Le jour où les Anglais n’ont pas tué Hitler

– Tu pars où, cet été ?

– Tu n’es pas sérieusement en train de poser sur Internet une question impliquant le choix d’une localisation ? Parce que je te rappelle que la réponse classique consiste à hurler que je vais partir dans ton…

– STOOOOP. Tu as quel âge, enfin, Sam ?

– Je te dis que c’est traditionnel. Bon, en vrai, je pars en Bavière.

– Ah oui, je vois.

– Quoi, tu vois ? 

– Rien, rien, je dis juste qu’on peut avoir d’autres ambitions pour ses vacances que d’aller brailler des chansons à boire en culotte de peau et en avalant des litres de bière.

Et trouver l’amour.

– Non mais ça va les clichés, oui ? 

– Pardon, tu y pars pour une cure thermale, en Bavière ?

– Je… Ce n’est pas la question. Il y a des tas de choses à faire, en Bavière. La culture, les châteaux, l’histoire, la randonnée dans les Alpes bavaroises… Tiens, je compte aller visiter le Dokumentation Oberszalzberg.

– Le pardon ?

– Le centre de documentation de l’Oberszalzberg, près de Berchtesgaden.

– Me parle pas.

– C’est un des grands centres historiques européens sur l’histoire du nazisme et de la seconde guerre mondiale.

– Ah mais oui. Le truc construit dans l’ancien QG de Hitler ?

– A la place, techniquement. L’ancien Berghof a été plastiqué dans les années 1950 par la RFA qui n’avait pas tellement envie de voir d’éventuels néo-nazis s’y réunir pour rendre hommage à feu Adolf. Il ne reste plus que le bunker placé sous l’ancien corps de bâtiment.

– Comme si le nazisme avait des chances de séduire à nouveau, voyons. 

– Voilà, aucune chance.

– En tout cas, je n’ai rien dit, ce sera culturel et historique. Tu vas apprendre plein de trucs.

– Comme ?

– Oh ben comme le fait que c’est Hitler en personne qui en avait dessiné les plans, par exemple, après avoir terminé la rédaction Mein Kampf dans le petit chalet qu’il avait ensuite transformé. Ou bien que ce sont les Français de la 2e DB qui y sont entrés en premier le 4 mai 1945, en grillant les boys de la 3e division d’infanterie et du 506e régiment de parachutistes américains qui étaient restés bronzer à Berchtesgaden – mais vraiment, en plus, ce n’est pas une vanne. Ce qui avait beaucoup fâché Eisenhower, au passage. Ike avait promis à ses gars qu’ils seraient les premiers à entrer dans la résidence d’été du Führer, alors voir le drapeau français flotter au sommet le 5 mai, il a moyennement apprécié de se faire griller par Jean Gabin…

– Comment ça, Jean Gabin ?

– Eh oui. Déjà célèbre, Gabin faisait pourtant bien partie des soldats de la 2e DB qui sont arrivés les premiers : il commandait un char, le Souffleur II.

“Dans une situation tendue, quand tu parles fermement avec un calibre en pogne, personne ne conteste. Y a des statistiques là-dessus.”

– Marrant, pour un acteur.

– Huhu. Bref, si Ike était si vexé, ce n’était pas tellement pour l’intérêt stratégique globalement nul, mais plutôt pour le symbole. C’était quand même LE quartier-général du chancelier, après la Wolfsschanze. Et je peux te dire qu’il y a pas mal de personnalités qui ont respectivement dû regretter d’être allés s’y afficher tout sourire aux côtés de ce brave Adolf, rétrospectivement.

– Comme ?

– Il n’y a qu’à demander. Chamberlain, Lloyd George, Darlan, l’ex-roi d’Angleterre Georges VIII, celui qui avait abdiqué pour épouser Madame Simpson, la comédienne Maga Schneider, mère de Romy, des cinéastes comme Leni Riefenstahl, des musiciens, des artistes, des journalistes de la moitié des médias du monde à qui Hitler adorait faire le coup du brave type bon gars avec ses chiens… Bon, et c’est évidemment sans compter la tripotée de dignitaires nazis qui s’y sont succédés.

– Forcément.

– Et puis c’est aussi là qu’Hitler a failli finir avec une praline dans le citron.

– Et il a choisi Berlin, finalement.

– Je ne pensais pas à une balle tirée par Hitler lui-même, en fait. Plutôt à un tir de précision.

–  Hein ?

– Marrant, cette histoire n’est pas très connue. Tu sais tout l’amour que je porte aux opérations plus ou moins foireuses de la seconde guerre mondiale ?

– Amour partagé.

– L’opération Foxley, ça te parle ?

– Nope.

– Je ne t’apprends pas que pas mal de gens ont tenté de buter Herr Hitler pendant la guerre, à commencer par des officiers de son propre état-major ?

– Yep. Claus « Tom Cruise » Von Stauffenberg, déjà. Et d’autres avant lui.

– Ben figure-toi que les Anglais aussi se sont posés la question. Question d’amour-propre, en un sens : en six ans de guerre, le seul haut responsable nazi qu’une opération secrète ait réussi à dégommer, c’est Heydrich en juin 42.

L’opération Anthropoïd.

– Celle-là même. Un peu maigre, non ?

– J’imagine que ça ne se monte pas comme une randonnée en forêt. Et donc, ils se sont dit que quitte à faire, autant tenter de descendre Hitler himself ?

– Faut jamais hésiter à viser haut.

– Et entre les deux yeux, en l’occurrence. Ils voyaient ça comment ?

– Le coup du tireur de précision est venu dans un second temps. Le plan initial prévoyait de faire sauter la locomotive du train qui l’amenait au pied du Berghof. Une idée oubliée pour l’excellente raison que Hitler ne prenait pas franchement le train de 14h46 tous les week-ends, mais qu’il venait à la dernière minute, en empruntant un convoi qui ne partait et n’arrivait jamais au même moment.

– Bon. Mais pourquoi le Berghof ?

– C’est relativement isolé et tu auras noté que le fin fond des Alpes bavaroises a tendance à être un peu moins truffée de nazis au mètre carré que le centre de Berlin, Sam.

– D’accord, d’accord.

– Non mais la question est légitime. Il se trouve que le Berghof est sans doute l’endroit où Hitler est le plus en confiance. Il est protégé évidemment, mais surtout pour empêcher ses admirateurs de venir l’emmerder. Dans l’ensemble, c’est là qu’il se détend. D’où l’idée du SOE, le service chargé de concevoir l’opération, baptisée Foxley : poster un tireur d’élite dans les pentes à proximité du domaine, attendre que Hitler parte faire sa petite balade matinale avec Blondi et…

– Qui ?

– Blondi, son berger-allemand.

“Tu vas quand même me montrer ton pedigree, toi.”

– Forcément, il ne risquait pas de choisir autre chose. Bon. Je résume. L’idée, c’était d’attendre que Blondi fasse un gros caca puis de faire sauter la moustache d’Adolf au moment où il sortait son petit sac en papier ?

– Globalement, c’est l’idée, même si j’ai un peu de mal à m’imaginer Hitler avec un sac à crotte à la main. Le plan était assez simple : parachuter un tireur compétent et bilingue en Allemagne, attendre depuis Berchtesgaden de voir le drapeau nazi flotter au-dessus du Berghof, ce qui indiquait que le Führer était là, partir « faire une randonnée » dans le coin et boum. Le SOE avait même trouvé son homme : Edmund Bennett, un capitaine qui parlait couramment allemand. Ils avaient aussi une date, le 13 ou 14 juillet 1944. Bon dieu, ils avaient même le flingue un Karabiner 98K, soit l’arme standard de l’armée allemande, mais équipée d’une lunette Mauser.

– Oui enfin reste à l’envoyer sur place, le type.

– C’était prévu. L’idée consistait à parachuter Bennett et un deuxième espion en Allemagne, de filer ensuite à Salzbourg où un contact du SO, un certain Heidentaler cacherait les deux agents. Le voyage jusqu’à Berchtesgaden se ferait ensuite tranquillement, avec les deux gars vêtus de l’uniforme des troupes de montagne allemandes.

– Moui. Ça sent quand même le James Bond à plein nez, ton truc.

– Comparé aux autres opérations secrètes dont on a déjà parlé, tu veux dire ?

– OK, un point pour toi.

– Merci.

– Ceci dit et si ma mémoire est bonne, le seul à avoir mis une balle dans la tête de Hitler, c’est Hitler.

– Certes.

– Du coup quoi ? Ils se sont viandés ?

– L’opération n’a finalement pas été lancée.

– Mais pourquoi ?

– Tu ne devineras jamais.

– Je refuse de jouer à ce petit jeu. Crache ta Valda.

Oui, nous avons 92 ans en matière de références culturelles.

– Ils se sont finalement dit que c’était complètement con de buter Hitler.

– Pardon ?

– Comme je te le dis.

– Les Anglais se sont dit que c’était idiot de buter Hitler ?

– Ouaip.

Le Adolf Hitler ? Moustache grotesque, toujours à faire le con avec son bras droit, un génocide par ci par là, une guerre mondiale à son actif, ce Hitler-là ?

– Celui-là même. Et ça se défend.

– MAIS ENFIN.

– Si si. Leur raisonnement, c’est que le meilleur atout des Alliés pour péter la gueule des Nazis, c’est Hitler.

– Attends, je vais aller m’allonger, là.

– Je t’explique. A l’été 44, Hitler a commencé à sérieusement perdre pied. Le tour de la guerre l’a rendu de plus en plus nerveux, irritable. Il est aussi de plus en plus méfiant avec ses généraux, pour ne pas dire paranoïaque, au point de virer ses officiers les plus compétents au moindre prétexte pour commencer à donner une série d’ordres plus ou moins farfelus – la fin du Reich, en 45, lorsqu’il déplace des divisions imaginaires sur des cartes, en est la manifestation ultime, mais ça a commencé depuis un moment. Et il perd ses nerfs de plus en plus souvent.

– Attends…

– Tu commences à comprendre ? Les Anglais ont des services de renseignement efficace et s’ils ne savent pas tout, ils en savent assez pour réaliser qu’il vaut mieux avoir à la tête de Reich un type de plus en plus perché qu’un stratège efficace, capable de diriger correctement ce qui reste de l’armée allemande…

– Hitler est tellement nul qu’il vaut mieux qu’il reste en vie ?

– A ce stade de la guerre, oui. Les discussions ont dû être vives, tout le monde n’était pas d’accord, mais le camp de ceux qui pensaient qu’il valait mieux avoir en face un Führer complètement barré que n’importe qui d’autre a fini par l’emporter. D’autres craignaient de faire de Hitler un martyr en l’abattant, au risque de galvaniser ses troupes. Et voilà pourquoi on n’a jamais déclenché Foxley…

1 commentaire sur “Le jour où les Anglais n’ont pas tué Hitler

  1. Merci pour cette confirmation de ce qui se pense souvent : la fin de ce genre de types est souvent précipitée par ces types-là eux-mêmes…
    Et merci globalement pour cette nouvelle tranche d’Histoire (drôle un peu quand même).
    Il me semble que c’est plutôt Edouard VIII que George VIII, mais on va encore dire que je tâtillonne.

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