Le terrorisme mis à nu

Le terrorisme mis à nu

– Je sens que tu vas te moquer…

– C’est vraisemblable.

– Une phrase. Je peux pas finir une phrase. Vraiment ?

– Ok, je t’en prie.

– Je sens que tu vas te moquer…

– …

– Mais tout ça, le confinement, j’ai le sentiment que ça a changé ma vision des choses.

– Uh uh.

– Je ressens cette envie de revenir…ou soyons honnêtes, d’aller, vers des notions plus simples. Une vie plus naturelle, centrée autour de choses, comment dire, vraies.

– Ah ben ça tu avais raison. Je vais me moquer.

– Et voilà, je le savais.

– Quoi, ça y est, t’as passé un mois et demi sans te raser, t’as fait trois fois ton pain, donc on renonce au matérialisme, c’est parti, une yourte dans les bois, shampoing au pipi, et on mange du lichen ?

– Nan, mais attends, tout de suite. N’empêche, par exemple, les Amish. Bon ben maintenant je me sens comme une proximité avec eux.

– Avec les Amish ?

– Absolument.

– Mais t’es transparent c’en est gênant. La seule raison pour laquelle tu voudrais aller chez eux c’est pour te pointer et dire « salut les Amish ». Ose me dire que c’est faux.

– Je…putain, t’as raison.

Allez, à la prochaine. On reste bon amishs.

– Tu vois, c’est pas la bonne communauté pour toi, en dehors du fait que tu aurais quand même tu mal à brancher ta console. Essaie plutôt au Canada.

– Y’a des Amish canadiens ?

– Alors oui, un peu, mais je pensais à un autre groupe. Les Doukhobors.

– C’est pas une bestiole dans Final Fantasy ça ?

– Non. Il s’agit également d’une communauté essentiellement agricole et rurale, mais qui vient d’ailleurs.

– Des extra-terrestres ?

– Euh…ils viennent de Russie, donc je ne sais pas trop si c’est un oui ou un non. Les Amish ce sont des protestants originaires de Suisse. Les Doukhobors, eux sont issus de l’Eglise orthodoxe. Enfin quand je dis issus, ils s’en sont écartés.

– Jamais entendu parler.

– Pourtant tu peux si tu veux constater que ton correcteur orthographique les connaît. C’est pas une preuve ça ?

– Si. Mais pourquoi ce groupe me conviendrait-il mieux ?

– On va y venir. Les Doukhobors apparaissent dans la seconde moitié du 18ème siècle. Ils rejettent les sacrements, les icônes, le clergé, en gros l’Eglise, considérant que la divinité est dans chaque individu, et qu’il n’y a pas besoin d’intermédiaire entre Dieu et un fidèle.

– Ce qui toutes choses égales par ailleurs n’est pas très éloigné du protestantisme.

– En effet. Ils sont également foncièrement pacifistes.

– Ah, tous les protestants sont pas d’accord là-dessus.

“Tendre l’autre joue ? Tu m’as bien regardé ?!”

– Les Doukhobors sont par ailleurs antimatérialistes. Ils contestent également tout gouvernement laïc, et refuse de prêter allégeance et de servir le tsar.

– Ils contestent l’Eglise et le tsar ? Ils aiment se faire des amis.

– C’est ça d’avoir des convictions. Leur nom vient du russe dukhoborsti, qui signifie à ce qu’on me dit « lutteur de l’esprit ». A l’origine c’est plutôt désobligeant et employé par les prêtres pour dire qu’ils s’opposent à l’esprit divin, mais eux le reprennent à leur compte pour dire qu’ils luttent aux côtés de ce dernier.

Russes, qui luttent avec l’esprit ? Je me méfie.

Bon, sans surprise ils sont dûment persécutés, mais restent fidèles à leurs principes. Pour te donner un exemple, en 1895, ils sont nombreux à s’automutiler, plus précisément à se brûler le bras, pour ne pas faire leur service militaire.

– Respect.

– Les Doukhobors s’attirent notamment la sympathie de Léon Tolstoï, qui les voyait comme « le peuple du 25ème siècle ». Et après tout il est trop tôt pour lui donner tort. Il décide donc de leur allouer tous les droits de son livre Résurrection pour leur permettre d’aller voir ailleurs.

– Ailleurs où ?

– Au Canada. Alors que les Doukhobors sont persécutés et voudraient bien quitter la Russie, le Canada cherche à attirer des agriculteurs pour ses vastes territoires de l’ouest. Le ministre de l’Intérieur accepte de leur fournir des terres gratuites et de les exempter de service militaire s’ils s’installent dans la Saskatchewan. Grâce aux moyens de Tolstoï, ainsi qu’à des donations de Quakers américains, les Doukhobors peuvent prendre le bateau, et en 1899 ils sont ainsi 7 500 à débarquer au centre du Canada.

Gardez ça sous le coude.

Il s’agit alors de la plus grande migration de masse de l’histoire canadienne. Et comme prévu, les Doukhobors s’installent comme agriculteurs.

– Ca se passe bien ?

– Ecoute, dans l’ensemble pas trop mal. Cependant en 1907 le gouvernement change de position. Il leur demande de prêter allégeance à la reine, autrement dit de se déclarer pleinement citoyens avec tous les devoirs que ça implique, pour pouvoir obtenir la propriété définitive de leurs terres.

– Allégeance à la monarchie ? Jamais !

– Bon alors eux en l’occurrence c’est l’allégeance à qui que ce soit qui les chiffonne, mais c’est l’idée. Certains acceptent, et deviennent alors des Doukhobors dits « indépendants », c’est-à-dire qu’ils ne font plus partie des installations collectives. Ils restent sur place, acceptent d’envoyer leurs enfants à l’école publique, et au-delà à l’université. En gros, ils s’intègrent. Les autres, qu’on peut qualifier d’orthodoxes, refusent. En 1908, ils sont ainsi environ 6 000 à partir pour la Colombie Britannique, où ils achètent des terres et constituent une communauté autonome.

Oh ça va, prenez-vous un peu en main. La carte est juste au-dessus.

– Attends, les indépendants acceptent de mettre leurs enfants à l’école ? Tu veux dire que c’était un problème pour eux ?

– Oui. De façon assez cohérente avec leur non-reconnaissance des institutions publiques et laïques, dès le début des années 1900, une partie des Doukhobors rejette l’autorité de l’Etat canadien, notamment le fait d’envoyer leurs enfants dans les écoles publiques. Ils se désignent comme Svobodniki, c’est-à-dire les libres, les Fils de la liberté. Au Canada, ils seront connus comme les Freedomites. Ce qui ne passe pas aussi bien en français.

– Non. On va dire les Fils de la liberté.

– Voilà. Avant même de devoir partir en Colombie Britannique, ils protestent donc contre les règles que les autorités publiques veulent leur imposer. Ils organisent des manifestations. Et je pense que tu seras d’accord avec moi, quand on manifeste, c’est pour faire passer des messages. C’est aussi, quand c’est possible, pour incarner ces messages.

– Euh, oui.

– Bon. Eh bien vois-tu, les Doukhobors considèrent que l’être humain est la création de Dieu, et par conséquent que rien de ce qu’il peut concevoir ou confectionner ne sera jamais aussi parfait que le corps que lui a donné son créateur.

– D’accord. Et qu’est-ce que ça à voir avec la fabrication des banderoles ?

– Justement, le Doukhobor est sa propre banderole.

– Je comprends pas.

– Ils manifestent à oilp’, bordel !

– Sérieux ?

– Mais oui ! Pour exprimer leur mécontentement, les Doukhobors, et en particulier les Fils de la liberté, défilent tous nus. Ce qui a incontestablement l’avantage d’attirer l’attention.

“Et on veut des plages rien que pour nous, aussi.”

Quand ils partent s’installer en Colombie Britannique…

– Attends, ils y vont comment ?

– Non, je n’ai pas connaissance d’une grande migration à pied de plusieurs milliers de barbus à poils, si c’est le sens de ta question. Ce sont des fermiers, quand même, pas des lemmings. Quand ils sont en Colombie Britannique, donc, les Fils de la liberté s’érigent en quelque sorte comme les gardiens de la véritable tradition et doctrine Doukhobor, les « sonneurs de cloche » qui ont pour mission de leur rappeler si besoin leurs principes et valeurs. Par exemple, rejeter le matérialisme, typiquement l’électricité.

– Oui, bon, après tout, ils font bien comme ils veulent.

– Mmm, le gouvernement canadien est d’accord, jusqu’à un certain point. C’est pas tant le rapport aux technologies modernes qui le chiffonne, mais le refus obstiné des Doukhobors de porter ou utiliser des armes, et donc de rejoindre l’armée quand arrive la Première Guerre mondiale. Par conséquent, en 1917, ils perdent leur droit de vote. Ce qui leur arrivera à nouveau en 1934 et 1955.

– On en conclut qu’ils l’ont retrouvé entre-temps, mais c’est pas cool.

– Non. Tu me diras que vu la considération qu’ils accordent aux pouvoirs publics ils ne le vivent sans doute pas comme une grande perte. Pour autant, les Doukhobors ont le sentiment que le gouvernement refuse de reconnaître leurs valeurs et leur impose ses règles.

– Salauds de bureaucrates qui veulent envoyer leurs enfants à l’école !

– Typiquement. Ils vont donc lutter.

– Encore des manifestations ?

– Oui, mais toutes dénudées qu’elles soient les manifs restent la partie la plus décente de leur action. Les Fils de liberté vont plus loin. Sensiblement plus loin.

– C’est quoi sensiblement plus loin ?

– Des incendies volontaires et attaques à la bombe.

 -Mais ?! J’ai rêvé ou au milieu des valeurs qu’ils veulent défendre y’avait le pacifisme ?

– Attention, ils s’en prennent aux biens, ce qui est somme toute très logique pour eux, pas aux personnes. Mais ce sont des vrais bosseurs, dévoués à leur tâche. Entre 1923 et 1962, mais en fait essentiellement dans les années 20 puis entre 1959 et 1962, leur bilan est estimé à plus de 1 000 incendies et attaques à l’explosif.

– La vache !

– Je ne te le fais pas dire. Cela étant, ils ne font « que » trois victimes, toutes accidentelles. La première est une femme, elle-même Doukhobor, qui périt dans un incendie. Les deux autres se font sauter avec leur propre bombe en 1958 et 1962.

– L’ont un peu cherché. Enfin, sauf la première.

– Exact, encore que c’est logique.

– Comment ça ?

– Les Fils de la liberté se donnent pour mission de rappeler à l’ensemble des Doukhobors leurs valeurs et principes. Dont le rejet des possessions matérielles. Donc pour le réaffirmer auprès de l’ensemble de la communauté, leurs premières actions violentes dans les années 20 consistent à incendier des maisons et fermes. Les leurs.

– Attends, tu veux dire ?

– Ils foutent le feu à leur propre baraque, pour souligner la nécessité de ne pas s’attacher aux possessions terrestres.

– BIEN FAIT SALE ACAPAREUR !
Mais c’était chez nous ! Et on n’a plus rien à se mettre…
– PARFAIT !

Bon, histoire que le rappel circule, ils brûlent aussi les installations d’autres Doukhobors, faut que tout le monde en profite. Puis des bâtiments publics, des écoles, et des infrastructures de chemin de fer. La première utilisation d’explosifs remonte à 1923.

– Le Canadien est calme et courtois, mais j’imagine quand même que les autorités ont moyennement apprécié.

Y’a un moment où des responsables politiques courageux doivent se saisir des vrais dangers qui menacent notre société.

– Tu imagines bien. Beaucoup sont arrêtés suite à des manifestations nues, et prennent jusqu’à trois ans de prison.

– Pour avoir défilé à poil ?!

– Ouais. Fini de rire. Par ailleurs leurs enfants sont envoyés de force à l’école. Dans les années 30, les Doukhobors doivent faire face à la crise économique, mais sans trop bénéficier de soutien public, pour d’évidentes raisons. Ils se préoccupent donc plus de sauver leurs fermes. Un certain nombre feront l’objet de forclusion et seront saisies, mais beaucoup de Doukhobors parviendront à racheter individuellement leurs terres dans les années suivantes. Par conséquent, dans les années 50, les Fils de la liberté relancent une campagne de protestation, selon les mêmes méthodes. Entre 1959 et 1962, c’est reparti pour des destructions de propriétés de Doukhobors indépendants ou communautaires, de bâtiments publics, et d’infrastructures de transports et télécommunication.

– Mais ils sont nombreux, les Fils de la liberté ?

– Environ 600 Fils de liberté participent à des manifestations nues et brûlent leur propre maison, plus quelques 200 qui prennent part à des actions plus violentes. Soit environ 800 sur une population de Fils de la liberté estimée à 2 500, et près de 20 000 Doukhobors en tout.

– Ca fait quand même beaucoup de gens avec des torches et des bombes.

– Effectivement. En 1961-1962, on peut ainsi relever l’attaque à l’explosif d’un pont de chemin de fer, l’attaque d’un ferry, la destruction d’un pylône électrique, la pose de bombes dans des hôtels et dépôts de bus, l’attaque à la bombe d’un tribunal, et une tentative d’incendie d’une annexe de prison. Pour l’année 1962, on dénombre 259 incendies et attaques pour la seule région de Kootenay, leur principale zone d’implantation en Colombie Britannique.

– Je reconnais qu’ils ne chôment pas.

– Ah, oui, j’oubliais. En toute cohérence avec leurs principes, la plupart de ces actions sont commises à poil.

– Ils vont foutre le feu et poser des bombes nus ?

– Oui.

– A mon corps défendant, je sens poindre une forme d’admiration.

– Je ne suis pas surpris. Cependant les Canadiens dans leur ensemble ne partagent pas cette inclination. Beaucoup assimilent tous les Doukhobors à des Freedomites, et ils ne bénéficient que de peu de soutien populaire, en dépit du fait qu’on les emprisonne pour avoir manifesté nus et qu’on leur enlève leurs enfants.

– Attends, on leur enlève leurs enfants ? C’est un peu beaucoup quand même, non ?

– Le gouvernement de la Colombie Britannique décide de mobiliser pas loin du quart des effectifs de police montée dont il dispose, et de taper fort. Avec des chefs d’inculpation comme conspiration pour intimider les parlements de Colombie Britannique et du Canada, les Fils de liberté arrêtés sont condamnés à des peines qui vont jusqu’à 15 ans de prison. Par ailleurs, entre 1953 et 1958, c’est l’opération Snatch.

– L’opération enlèvement ?

– Oui. 200 enfants de 7 à 15 ans de Freedomites sont saisis et envoyés dans un ancien sanatorium pour tuberculeux de New Denver. Ils sont relâchés quand les parents acceptent de les renvoyer à l’école publique.

– Je persiste à penser que ça va trop loin.

– Tu n’es pas le seul. Dans les années 90, l’association des Survivants de New Denver, qui compte environ une centaine de ces anciens gamins, intente un recours contre l’Etat pour abus physiques, psychologiques, et sexuels. Sans résultat. En 1999, le médiateur de la Colombie Britannique recommande des excuses publiques inconditionnelles. En 2004, le gouvernement de l’Etat se contente de publier ses regrets. Par ailleurs, les lourdes condamnations infligées aux Fils de la liberté conduiront en réaction à la création de l’Association des libertés civiles de Colombie Britannique. En outre, près de 1 500 Freedomites vont camper pendant plusieurs années devant la prison où sont enfermés les leurs. Mais privés de chefs, ils s’assimileront pour la plupart rapidement à la société canadienne, ou a minima à leurs coreligionnaires moins virulents. Le courant Freedomite est considéré comme éteint depuis les années 80.

– Ca aura quand même duré un moment.

– Effectivement. Aujourd’hui, en attendant de devenir le peuple du 25ème siècle, les Doukhobors sont environ 30 à 40 000 au Canada, essentiellement en Colombie Britannique. Certains se déclarent encore Fils de liberté, mais comme je le disais ils sont largement pacifiés.

– Ouais, ben en attendant je trouve qu’on les a pas très bien traités. Je vais organiser une manifestation de soutien. Dès qu’il fera un peu plus chaud.

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