Who you gonna call ?

Who you gonna call ?

– Tu sais quelle a été LA grande controverse scientifique du 19e siècle, Sam ?

– La gr… ? Ben il y en a eu plusieurs, j’imagine.

– Oh oui. Je vais recentrer un peu : disons le grand débat qui a agité l’Angleterre victorienne. Une engueulade de plusieurs décennies.

– L’électricité ?

– Nope.

– La radiologie ?

– C’est plutôt un débat du 20e siècle. Non, le truc qui affole les dîners mondains dans la bonne société victorienne, c’est le paranormal.

– Pardon ?

– Le spiritisme, pour le dire avec le terme de l’époque, terme qui regroupe beaucoup de trucs plus occultes les uns que les autres. Les poltergeists, les esprits, les auras, la nécromancie, les ectoplasmes, la divination, la communication avec les âmes de morts et j’en passe. Et on en discute avec un parfait sérieux.

“… MON GODET D’ABSINTHE PUTAAAIN !”

– Oh, allez.

– Eh si. Mais d’abord, un peu de philo et d’histoire des idées.

– Oh non.

– Mais si. Et en allemand, en plus.

– Argh.

– En 1917, dans une conférence célèbre, le sociologue et économiste allemand Max Weber affirme que la principale caractéristique de la société moderne, c’est l’Entzauberung der Welt.

– Vilaine toux grasse, que tu as là.

– Le désenchantement du monde, andouille. En gros, Weber estime que le long processus de rationalisation du monde fait que la science, la raison et la technique ont eu la peau de la magie et de la foi. L’humanité s’est mise en tête que ce qu’elle ne savait pas encore, elle pouvait l’apprendre. Que tout se maitrise, quoi. Et que petit à petit, tout schéma d’explication du monde qui ressemble à autre chose qu’à une série de calculs se fait tout petit. Pour Weber, l’imagination a perdu, la science a gagné : le « grand jardin enchanté » qu’était le monde a disparu.

– C’est plus ou moins la suite logique des Lumières.

Yes it is, à ceci près que Weber n’y voit pas que des avantages – il écrit en pleine guerre mondiale et la rationalité moderne, on voit tous les jours ce que ça peut donner, au Front. Pour lui, ce « désenchantement du monde » s’accompagne inévitablement d’une perte de sens, d’un certain doute existentiel et de l’apparition d’une logique économique qui a un peu trop tendance à s’imposer comme l’unique critère rationnel de décision.

– Haha, il s’est bien trompé, ohlala.

– Gauchiste. Mais ceci dit, la réflexion de Weber est assez typique du 20e siècle. Au 19e, la frontière entre le rationnel et l’irrationnel, le normal et le paranormal, n’a pas tout à fait le même tracé. La science explore une telle quantité de domaines et découvre tant de champs d’exploration que rien n’est simple. Tiens, prends la théorie des germes : bon courage pour expliquer au grand public que nombre de maladies sont transmises par des choses microscopiques. La photographie, aussi : pouvoir fixer l’image d’un individu sur une plaque recouverte d’une gélatine dégueulasse, c’est de la magie pour pas mal de monde.

– Ah oui : « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ».

– Exactement : c’est la troisième loi d’Arthur C. Clarke. Et tu connais la deuxième ?

– Tiens, non.

– Elle explique à elle seule pas mal de choses sur ce qui va suivre : « La seule façon de découvrir les limites du possible est de s’aventurer un peu au-delà, dans l’impossible ».

Non, Buzz, non. Rassieds-toi.

– Moui…

–  Ce que je veux te dire, c’est que beaucoup d’esprits brillants du 19e siècle s’intéressent à toute une série de sujets bizarres. Je te parle de gens tout à fait raisonnables et sérieux, avec des gilets, des montres à gousset, des chapeaux haut-de-forme et des moustaches excessivement respectables. Aujourd’hui, on oppose à juste titre sciences et paranormal. Au 19e, nettement moins : la possibilité d’une existence des esprits ne parait pas a priori plus ridicule que d’autres idées novatrices comme la télégraphie sans fil. L’existence éventuelle des fantômes et d’une forme de survie de l’âme après la mort n’est jamais qu’un champ scientifique de plus. Et le mouvement spirite est un authentique mouvement d’idées, avec des arguments que personne ne peut se contenter de balayer d’un revers de la main.

– MMMMMMMOUI. 

– Sceptique, hein ? Pour comparer, dis-toi que ça ressemble un peu aux débats des années 50 et 60 au sujet des OVNI. Vu d’aujourd’hui, on a vite tendance à classer ceux qui y s’y intéressaient dans la catégorie des gens qui vivent avec des chapeaux en aluminum sur le crâne. À l’époque, c’est un véritable sujet, avec des arguments qui s’opposent, des scientifiques qui débattent, des études publiques et privées de grande ampleur, etc. Le fait qu’une bien belle collection d’escrocs plus ou moins ahuris se soient précipités pour se faire du pognon sur le sujet ne signifie pas que la controverse n’a pas existé scientifiquement – et elle continue, d’ailleurs. Il y a toujours des agences dont le métier consiste plus ou moins officiellement à étudier les OVNI, y compris en France. Eh ben du temps de Victoria, c’est la même chose avec ce qu’on classerait aujourd’hui dans la catégorie paranormale. Même la reine s’y intéressait, d’ailleurs. Buckingham a connu quelques soirées intéressantes quand Sa Majesté a tenté d’entrer en contact avec son défunt mari, le prince Albert.

– Tu es en train de me dire que c’est par pur esprit scientifique que des gars se sont mis à croire aux fantômes ?

– Ils ne sont pas mis à y croire. Ils se sont mis à étudier la possibilité de leur existence.

– Ah.

– Et ils ont même créé un club pour ça.

“Les gars pour le logo, j’ai pensé à un truc vous allez me dire…”

– Hein ?

– L’Angleterre, Sam. Peuvent pas faire trois mètres dehors sans créer The Honourable Society of Gentlemen Who Walk Three Meters Out ou un truc de ce genre. Et donc, bienvenue au sein du premier club de chasseurs de fantômes du monde, le Ghost Club of London.

– Une belle collection d’illuminés, oui.

– Pas du tout. Que du beau monde. Le club apparaît vers 1855 du côté du Trinity College de Cambridge, après une série de discussions informelles entre étudiants et professeurs. En 1862, l’existence du Ghost Club est officialisée. Il réunit une cinquantaine de personnes – tous des hommes, sans surprise – dont quelques célébrités. À commencer par Charles Dickens, membre fondateur.

– Attends, le Charles Dickens ?

– Lui-même. Et ce ne sera pas la seule grande figure à rejoindre le Ghost Club au fil des décennies. Tu peux ajouter le mathématicien Charles Babbage, le poète W. B. Yeats, le chimiste William Crooks, et plus tard le comédien Peter Cushing.

“”Obi-Wan Kenobi ? Surely he must be dead by now.”

– Non ? Grand Moff Tarkin ?

– Eh oui. Mais le membre le plus connu du Ghost Club, tu devrais deviner tout seul. On a tous les deux beaucoup d’affection pour un personnage capable d’inventer l’archétype du détective rationnel le lundi avant d’aller admirer des photos de mignonnes petites fées le mardi.

– Conan Doyle ?

– Lui-même, ardent partisan du mouvement spirite s’il en est. 

– Bon, OK, parfait, t’a fait ton petit numéro de name droping et je veux bien admettre que ce n’est pas juste le canular d’une bande d’étudiants complétement torchés. Ils faisaient quoi, les membres de Ghost Club ?

– Ben c’est un club. Des réunions.

– Ah. J’espérais quelque chose de plus…

– … Ghostbuster ?

– Ben voilà.

– Les fondateurs du Ghost Club sont davantage des mythsbusters que des ghostbusters. Leur approche est ouverte et critique : ils ne refusent pas l’idée que des phénomènes paranormaux puissent exister mais sont bien décidés à ne pas tout avaler. Leur démarche rappelle un peu celle du magicien Harry Houdini, particulièrement fumasse face aux escroqueries de certains mediums. Sur le reste, les rapports des réunions sont confidentiels et le Club veille toujours précieusement dessus, du coup c’est un peu compliqué de savoir exactem…

– Attends, il existe toujours ?

Oh oui, évidemment.

– Ben excuse-moi, ça ne va pas nécessairement de soi.

– Il s’agit d’une bande d’Anglais excentriques, Sam.

– … ça va nécessairement de soi.

–  Pour te donner une idée, chaque réunion du Club commence par dresser la liste des membres. De tous les membres. Morts compris.

– Pas bête. Le jour où il y en a un qui répond, mission accomplie.

– En tout cas, je ne sais pas s’ils ont tiré sur des créatures en slime à grands coups de proton packs, mais le club a mené plusieurs enquêtes de terrain.

On reconnait bien Conan Doyle.

– Comme ?

– Ils ont par exemple contribué à démonter les petites truanderies des frères Davenport, des magiciens américains qui avaient un peu trop tendance à confondre prestidigitation, spiritisme et bonne veille arnaque à l’ancienne.

– Il était important, ce club ?

– Numériquement, non, quelques dizaines de membres triés sur le volet seulement. Mais que du beau linge, en revanche, avec un paquet d’investigations à leur actif, plus de 2000 au milieu du 20e siècle. Tout au long du 19e, leur approche critique leur a garanti une réputation sans tâche avant que ça ne s’effrite au travers d’une série de trucages que certains membres du Ghost Club avaient avalé sans sourciller. Au point de finir par passer pour une bande de vieux glands crédules, ce qui est un peu injuste.

– Comme Conan Doyle et ses fées.

– Exactement. C’est le problème du doute érigé en dogme : à force, tu te mets à parler de complots toutes les cinq minutes plutôt que d’admettre que celui que tu avais pris pour un authentique medium n’est qu’un magouilleur de plus, un peu plus malin que les autres. C’est le cas de William Crooks, un universitaire et un chimiste pourtant réputé : c’est lui qui a découvert le thallium, un métal qui a permis de buter beaucoup de souris en entrant dans la composition de la mort aux rats, et qui est toujours utilisé aujourd’hui en scintigraphie cardiaque.

– Ah ben c’est très rassurant.

– C’est la dose qui fait le poison, Sam. Bref : Crooks a été incapable d’admettre qu’il s’était fait entuber en beauté par une célèbre medium du milieu des années 1870 : Florence Cook, une jeune femme qui prétendait être capable de faire apparaître sur scène le fantôme d’une petite fille, Katie King. Et qui faisait payer fort cher les représentations.

Katie “Pas-du-tout-une-comédienne-maquillée” King.

– Et le groupe ne s’en est jamais remis ?

– Non. Le Ghost Club actuel n’est que l’ombre de ce qu’il a été : une simple association paranormale de plus au milieu de beaucoup d’autres, et pas des plus scrupuleuses. Mais avec de chouettes archives.

– N’empêche… Il est où leur siège social ?

–  Du côté de Kensington, pourquoi ?

– Rien rien. Tu fais quoi, cette nuit ? J’irais bien à Londres fracturer une serrure ou deux.

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