dedans. Cela dit, attention, le gouvernement guatémaltèque était au courant et associé, de même que la branche panaméricaine de l’OMS.

– Ah ben bravo.

– Le responsable du programme était un docteur John Cutler, qui ô surprise avait travaillé sur l’expérience de Tuskegee. Et le « laboratoire » était la prison centrale de Guatemala, la capitale. Choisie parce que son organisation présentait une particularité : les détenus pouvaient fréquenter des prostituées.

– Votre client plaide… ?
– Coupable. Totalement coupable. Avec préméditation, sans circonstances atténuantes, la totale.

– J’imagine donc que l’objectif était de trouver des prostituées syphilitiques ?

– Oui, idéalement. Ou sinon, ben on les contaminait.

– Sérieux ?

– Oui, les médecins leur déposaient des « matériaux infectieux » au niveau du col de l’utérus avant qu’elles partent au boulot. Enfin, ça c’était au début.

– Comment ça ?

– Au bout d’un moment, devant le trop faible nombre de contaminations, les prisonniers furent contaminés directement, par scarification ou injection. Y compris directement dans le pénis.

– MAIS ARRETEZ D’Y METTRE DES SERINGUES ENFIN !

– C’est pour la science.

– En parallèle, les études sur la blennorragie et le chancre mou furent elles réalisées dans des casernes, pour les hommes, et un hôpital psychiatrique pour les femmes. Par scarification ou (soupir) absorption de boissons contaminées, on va dire.

– Bon cela dit et en dépit de tous ces détails un rien crades, tu me dis qu’ils étaient soignés, puisque l’idée était de vérifier l’efficacité d’un traitement directement après l’exposition.

– En effet, mais les sujets n’étaient pas informés ni consentants pour autant. Par ailleurs, les données sur l’adéquation du traitement ou le suivi post-expérimentation sont un peu lacunaires. Les organisateurs étaient bien conscients qu’ils n’étaient pas vraiment dans les clous, puisque l’Administrateur général de la Santé des Etats-Unis, Thomas Parran, qui avait également supervisé l’expérience de Tuskegee, a déclaré « vous savez, on n’aurait pas pu faire ça ici ».

– Au moins il ne fait pas semblant.

– Au total, cette série d’études a impliqué quelques 1 500 sujets. Pour la syphilis, ce sont 497 personnes qui furent exposés, dont 427 furent infectées. Sur ces 427, 332 ont reçu un traitement. Oui, y’a comme un trou. En tout, 443 sujets ont développé la maladie, et 331 ont reçu un traitement. Cela dit en reprenant les documents d’études en 2010, le CDC n’a trouvé de trace que de 85 protocoles de soin complets. Au final, il y a quand même eu 71 morts.

– Aouch.

– En effet. Pour la blennorragie, on a compté 234 infections pour 772 sujets, dont 233 ont été traités. Y’en a un qui…je sais pas.

« De la pénicilline ? Non merci, j’aime pas les champignons. Je vais prendre des huiles essentielles. »

Enfin pour le chancre mou il y a eu 138 sujets infectés sur 142, et 129 qui ont été traités.

– Bon ben que veux-tu que je te dise, c’est encore du propre. Cela étant si l’information est relativement récente, ça remonte à la grande période du n’importe quoi, on peut au moins se dire ça.

– Oui, enfin il y a malheureusement eu des études bien plus récentes qui ont également donné lieu à polémique. Il y a même eu des comparaisons avec Tuskegee.

– C’est pas bon signe.

– Non. En 1996, le Nigéria souffre d’une épidémie de méningite à méningocoque. Il se trouve qu’à l’époque Pfizer est en dernière phase de développement d’un nouveau médicament susceptible de soigner précisément cette maladie. Une étude est donc mise en place, sur 5 000 patients. 10 ans plus tard, les autorités nigérianes fédérales et locales demandent au total près de 9 milliards de dommages et intérêts au laboratoire.

– Ca fait une paille, j’imagine que le préjudice est à la hauteur.

– Le gouvernement fédéral accuse Pfizer de ne pas avoir obtenu les autorisations nécessaires pour réaliser l’étude. Quant à celui de l’état du Kano, il accuse Pfizer d’être responsable de la mort de 11 enfants, et de séquelles lourdes (paralysie, cécité, surdité) pour 189 autres. Les familles contestent avoir donné leur consentement pour que leurs gamins reçoivent le produit.

– 200 gosses, merde quoi.

– Pfizer affirme que l’étude respectait tous les standards internationaux, que les autorités locales étaient dûment informées, et que les familles avaient donné leur consentement. A l’oral.

– Uh, va le prouver.

– Exactement. Par ailleurs, après le dépôt de la plainte, Wikileaks publie un document selon lequel le laboratoire a recruté des investigateurs privés, afin qu’ils enquêtent sur le procureur en charge du dossier, dans l’espoir de pouvoir l’accuser de corruption et de lui faire abandonner les poursuites.

– Typiquement l’attitude de quelqu’un qui a la conscience tranquille, ça.

– Typiquement. L’affaire se finit d’ailleurs avec un arrangement à l’amiable, en dehors du prétoire, à 75 millions. C’est beaucoup moins que ce qui était demandé, mais on peut imaginer que s’ils n’avaient rien à se reprocher…

“Allez, pour la peine.”

– Pour finir, un dernier exemple qui date de la même période, et qui montre pourquoi le sujet reste épineux et donne encore lieu à débat. En 1994, il est établi qu’administrer de l’AZT, un antirétroviral utilisé dans le traitement du VIH, est remarquablement efficace pour prévenir la transmission du virus de la mère à l’enfant. Tellement efficace, en fait, que l’étude qui a précisément pour objet de le démontrer est interrompue précipitamment  pour que ce protocole soit validé et généralisé.

– C’est plutôt bien ça.

– C’est très bien. Le seul problème, c’est que l’ AZT est cher. Ce n’est pas un problème pour les pays riche. Mais pour ceux en développement, qui sont davantage touché par le sida, il est pertinent de pousser les recherches pour trouver une alternative moins onéreuse. Ou éventuellement voir si on ne pourrait pas avoir un résultat équivalent avec des doses moins importantes.

– Ca ne me pose toujours pas de problème.

– Y’en a pas. Mais en 1997, un article du New England Journal of Medecine dénonce la mise en danger de plus de 1 502 enfants dans des pays de la zone Afrique, Asie, Caraïbes. En cause, 15 études chapeautées par les autorités sanitaires américaines, mais également françaises, belges, danoises, et sud-africaines.

– Ca fait du monde. Quel est le souci ?

– Le souci, c’est que ces pays mènent des études sur cette question à la fois chez eux, et dans les pays en développement. Chez eux, les femmes qui sont recrutées reçoivent de l’AZT, ou un produit dont l’efficacité est également démontrée, pour comparer les deux. Ailleurs, le deuxième groupe reçoit plutôt un placebo. Autrement dit il ne bénéficie pas d’un traitement que le protège, contre rien moins que le VIH.

– Deux poids, deux mesures.

– Exactement. Là où ça devient compliqué, c’est que la méthode en double aveugle avec un bras placebo, pour reprendre le terme technique, a été préconisée par l’OMS en 1994. Mais en 1975, la déclaration d’Helsinki de l’Association médicale mondiale pose comme principe pour les études cliniques que tous les groupes de patients, même contrôle, doivent recevoir les meilleurs diagnostiques et méthodes thérapeutiques. Autrement dit s’il existe un traitement à l’efficacité prouvée, tu dois soigner tous les sujets de l’étude selon ce qui constitue le « standard de soin ».

– Tu ne leur donnes pas un placebo si on peut vraiment les soigner.

– Exactement. Toutes la question est alors de savoir ce qui constitue le standard de soin. Est-ce que c’est le traitement le plus efficace connu, en l’occurrence celui utilisé dans les pays riches, ou celui qui est effectivement disponible pour les populations locales ? Pour les défenseurs des études menées dans les pays en développement, avec une partie des sujets en placebo, c’est une question de traitement équitable. Il est irréaliste de mener une étude en faisant bénéficier un groupe restreint d’un traitement inaccessible à la population générale. C’est de la recherche hors-sol. Il faut que la réponse apportée soit pertinente pour le pays. Par ailleurs, ces recherches ont été menées publiquement, avec l’accord des autorités.

– Oui enfin excuse-moi, ça ressemble quand même beaucoup à une façon de trier les malades en fonction du PIB par tête, et de ne pas accorder la même valeur à tous.

– Ah mais je t’excuse sans difficulté. Mais tout ça pour dire que le dossier n’est pas clos.

Sur ce, allez donc voir un film.

2 commentaires sur “Allez faire ça ailleurs !

  1. Il est vachement bien, le film.
    Et il est vachement bien aussi, l’article.

    (Malgré un révoltant accent aigu qui traîne sur un placebo, quelque part, et cet étonnant “– Ha, ça pout le coup c’est ton truc.” qui déconcentre un peu)

    Merci, comme toujours.

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