La légende de la mer de feu

– Je peux savoir ce que tu comptes faire avec une boîte d’allumettes, ce jerrican et l’air décidé ?

– Je vais allumer le barbecue, pourquoi ?

– Allumer le b… Mais ça va pas non ?

– Quoi ? Je ne t’ai jamais vu dire non à une petite saucisse.

– MAIS PAS AVEC DE l’ESSENCE MALHEUREUX.

– Oui ben pardon mais on s’emmerde beaucoup moins avec 20 malheureux centilitres de Sans plomb 95 qu’avec tes briquettes à la con qui prennent à la limite feu si tu les balances dans le Vésuve recouvertes de napalm, et encore.  

– C’est une école de la patience, Sam, le barbecue.

– M’en fous. L’essence, ça fonctionne et ça va vite. Je suis sûr que c’est comme ça que les Anglais ont démarré Jeanne d’Arc. Installe-toi, les côtelettes arrivent.

– Et d’une, j’en doute. Et de deux, ne fais jamais confiance à un Rosbif qui te parle d’essence, Sam.

– Maintenant que tu le dis, c’est vrai qu’on associe assez peu les Anglais aux plaisirs d’essence.

– … Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas la première fois qu’ils s’amuseraient à raconter n’importe quoi à propos de trucs dangereux en général et d’essence en particulier. Et comme je ne voudrais pas qu’on me taxe d’anglophobie primaire, autant préciser : parfois, c’est pour la bonne cause.

– On peut jouer avec de l’essence et des allumettes pour la bonne cause ?

– En 1940, oui.

– Contexte.

– Oh ben tu le connais, le contexte. En juin 1940, la moitié de l’Europe s’est fait rouler dessus bien proprement par les armées du IIIe Reich. Mais voilà : contrairement aux espoirs nazis, l’Angleterre ne cède pas. À Dunkerque, l’opération Dynamo lui a permis de récupérer l’essentiel de ses troupes, à défaut de son matos, et les messages expédiés à Berlin sont clairs et nets : si vous vous attendiez à une paix négociée, vous pouvez vous l’arrondir.

– « Please fuck off ».

– En gros. Évidemment, à Berlin, on n’est pas content et on commence à sérieusement se pencher sur l’idée d’une vaste opération de débarquement sur les côtes anglais qui traînait déjà dans les cartons depuis l’automne 39 : l’Opération Seelöwe, soit Sea Lion en anglais et lion de mer en français. Tu sais, le mammifère marin qui ressemble à un gros phoque.

– Ah c’est plutôt « Please phoque off», du coup.

« ON FIENS POUR FOUS BÉDER LA GUEULE JA »

– Il est consternant, celui-ci.

– Enchaîne, enchaîne, on va encore avoir des remarques.

– Bon. Face à ça, les Anglais ont beau se raconter que ça fait dans les mille ans que personne n’a plus réussi à envahir l’Angleterre et que Napoléon lui-même avait fini par lâcher l’affaire, on flippe tout de même un peu. Il devient urgent de tout faire pour décourager les Allemands de poser le moindre petit morceau d’orteil entre Douvres et Portsmouth.

– Pas simple.

– Non, pas simple. Et si chacun sait que RAF fit des merveilles pour empêcher la Luftwaffe de prendre le contrôle du ciel et donc de faciliter le débarquement de neuf divisions d’infanterie dans la Manche, on a oublié le rôle certes moins décisif mais non négligeable d’un honorable département des services de Sa Majesté : le Petroleum Warfare Department.

– Le pardon ?

– Le Département de la Guerre du Pétrole, en gros.

– Ils gèrent l’approvisionnement ?

– Pas du tout. On y développe des armes de guerre à base de pétrole, pour la plupart destinées à piéger les rivages de la doulce Angleterre. Des trucs qui font boum, quoi : pièges incendiaires, lance-flammes, barrages de feu… À côté des joyeux zozos qui s’amusent à les tester, ce bon vieux Q est un type sans imagination.

– Des gars tout feu tout flamme, je vois ça.

– Tu peux à peine imaginer. Ils ont tout de même développé une petite merveille de saloperie parfaitement fonctionnelle, la flame fougasse.

Bien cuite, ma fougasse.

– La pardon ?

– La fougasse incendiaire.

– Non. Je n’avale pas ça. Tu te fous de ma gueule.

– Je ne te mens jamais, Sam. C’est une sorte de gros baril à demi enterré et trafiqué pour balancer un cône enflammé de 30 mètres de long sur trois de large. Je peux te dire que ça dégage les bronches si t’es dans le passage.

– Mais c’est atavique, chez eux, ce besoin de cramer les gens ?

– T’emballe pas, je ne te cache pas que leurs bricolages ne sont tout de même pas d’une extrême fiabilité et que s’il avait fallu compter dessus pour sauver la Reine, on parlerait peut-être Allemand à Windsor. Mais tu sais ce qui reste quand le fonctionnement de ton propre matériel te laisse un rien dubitatif ?

– Non ?

– L’ennemi ne le sait pas forcément.

– Oh.

– Oui. Le Petroleum Warfare Department ou PWD est à l’origine d’une des premières opérations d’intoxication des services de renseignements ennemis de la deuxième guerre – peut-être pas la plus décisive mais en tout cas l’une des plus marrantes.

Aux dernières nouvelles, Michael Bay est en train de ramper en sanglotant devant l’ambassade d’Angleterre pour avoir les droits.

– Toujours avec leur fougasse piégée, là ?

– Nope. Avec une mer de flammes.

– Ils ont tenté de foutre le feu à la Manche ?

– Alors… Oui, ils ont vraiment essayé au cours de l’été 1940. Fin août, le PWD a procédé à plusieurs tests. Ils ont par exemple balancé l’équivalent de 10 wagons-citernes de gasoil dans la mer avant d’y foutre le feu à grands coups de fusées éclairantes.

– Et alors ?

– Oh ben pour flamber, ça a flambé. L’eau s’est même mise à bouillir.

– Eh ben alors ?

– Eh ben alors c’est une chose d’arroser la mer sous le soleil sur 50 mètres de large quand il n’y a pas une once de vent en en prenant bien ton temps, c’en est une autre de balancer de l’essence à la baille quand on commence déjà à voir l’étrave des bateaux allemands. Entre le météo et les courants marins, t’as toutes les chances de faire une jolie marée noire et à peu près aucune de sérieusement freiner une armée d’invasion. En revanche…

– En revanche quoi ?

– Ben des flammes de 20 mètres de haut et un mur de fumée bien noire qui pue sur des kilomètres, ça fout les jetons de manière récurrente depuis l’Antiquité – pense au feu grégeois. Bref, le PWD s’est dit que ça pouvait faire suffisamment peur pour tenter une grosse opération d’intox auprès des soldats allemands.

– « Si vous tentez le coup, on vous crame le cul ? »

– En gros.

– Et on s’y prend comment ?

– Étape 1 : on multiplie les tests sur les côtes en s’arrangeant pour les lancer au moment où des avions d’observation ennemis survolent la Manche. Étape 2 : on fait courir dans toutes les ambassades d’Europe le bruit que les services anglais ont réussi à mettre au point une sorte de liquide volatil qui se vaporise très facilement sur la surface des eaux et s’y fixe durablement. Étape 3 : on met la presse et la radio dans le coup en noyant les rédactions d’informations « confidentielles ». Que ce soit en Angleterre ou à l’étranger, on commence à murmurer qu’on a retrouvé des corps de soldats allemands calcinés sur les plages anglaises. Et à en conclure que l’Allemagne a tenté quelques premières approches pour éprouver les défenses anglaises, pour le plus grand malheur de ces hommes brûlés vifs… C’est John Baker White, un ancien membre des services secrets britanniques, qui a raconté tout ça dans un livre paru juste après la guerre. Pour lui, le coup de la mer enflammée a été en quelque sorte le premier test à grande échelle d’intoxication et de propagande à grande échelle de la Seconde Guerre, côté Allié.

– Et il faut le croire sur parole ?

– Oh c’est attesté dès la fin du mois de juillet 1940. L’arnaque va très loin : sur les côtes et dans les villes des pays déjà occupés par les Nazis, on lance plusieurs opérations de tractage qui font allusion aux cadavres carbonisés retrouvés « par milliers » sur les côtes anglaises. En quelques semaines, la rumeur des mers de flamme se répand dans toute l’Europe comme une traînée…

– De gasoil ?

– Si tu veux.

– Mais les services allemands savent bien que c’est de l’arnaque, non ?

– Oh oui. L’état-major allemand n’arrête pas de publier démenti sur démenti avec pour seul effet de renforcer l’idée qu’il y a hippopotame sous gravillon et que les Anglais sont bel et bien en mesure de cramer le cul des soldats de la Wehrmacht. On a déjà vu mieux pour entretenir le moral des troupes… Mais tu sais le plus beau ?

– Non ?

– Les Allemands ont vraiment perdu des hommes sur les plages britanniques.

– Explique.

– Churchill raconte dans ses mémoires qu’une quarantaine de soldats allemands ont été retrouvés morts sur les rives de l’île de Wight au début de l’été 1940, quelques encablures à l’est de Brighton.

– Mais enfin ?

– Oh c’est tout con. Les troupes allemandes testaient leurs méthodes de débarquement en conditions réelles sur les côtes françaises, en Normandie. Pour une raison X ou Y, quelques barges ont coulé et les courants ont ramené les corps sur les côtes britanniques – ce n’est pas franchement large, la Manche.

– Oh…

– Tu te doutes qu’il na pas fallu 20 secondes aux services britanniques pour en profiter. Comme dit Churchill, « ce fut l’origine d’une rumeur répandue : les Allemands avaient tenté une invasion et avait subi de très lourdes pertes, soit par noyade ou soit brûlés dans des portions de mer recouvertes de pétrole en flammes. Nous ne prîmes aucune mesure pour contredire ces contes, qui se propageaient librement dans les pays occupés sous une forme follement exagérée et donnaient beaucoup de courage aux populations opprimées ».

– Ahahahaaaa.

– Oh il y a mieux.

– Non ?

– Si si. A la mi-septembre 1940, le reporter de guerre américain William Shirer est basé à Berlin, d’où il couvre le conflit pour la radio CBS (oui, déjà) à un moment où les Etats-Unis sont encore loin de s’impliquer dans la guerre. Il y tient scrupuleusement un journal qui sera publié en 1941 sous le nom de Berlin Diary. Comme tout le monde, il a entendu parler des rumeurs qui courent sur la mer enflammée mais se montre franchement sceptique – jusqu’au jour où il voit passer dans les rues de la capitale une longue file de camions remplie de soldats blessés, salement brûlés en l’occurrence.

– Et ?

– Et c’est bizarre : en septembre 1940, il n’y a plus vraiment de combats majeurs à l’Ouest depuis que la France a lâché l’affaire. Même s’il reste prudent, Shirer se fait intoxiquer en toute bonne foi et contribue à répandre la rumeur – au conditionnel, mais tu te doutes aussi bien que moi qu’en temps de guerre, le conditionnel…

– … Oui, en temps de guerre aussi…

Fair enough. Bref : il est fort probable que ces soldats aient été blessés dans un des rares bombardements mernés à cette époque par les Britannique mais Shirer est un journaliste respecté. D’autres médias embrayent et en quelques mois, la rumeur…

– … flambe…

– … des deux côtés de l’Atlantique. Le New York Times lui-même se fera avoir en beauté dans un article du 5 décembre 1940, publié sous le titre « Les envahisseurs nazis consumés dans les flammes – pertes estimées à 80 000 hommes ». Un bel article, complet et précis, signé d’un certain Boris Nikolaïevski, présenté comme un historien et éditorialiste russe distingué, copain de Léon Blum et j’en passe. Il raconte en long, en large et en détails que les Allemands ont tenté deux opérations à grandes échelle, en août et en septembre 40, et que les deux ont échoué. Pris dans un ouragan de flammes, les barges auraient brûlé avant que la RAF ne termine le boulot en mitraillant tout ce qui bougeait encore à la surface. Il ne manque rien, pas même les témoignages des rares survivants prisonniers, soignés dans des hôpitaux anglais. Il n’y a pas un mot de vrai dans tout le papier…

– Laisse-moi deviner…

– Oh si, Boris Nikolaïevski existe et il est bien historien. En revanche, il n’a jamais mis un pied en Angleterre : c’est un militant menchevik viré de Russie en 1922, passé un temps par Paris et arrivé aux Etats-Unis en 1940. Au moment où il écrit son article pour le New-York Times, il n’a pas vu l’Europe depuis des mois. Un simple prête-nom pour les plumes du Petroleum Warfare Department qui viennent de réussir une bien belle opération d’intox, façon concert de Rammstein.

– Ou défense de Port Royal dans Game of Thrones

Ach soooo...”

2 commentaires sur “La légende de la mer de feu

  1. “(…)mais tu te doutes aussi bien que moi qu’en temps de guerre, le conditionnel…

    – … Oui, en temps de guerre aussi…” En temps de paix, non ? 🙂

    Sinon, je ne savais même pas qui parlait à qui au début de l’article et pourtant j’ai tout de suite attribué la voix que j’imagine pour Sam au porteur de jerrycan.

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