Morbo di K

Morbo di K

– Je ne dis pas que cette putain d’épidémie commence à me taper sur le système, je dis seulement que c’est très mal organisé, comme bousin. On sait depuis des semaines que ça va repartir, ben ça repart. Aucun suspense. Super mal scénarisé.

– Tu veux une épidémie bien scénarisée ?

– Quitte à faire, écoute.

– L’isola Tiberina, ça te parle ?

– Absolument pas.

– L’île Tibérine. Il y a un indice dans le nom.

– Tibère ?

– Tibre. C’est l’île qui se trouve au milieu du fleuve, à Rome. Les premiers habitants du secteur en avait fait le cœur de l’Urbs il y a de ça une petite tripotée de siècles. C’est logique, d’ailleurs : quand tu veux relier les deux rives d’un fleuve, c’est plus facile de bâtir deux petits ponts de chaque côté d’une île que de s’emmerder à en construire un autre plus long ailleurs.

– Je ne vois pas le rapport avec une épidémie.

– Et pourtant, l’île y a toujours été associée. Au 3e siècle avant notre ère, une énième saloperie ravage la ville de Rome. Pour apaiser ce qui était de toute évidence une grosse colère des dieux, les Romains décident d’y construire un temple à Esculape, dieu de la… ?

– Médecine ?

– Bravo, je reconnais là le latiniste distingué. L’association est restée au fil des siècles : l’île a continué de servir de sanctuaire médical et en 1585, il y a une certaine logique à ce que les Frères de Saint Jean de Dieu, ou Frères Hospitaliers, décident de s’installer là pour fonder l’Ospedale San Giovanni Calibita Fatebenefratelli.

– J’ai envie de pizza.

– Oui, hein ? ça fait souvent ça, l’italien. Pendant des siècles, les moines médecins y remplissent la mission qu’ils s’étaient fixés : soulager les souffrances de leurs contemporains en général et des victimes des grandes épidémies en particulier. C’est même leur spécialité, et la tradition s’étire jusqu’au beau milieu de la Seconde guerre mondiale.

– C’est surtout une épidémie de fascisme qui touche l’Italie, non ?

– Si. Et à l’automne 43, elle a même tendance à s’aggraver. L’hôpital, largement modernisé une dizaine d’années plus tôt, est alors dirigé par Giovanni Borromeo, un professeur de médecine renommé qui s’est toujours tenu à distance du parti fasciste de Mussolini.

– Un résistant ?

– Non, pas vraiment. Plutôt une sorte de passivité volontaire. Il a par exemple refusé deux propositions de portes très séduisantes, mais conditionnées à une adhésion au parti de Mussolini. Hors de question, d’où le fait que le professeur a rejoint l’hôpital de l’île Tibérine.

– Fallait pas être fasciste, à l’hôpital des moines ?

– Non, et pour cause : l’Ospitale Fatebenefratelli est un établissement religieux qui appartient aux Frères Hospitaliers, ordre espagnol et non italien. Ce qui permet à Borromeo de poursuivre son travail aussi normalement que possible en plein conflit mondial, bien aidé par le statut quasi-extraterritorial de l’hôpital. Sauf qu’en septembre 43, ça devient encore moins fun.

– On va faire semblant d’imaginer que je ne me souviens plus vraiment de ce qui se passe en Italie en septembre 43, juste histoire de dire.

– Ben les Alliés ont débarqué en Italie et leur progression en Italie du Sud provoque l’intervention allemande, Hitler décidant que Mussolini est une buse parfaitement infoutue de s’en sortir tout seul. La Wehrmacht entre dans tout le nord de l’Italie, Rome comprise, et l’administre pour ainsi dire directement. Mussolini, dirigeant fantoche de la République de Salo, ne dirige plus grand-chose dans une Italie coupée en deux. Concrètement, à Rome, le patron, c’est l’officier SS Herbert Kappler. Il est théoriquement placé sous l’autorité militaire du général Albert Kesselring mais dans la vie de tous les jours, c’est lui qu fait le jour et la nuit.

– Son nom me dit quelque chose.

Un bien beau spécimen de salopard.

– Oui, c’est un garçon très sympathique, Kappler. Le massacre des Fosses Ardéatines et les 335 civils abattus en guise de représailles après une action de la résistance italienne, c’est lui.

– Oh.

– Voilà. Autant te dire que pour les Juifs italiens, c’est une catastrophe. Une première série de lois antisémites étaient tombées en 1938 mais ils étaient relativement tranquilles, du moins comparés aux Juifs des pays directement contrôlés par l’Allemagne. Là, ils se retrouvent dans le collimateur d’un des plus farouches partisans de la Solution finale. Expérimenté, en plus : en Belgique, Kappler avait déjà organisé les premiers convois vers les camps de concentration. Et dès septembre 43 il se lance dans une politique identique à Rome vis-à-vis de la communauté juive italienne, largement concentrée dans le quartier du Ghetto. Le 15 octobre, il ordonne la rafle de 1259 personnes, envoyées à Auschwitz pour la plupart – 16 en reviendront.

– Eh ben bordel…

– Oui, ça devient franchement irrespirable. L’hôpital Fatebenefratelli, lui, continue de tourner comme si de rien n’était alors qu’il est à un tout petit pont du Ghetto, le Ponte Fabricio. Il faut dire que les équipes de Giovanni Borromeo ont d’autres soucis.

– D’autres soucis qu’un maniaque génocidaire qui déporte les gens vers des camps pensés pour tuer les gens de manière industrielle ?

– Ben oui. Depuis le 16 octobre, les Frères voient débarquer des quantités de patients salement atteints, avec des symptômes particulièrement lourds.

– Fais-moi rêver.

– Des crampes, des convulsions, des crises de tétanie monumentale, des démences, des paralysies particulièrement lourdes… Une vraie saloperie. Pour les plus atteints, ça se finit de manière assez horrible, une lente et insupportable asphyxie qui rappelle beaucoup celle des patients atteints de tuberculose.

– Ou ce putain de coronavirus.

– Attention, t’es à deux doigts de nous faire du Renaud. Oui, ça ressemble, mais le professeur Borromeo n’ayant pas la joie et l’avantage de connaître le Covid-19, il décide de donner à ce syndrome inconnu une simple lettre : K, en référence directe au bacille de Koch, la cochonnerie responsable de la tuberculose

– Et c’est contagieux, le syndrome K.

– Oh putain oui. Borromeo prend des décisions drastiques et confine les patients dans deux grandes salles hermétiquement fermées au monde extérieur, une pour les femmes et les enfants, l’autre pour les hommes. En plein milieu d’une des plus grandes villes d’Europe, le but est de créer une bulle sanitaire dans l’île Tibérine en priant pour que le syndrome K ne se répande pas encore davantage.

– Les autorités doivent adorer.

– C’est ce que le professeur Borromeo explique aux officiers SS qui se pointent pour lui demander ce qu’il se passe. Il leur explique que l’île est ce qui se rapproche le plus d’une bombe sale dont l’épidémie peut s’échapper à tout moment.

– Doivent bien flipper, les officiers SS.

– Ils sont venus avec un de leurs médecins qui flippe sa mémé en écoutant la liste des symptômes que présentent les patients. Et effectivement, ils ne se font guère prier pour tourner les talons et se barrer.

– Mais au pas de l’oie.

– T’as jamais vue une oie aussi pressée, je peux te dire. Hors de question d’aller jeter ne serait-ce qu’un œil derrière les grandes portes hermétiquement closes, derrière lesquelles on entend des toux déchirantes.

– Nazis, mais pétochards.

– Ou prudents. Sauf que les champions de l’élite aryenne viennent de se faire entuber en beauté. Mais alors quelque chose de bien.

– Pardon ?

– Le syndrome K n’existe pas.

– Mais ?

– Eh oui. Avec la complicité de la plus grande partie du personnel soignant, Borromeo vient de monter l’arnaque médicale la plus humaniste de la Seconde guerre mondiale. Et en une seule nuit, en plus, celle du 15 au 16 octobre, lorsque les rescapés de la rafle ordonnée par Kappler sont venus frapper désespérés aux portes, en suppliant les moines de les protéger. Et ils n’auraient pas pu mieux tomber.  

– Parce que ?

– Parce que les Frères protégeaient déjà plusieurs Juifs, des soignants qu’ils couvraient en leur permettant de travailler sous de fausses identités. A commencer par un des médecins de l’hôpital, Vittorio Sacerdoti, qui fonce voir Borromeo. Lequel n’hésite pas une seconde : en quelques heures, les Frères montent cette magnifique fiction d’une épidémie mortelle et mystérieuse.

– Wow.

– Come tu dis. Dès le 16 octobre, Borromeo et les équipes de l’hôpital admettent comme « patients » plusieurs dizaines de compatriotes juifs qui n’avaient pas l’ombre d’un rhume. Et ils les « soignent » à l’écart pendant que le médecin-chef et ses confrères s’ingénient à dresser une liste de symptômes tous plus effrayants les uns que les autres pour détourner les soupçons nazis. Ça faisait encore marrer Vittorio Sacerdoti dans une interview à la BBC de 2004 : « les nazis se sont barrés comme des lapins ». 

– Et tout ça avec l’accord de tous les soignants ?

– Ah ça n’aurait fonctionné sans eux. Borromeo et Sacerdoti ont organisé le truc avec le frère supérieur religieux de la communauté, le polonais Maurizio Bialek, lui-même engagé dans les mouvements antifascistes. Mais sans le soutien de leurs équipes, ça n’aurait jamais pu fonctionner.

– Pour un peu, ma misanthropie naturelle descendrait presque d’un cran.

– Oh tu peux, parce que ça ne s’est pas arrêté là. Comme le « syndrome K » était une solution idéale pour tenir la police militaire allemande à distance, tout l’hôpital Fatebenefratelli s’est transformé en espèce de maquis urbain. Ces braves moines si inoffensifs n’ont pas tardé à aménager un poste de radio dans les sous-sols pour contacter les partisans républicains et le commandement Allié qui grignotait petit à petit la partie de l’Italie encore contrôlée par les Allemands.

– C’est fabuleux.

– Et pendant ce temps-là, on a continué à accueillir de plus de plus en plus de « malades » au milieu des vrais patients, au nez et à la barbe des Nazis – et pourtant, ça ne ressemble pas franchement à Papa Schultz, hein, du côté de l’état-major allemand.  Mais voilà, le coup l’épidémie, ça les paralyse… Ils se font intoxiquer en beauté par les documents administratifs et les certificats que l’hôpital leur communique scrupuleusement, toujours avec la mention « Syndrome K ». Même logique avec les faux certificats de décès signés qu’on leur envoie dès qu’on a trouvé un moyen d’exfiltrer les réfugiés. Tous portent la même mention, le même motif de décès :« morbo di K ». « Le syndrome K sur les dossiers des patients permettaient d’indiquer que la personne malade n’était pas du tout malade, mais juive. Le syndrome K était une manière de dire : « j’admets un juif » comme s’il s’agissait d’un malade alors qu’ils étaient tous en bonne santé », a raconté en 2016 un des médecins impliqués, le docteur Ossicini. 96 ans bien sonné, mais toujours aussi content de son coup.

“Et à trois, tout le monde fait semblant d’agoniser !”

– On a sauvé combien de personnes, comme ça ?

– Difficile à dire, précisément parce que l’idée consistait bien à les faire très officiellement disparaître. D’après l’historien australien de l’Holocauste, Paul R. Bartrop, c’est a minima une grosse centaine de personnes quoi ont pu être sauvées entre octobre 1943 et la libération de Rome, début juin 1944.

– Tout ça grâce à une fausse maladie.

– Eh oui. Giovanni Borromeo est mort en 1961 et il a été reconnu « Juste parmi les nations » en 2004 par le mémorial de Yad Vashem, l’organisme qui est entre autre chargé de garder la mémoire des non-juifs qui ont sauvé des Juifs pendant la seconde guerre. Et en 2016, c’est tout l’hôpital Fatebenefratelli qui a été honoré par la Raoul Wallenberg Foundation, une fondation américaine qui rend hommage aux actes héroïques accomplis pendant la guerre.

– Il fonctionne toujours, l’hôpital ?

Mieux que jamais.

– Non parce que si ça tourne au vilain dans les années qui viennent, je sais où je me fais soigner, moi.

2 thoughts on “Morbo di K

  1. Genial comme d’habitude mais je pense qu’il y a une typo :
    une grosse centaine de personnes quoi ont pu être sauvées
    quoi devrait être remplacer par qui si je comprends bien la phrase.

    Merci encore pour ce blog.

  2. Toujours aussi bien écrit, toujours aussi intéressant, ça en devient lassant, à force !
    Un peu surpris que Borromeo ait décliné “deux propositions de portes”, c’est toujours pratique pour fermer une salle de quarantaine, mais quand on a des principes, hein…
    Merci pour tout, comme d’habitude.

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