Le détective passe toujours deux fois

– Tu es prêt pour une deuxième enquête du détective Conan ?

– Y’en a eu deux ?!

– Mais oui.

– Alors oui, bien sûr.

– Quelques années après s’être intéressé à l’infortuné George Edalji, Conan a repris sa tenue de détective pour prouver à nouveau l’innocence d’un homme de toute évidence condamné à tort.

Non, on a dit détective, ça c’est le costume de l’année dernière.”

C’est l’histoire que l’on a appelé l’affaire Dreyfus écossaise, dans laquelle Doyle va jouer les Zola.

– Je t’écoute.

– Nous sommes dans les quartiers ouest de Glasgow, le 21 décembre 1908. Marion Gilchrist est une riche demoiselle de 82 ans, qui vit seule avec sa femme de chambre, Helen Lambie. Cette dernière s’absente quelques instants pour aller chercher le journal, laissant donc la maîtresse des lieux seule. Peu de temps après, les occupants de l’appartement en dessous, la famille Adams, entendent trois coups au plafond.

– Ben, c’est la Chose.

Non, pas ceux-là. C’est à côté.

– Arthur monte voir, pensant que Miss Gilchrist a besoin d’aide ou demande sa femme de chambre. Il sonne, personne ne répond, mais il entend du bruit. Il redescend. Ses sœurs lui disent de vérifier encore. Il remonte, en même temps qu’Helen Lambie. Ils croisent un autre homme, qui ne leur paraît pas particulièrement suspect même s’ils ne le connaissent pas. Adam et Lambie entrent, et trouvent le corps de Miss Gilchrist. Elle a succombé à un violent coup à la tête, de toute évidence délivré par un objet contondant. Marion est morte.

Mais ce coup-ci personne ne rigole.

– Ils remarquent d’autres choses ?

– Oui. Les papiers personnels de Miss Gilchrist ont été fouillés. Par ailleurs, la vieille dame possédait plusieurs bijoux précieux, qui n’ont pas été volés à l’exception d’un seul, une broche de diamants.

La scène de crime. Clique sur les indices pour découvrir le coupable.

– Que voilà un mystère particulièrement holmesque.

– Oui, mais la police s’en sort très bien toute seule. A peine 5 jours plus tard, elle tient un suspect : Oscar Slater.

Il a clairement une moustache de coupable.

Juif allemand, il vit à proximité, est connu de la police pour des jeux clandestins, et a très récemment déposé une broche de diamants auprès d’un prêteur sur gage, avant de quitter le pays sous un faux nom.

– Oh ben voilà, c’est plié.

– Ne t’emballe pas. Il est localisé aux Etats-Unis, et après avoir été informé de soupçons qui pèsent sur lui, il propose de son plein gré de revenir, certain qu’il peut prouver son innocence.

– Pas ce à quoi on s’attendrait de la part d’un coupable.

– Non, sauf à ce qu’il soit vraiment sûr de lui. Ou innocent, et il apporte plusieurs éléments en ce sens. La broche qu’il a gagée ne correspond pas à celle de Miss Gilchrist, elle appartient en fait à sa maîtresse, et un témoin atteste de sa localisation au moment du meurtre.

– Ca plaide effectivement en sa faveur.

– Les enquêteurs ne partagent pas cet avis. La police reste convaincue qu’il est coupable, d’autant qu’après avoir un peu insisté, trois témoins dont Helen Lambie disent qu’il est l’homme qui a quitté les lieux le jour du meurtre. Aussi il a un casier, et possède un marteau dont les enquêteurs pensent qu’il est l’arme du crime. Par conséquent, en 1909, il est condamné à mort, puis ses avocats réussissent à obtenir que la peine soit commuée en travaux forcés à vie deux jours avant l’exécution.

– C’était moins deux.

– Littéralement. Les avocats de Slater contactent Doyle, qui a une réputation de champion des causes perdues. Conan se met donc sur le coup. Il reprend les documents d’enquête, se renseigne, pose des questions. Le 19 août 1912, il publie l’Affaire Oscar Slater, qui connaît trois éditions entre 1912 et 1914. C’est un texte plutôt court, mais dans lequel Doyle montre encore une fois son talent d’enquêteur, et met en avant des faits assez convaincants en faveur de Slater.

– Vas-y, je prends des notes.

– Déjà, Slater a voyagé sous un faux nom parce qu’il était avec sa maîtresse. Il cherchait à échapper à sa femme, pas à la police. Aussi, Miss Gilchrist a manifestement ouvert à son agresseur, donc elle le connaissait. Or il n’y a aucune raison de penser qu’elle et Slater s’étaient jamais rencontrés. Enfin, Doyle qui rappelons-le est médecin, relève que le fameux marteau saisi chez Slater est trop petit pour être l’arme du crime. D’autant qu’un expert médical ayant examiné la scène a indiqué que cette dernière était bien plus vraisemblablement un pied de chaise avec d’importantes traces de sang.

– Beau boulot docteur Doyle.

– Pour autant, les autorités considèrent que ça ne justifie pas un second procès. En 1914, un nouveau témoin affirme que Slater était ailleurs au moment du crime. Il apparaît également qu’avant de désigner Slater comme l’homme qu’elle a vu ce jour-là, Helen Lambie a donné d’autres noms. Une nouvelle enquête secrète est menée par un inspecteur reconnu et expérimenté, John Thompson Trench. Il retrouve des documents de la première investigation, qui montrent que des membres de la famille Gilchrist se soupçonnent et s’accusent mutuellement. Il est viré et désavoué, et meurt en 1919, mais sa veuve transmet le tout à Doyle. Qui proteste vivement contre l’immobilisme des autorités en dépit de tous ces éléments.

– Y’a de quoi être agacé.

– En 1925, William Gordon sort de la prison de Peterhead, en Ecosse. Il porte sous la langue, écrit sur du papier résistant à l’eau, un message d’Oscar Slater pour Doyle. Il le supplie de ne pas baisser les bras et de tout faire pour prouver son innocence obtenir sa libération.

– J’imagine que Conan ne se fait pas prier.

– Non. Après avoir reçu le message de Slater, il relance une campagne, en mobilisant tous ses appuis et amis. On parle de l’un des auteurs les plus connus au monde, qui fréquente le gratin de la société britannique. En 1927, William Park, un journaliste de Glasgow, publie un livre sur l’affaire, et aboutit à la même conclusion sur l’innocence de Slater. Il pense que le coupable est un neveu de Miss Gilchrist, avec laquelle il se serait disputé à propos d’un document.

– Les fameux documents qui ont manifestement été fouillés !

– Cependant Park ne peut pas nommer son suspect, sous peine d’être poursuivi pour calomnie. La presse reprend les conclusions de Park, et les témoins du procès disent avoir été orientés par les enquêteurs.

– Bon, hé, ça va bien finir par donner quelque chose tout ça à la fin, non ?

– Oui. Le 8 novembre 1927, le secrétaire d’Etat pour l’Ecosse décide que dans la mesure où Slater a purgé plus de 18 ans, il peut être libéré sous condition. Il n’est cependant pas innocenté, il faut pour cela demander un nouveau procès. Qu’à cela ne tienne, Doyle et d’autres lui avancent l’argent pour les frais, et Slater engage la procédure.

– Et alors ?

– Ce coup-ci, il est exonéré. Il reçoit en outre 6 000 livres de dommages. Mais il ne juge pas utile de rembourser les avances reçues, considérant qu’il n’aurait jamais dû payer de frais de toute façon.

– C’est pas très correct pour tous ceux qui se sont décarcassés pour lui, à commencer par Conan.

– Non, et Doyle l’a eu mauvaise, considérant cette attitude comme irrespectueuse et ingrate. Il parle d’une ingratitude monstrueuse et incroyable et dira de lui que ‘est « la personne la plus ingrate et insensée que je connaisse ».

– Et au fait, on a retrouvé le coupable ? Le vrai ?

– Non. Arthur Conan Doyle disparaît le 7 juillet 1930, il n’était plus donc en mesure de poursuivre l’enquête. L’affaire Slater est cependant toujours considérée aujourd’hui comme un exemple flagrant d’erreur judiciaire dans l’histoire écossaise.

– Bon ben chapeau Conan.

– Casquette, plutôt. En tweed et avec des oreilles.

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