Jeux de pains, jeux de vilain

– Tant que t’es debout, Sam, tu pourrais me passer le pain ?

– Tu veux parler du nouveau boulet de huit livres que tu as encore cuit à la cocotte ?

– Je m’emmerde à arracher des mains griffues des vieilles dames des sacs et des sacs de farine, je pétris, je modèle, je pâtonne, bref : je fabrique du pain maison pendant tout le confinement et voilà comment tu me remercies.

– Je ne dis pas qu’il n’est pas bon, remarque bien.

– Tout de même.

– Je dis juste qu’on pourrait couler l’iceberg qui a eu la peau du Titanic avec tes miches.

– Si tu continues de parler comme ça de mes miches, on va droit à l’incident, Sam.

– Je rends les armes. On a vu assez d’horreurs pendant la guerre. N’empêche…

– ATTENTION SAM JE NE PLAISANTE PAS.

Et puis elles sont très belles, mes miches, merde.

– Pitié, reboucle-moi cette ceinture. Je veux seulement dire qu’on a toujours trouvé du pain chez les boulangers depuis deux mois, c’est tout. Tu sais. Des professionnels dont c’est le métier et dont les pains n’ont pas la gueule d’une mine sous-marine.

– Ce n’est pas une garantie absolue, le pain des boulangers, pardon.

– Tu crains quoi ? Qu’ils te vendent une baguette frelatée ?

– On voit que t’as jamais entendu parler de Pont Saint-Esprit.

–  Ah si, je vois bien Pont Saint-Esprit. Une jolie petite commune du Gard, sur les bords du Rhône.

– Je reformule. On voit que tu n’as jamais entendu parler de l’affaire du pain maudit de Pont Saint-Esprit.

– Allez c’est parti, tu vas encore me ressortir une vieille histoire de truanderie médiévale pour défendre ton steak.

– Mon pain. Et l’histoire date de 1951, pas du 13e siècle.

– Du pain maudit ? En plein 20e siècle ? Il restait des sorciers en activité, dans le Gard ?

– C’est plus… Bon, tu veux l’histoire ?

– Tu sais, moi, dès que ça sent le soufre et qu’on voit Belzébuth pointer son nez…

– Bon. 1951, ce n’est pas encore franchement la fête dans le pays. La France commence tout juste à se remettre des conséquences de la guerre et l’état sanitaire de sa population n’est pas franchement regardable, après des années de privations. On manque de tout depuis des années au point qu’une partie de la population montre de belles carences, quand elle ne souffre pas tout simplement de la faim. D’où l’importance du pain : dans pas mal de coins du pays, c’est le seul truc encore à la fois abordable et facile à se procurer.

– C’est déjà ça.

– Sauf qu’il est assez souvent dégueulasse, le pain en question.

– Hein ? Mais enfin qu’est-ce que c’est que cette attaque gratuite contre les hautes valeurs de la tradition boulangère française, merde ?

– T’énerve pas, ils n’y sont pas pour grand-chose, les boulangers. C’est la farine qui merde, surtout dans les régions où tu trouves davantage de vignes que de champs de blé.

– Comme le Gard.

– Exactement comme le Gard. Concrètement, tu ne peux pas t’approvisionner localement. Pour nourrir les 4 500 habitants de Pont-Saint-Esprit, les boulangers locaux doivent faire venir leur farine de plus ou moins loin, le tout encadré par l’État avec son sens habituel de la simplicité administrative : prix fixes, marchés publics massifs, fournisseurs sélectionnés depuis Paris, manque total de concurrence entre minotiers… Bref, la farine qu’on trouve dans le Gard est infâme.

– Je ne vois toujours pas le rapport avec Belzébuth.

– SI tu avais été médecin à Pont Saint-Esprit le 16 août 1951, t’en aurais peut-être senti le souffle chaud sur ta nuque, va savoir.

– Et ça m’aurait rappelé certaines des soirées que tu organises toujours dans ta cave. Il se passe quoi, le 17 août 1951 ?

– Les trois médecins de la ville voient arriver dans leurs salles d’attente des patients au comportement complètement erratique, avec des symptômes impressionnants par leur intensité. Pertes d’équilibre, diarrhées, vertiges, coups de chaud, frissons, hallucinations…

– C’est toujours moins emmerdant que de s’occuper d’un rhume. Ils pensent à quoi ?

– A une intoxication alimentaire collective, suffisamment sérieuse pour envoyer plusieurs patients à l’hôpital local ce jour-là et les jours suivants.

– Ah parce que ça continue ?

– Oooooh oui. Mais le plus bizarre, c’est que tous les âges, tous les sexes, tous les milieux sociaux sont représentés ; autrement dit, ce n’est pas le cabillaud de la cantine qui est en cause… Dans la semaine qui suit, des dizaines de malades de plus en plus atteints se présentent dans les cabinets de ville et aux urgences. Il ne faut pas une semaine pour que ça devienne dantesque. La nuit du 23 août est un carnage. La « nuit de l’Apocalypse » d’après un infirmier en poste ce soir-là à l’hôpital.

– Enfin mais il se passe quoi ?

– Oh ben disons qu’entre l’adolescente qui jure ses grands dieux qu’elle est pourchassée par des tigres, le jeune ouvrier qui s’agrippe à ses propres pieds pour empêcher son cerveau de s’échapper en passant en dessous de ses ongles et le gamin de onze ans qui essaie d’étrangler sa mère, les soignants n’ont pas le temps de s’emmerder. Les vétérinaires non plus, d’ailleurs : un chat meurt après avoir sauté dix fois du haut d’un meuble contre le plafond, et un chien fait une crise cardiaque après avoir tourné quelques minutes sur lui-même comme un damné en hurlant.

– Oh bordel.

– Et encore, ce n’est rien, ça. Chez certains, les crises de folie sont d’une violence qui marque les esprits. Dans une chambre, une dame qu’on avait dû attacher à son propre lit les mord jusqu’à les déchirer avant de se ruer contre le mur avec suffisamment de force pour se péter trois côtes. Dans une autre, un des patients se fout par la fenêtre pour échapper au feu qui le dévore – dans sa tête, en tout cas. Et ce n’est pas le seul, on compte au moins une autre tentative de suicide… C’en est au point qu’il faut interner en urgence une trentaine de personnes, toutes convaincues qu’elles sont en train de brûler vives ou que leurs corps se décompose.

– Eh ben bordel…

– Note que les patients passent aussi par des phases plus calmes entre deux crises de folie hallucinatoire, à la limite de la prostration. Un rythme cardiaque en-dessous de 50 pulsations, une tension catastrophiquement basse, les mains et les pieds gelés… Et puis ça redémarre : des insomnies qu’on est incapable de calmer même en les truffant de sédatifs, des troubles digestifs du genre euh… salissants, une sueur intense qui pue la mort…

– Attends mais on parle de combien de personnes touchées, là ?

– 300. Et il y aura des morts : cinq et même sept en prenant en compte les victimes indirectes. Le plus jeune des patients décédés n’avait pas 25 ans. Dans Le Monde de l’époque, un journaliste écrit à son sujet : « Une crise d’agitation extrême, provoquée par des phénomènes d’hallucination, avait précédé le décès. Les médecins qui assistèrent à cette agonie sont impuissants à préciser la cause exacte de la mort. »

– Enfin mais il y a bien une enquête ?

– Oui et on s’oriente très vite vers le seul aliment que tous les malades ont consommé…

– Le pain.

– Gagné. Dans une atmosphère de paranoïa de plus en plus irrespirable, on commence à pointer les boulangers du doigt, accusés d’avoir trafiqué leur farine. Un boulanger en particulier, le seul chez qui tous les malades se sont rendus : celle de monsieur Roch, vieil ami du maire – presque un notable. Pour ne pas accabler son pote, le maire de Pont Saint-Esprit préfère fermer les trois boulangeries du bourg. Et observe que personne ne peut être certain de rien d’une part, que rien ne dit d’autre part que ce n’est pas la farine elle-même qui n’était pas fraîche.

– Bon. Mais même pas fraîche, ça peut faire ça, de la farine ?

– Est-ce que le feu Saint-Antoine ou le Mal des Ardents sont des notions qui te parlent, Sam ?

– Le deuxième oui, c’est l’ancien nom de l’ergotisme, la maladie provoquée par un truc dans le seigle… Oh putain.

– Voilà. La première hypothèse des médecins, c’est que l’épidémie a été provoquée par l’ergot du seigle, un champignon parasite qui a le don de provoquer des symptômes sensiblement équivalents à ceux des malades, une fois qu’il s’est attaqué aux céréales. C’est une maladie typique des périodes de disette, quand on est moins regardant sur la qualité des farines parce que c’est de toute façon ça ou crever.

– Et ?

– Et bingo : l’enquête de police mène à l’arrestation de deux types : un meunier du Poitou qui admet avoir ajouté du seigle avarié à la farine qu’il expédie à Pont Saint-Esprit et son fournisseur. Les deux sont expédiés en tôle le temps des analyses.

– Bon ben affaire classée.

– Des clous. Les prélèvements ne donnent strictement rien. La farine vendue est bel et bien truffée de seigle pas frais, mais sans qu’on repère l’ombre du fameux champignon. Ça peut difficilement rendre malade et encore moins provoquer une telle réaction collective. En octobre, la justice relâche les deux hommes.

– Enfin mais il s’est passé quoi ?

– Personne ne sait. On a exploré des dizaines de pistes, envisagé la maladresse ou la malveillance, travaillé plein de possibilités toxicologiques, étudié de près les machines utilisées par tous les meuniers de France et de Navarre, parlé d’empoisonnement au mercure…

– Que vient foutre du mercure dans du pain ?

– Il était utilisé comme fongicide dans certains produits comme le Panogen, un truc qu’on balançait sur les céréales pour les conserver plus longtemps dans les silos.

– Autrement dit, le truc utilisé pour tuer les champignons chelous aurait eu le même effet que les champignons chelous ?

– Exactement. La justice a fini par en avoir marre et a conclu en janvier 1965 que l’affaire du pain maudit se résumait à une histoire de farine avariée, contaminée par le dicyandiamide de méthyl-mercure présent dans le Panogen. Sauf que…

– Sauf que quoi ?

– Sauf que la même année, en décembre, un pharmacien publie une thèse sur le sujet, thèse qui bat en brèche la théorie du Panogen.

– M’a l’air compliqué, la toxicologie.

– Un enfer.

– Et du coup, on ne sait toujours pas.

– Avec certitude, non. La thèse d’une contamination à l’ergot de seigle reste tout de même la plus probable et c’est d’ailleurs celle des chercheurs en toxicologie de l’INRA, les derniers à s’être penchés sur le sujet. Mais il y en a une autre qui a le mérite d’être beaucoup plus rigolote.

– Allons bon.

– La CIA.

– Pardon ?

– La CIA. Et le LSD.

Les gardiens du monde libre sont complètement défoncés, c’est magnifique.

– Il y a des gens qui pensent que la CIA aurait balancé du LSD à Pont Saint-Esprit ?

– Parfaitement. En la diffusant grâce à une série de pulvérisations agricoles.

– C’est la théorie du complot la plus foireuse que j’ai jamais entendu.

– Aloooooors…

– Alors quoi ? Tu ne vas pas me dire que tu avales ce truc ?

 – Soyons très clairs : non. Je suis convaincu que l’intoxication alimentaire a nettement plus d’arguments à faire valoir que la thèse on ne peut plus douteuse de la méchante CIA, ne serait-ce que parce qu’on voit mal pourquoi seuls les clients d’une des trois boulangeries du bourg auraient été touchés par un truc pulvérisé dans toute la région. Mais comme toutes les théories du complot, celle-ci repose sur des éléments rigolos.

– Allons bon.

– Tu sais comment fonctionne le LSD, Sam ?

– Tu n’as aucune preuve et les poulets non plus. Mais bloque la porte et balance tout de même tout aux chiottes, on sait jamais.

– … C’est un dérivé de l’acide lysergique, connu pour ses propriétés hallucinogènes, découvertes par accident et par Ernst Rothlin en 1943. Et tu sais où on trouve l’acide lysergique à l’état naturel ?

– Nan ?

– Dans l’ergot de seigle.

– Oh.

– Attends, ça devient beaucoup plus drôle. Tu sais qui s’est beaucoup intéressé au LSD dans les vingt ou trente ans qui ont suivi la Seconde guerre ?

– Oh des tas de gens. Les Beatles, déjà.

– Et pas que, c’est toujours marrant de s’intéresser aux initiales de certaines chansons. Mais en l’occurrence, je te parle de la CIA et d’un de ses programmes les plus chelous, Artichoke.

– C’est ridicule, ce mot, en français. On croirait qu’un artichaut vient d’avoir une grosse émotion.

– Ridicule mais attesté : le programme avait pour but d’expérimenter certaines drogues et d’en tirer des techniques d’interrogatoires plus efficaces en jouant sur les effets des drogues elles-mêmes, mais aussi sur le sevrage et les effets secondaires.

– On n’est pas très loin de la torture ou c’est moi ?

– On n’est surtout pas loin du tout d’un putain de scandale dans la mesure où il est aujourd’hui attesté que la CIA testé pas mal de produits sur des gens sans leur demander. Des prisonniers, par exemple.

– Oh moche.

– Ou des civils. Des civils américains.

– Pardon ?

– Je ne te raconte pas de bobards, promis. En 1994, le General Accounting Office, l’agence américaine chargées d’évaluer les agences américaines l’a officiellement admis : « en collaboration avec la CIA, le ministère de la Défense a administré des médicaments hallucinogènes à des milliers de soldats « volontaires » dans les années 50 et 60 (…) Beaucoup de ces tests ont été menés dans le cadre du programme MK-ULTRA, établi pour contrer les avancées soviétiques et chinoises perçues dans les techniques de lavage de cerveau. Entre 1953 et 1964, le programme comprenait 149 projets impliquant des tests de dépistage de drogues et d’autres études sur des sujets humains involontaires ». Bill Clinton en a remis une couche en 1995, vingt ans après les premières investigations du New York Times sur le projet Artichoke et ses dérivés. Dans la même intervention que celle que tu évoquais l’autre jour au sujet des études sur la syphilis

– Cela dit, ça n’a aucun rapport avec Pont Saint-Esprit.

– A priori non, sauf à imaginer que la CIA ait décidé d’aller tester ses petites éprouvettes loin des regards. C’est la thèse de Hank Albarelli, un journaliste américain qui le répète sur tous les tons depuis 2009, année où il publie Une terrible erreur. Un livre consacré aux programmes de la CIA – le titre renvoie à l’expression de Bill Clinton pour désigner les tests illégaux menés par l’agence sur une bonne quarantaine d’années. Pour lui, Pont Saint-Esprit est une expérience grandeur nature qui a mal tourné. Une pulvérisation de LSD par avion.

– Et c’est sérieux ?

– Franchement ? À peu près autant que les chemtrail ou les antennes 5G qui t’implantent des traceurs. Encore une fois, pourquoi seuls les habitants qui fréquentaient la boulangerie Roch auraient-ils été touchés par un truc balancé sur toute la zone ?

– Donc l’ergot de seigle ?

– Il reste le suspect n°1, oui.

– Et même pas un petit pentacle ? Aucun signe de Belzébuth ?

– Nope.

– JE ME SENS VOLÉ.

3 commentaires sur “Jeux de pains, jeux de vilain

  1. “quand elle ne souffre pas tout simplement de la fin. ”
    Pun intented ?

    En tout cas merci pour ce nouveau moment de détente !

  2. Ouf ! J’ai cru que la source des ennuis venait encore une fois de mon Poitou natal. Tout va bien, le meunier était un arnaqueur mais pas un empoisonneur. Comme à chaque fois, même quand on connait l’histoire, c’est toujours agréable de vous lire et retracer toutes les hypothèses connues.

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