Éros et Thanatos

Éros et Thanatos

– “Ooooon ira”.

– Sam.

– “Où tu voudraaaas quand tuuuuuu voudras“.

– Pour l’amour du ciel, c’est Halloween, tu crois franchement que c’est le moment de chanter du Joe Dassin sous ta douche ? Sans compter que j’aimerais bien avoir la salle de bains, merci, tu y es depuis deux heures.

– Je ne vois pas le rapport.

– Halloween, bon sang ! La celtique Sammhain, merde ! La nuit des morts ! Le temps où la frontière entre l’ici et l’au-delà se fissure pour laisser les choses tapies sous les tombes se faufiler parmi les viv…

– Oh ça va, ça va j’ai compris.

– Merci.

– “ET ON S’AIMERA ENCORE LORSQUE L’AMOUUUUUR SERA MORT”.

– Je… OK, tu l’auras voulu. Tu veux qu’on parle de s’aimer quand l’amour sera mort ?

– Attends un p…

– T’avais qu’à me laisser de l’eau chaude. Est-ce que le nom du comte Carl Tänzler von Cosel t’es familier ?

– Pas du tout.

– On va combler cette lacune. Tu l’auras sans doute deviné à quelques indices subtils, le cher homme est d’ascendance germanique – il est né à Dresde, pour être précis. Je t’ai dit qu’il était comte ?

– Oui ?

– Ben tu peux oublier. Ça fait partie des nombreux arrangements avec la réalité que se permettait cet excentrique de première, pas plus noble que toi ou moi. Il prétendait aussi avoir été diplômé de neuf universités différentes avoir servi comme capitaine de sous-marin dans la Kriegsmarine de Guillaume II, et inventé des tas de trucs et de machins dont personne ne voyait jamais la couleur.

– Un affabulateur.

Mythomane peut-être, mais avec une tête de savant fou version Hergé.

– Et même un mythomane pur sucre. En 1926, à 49 ans, Carl décide d’abandonner la mère patrie pour tenter l’aventure américaine, avant d’être rejoint par sa femme et ses deux enfants. On le retrouve quelques temps plus tard en Floride, où il exerce le boulot de manipulateur radiologiste au States Marine Hospital de Key West, en Floride. Pendant quelques mois, Carl se distingue surtout par sa capacité à ne pas se distinguer, jusqu’au jour où il voit débarquer dans son service une jeune de 21 ans : Maria Elena Milagro de Hoyos, fille d’un fabricant de cigares réputé du coin. Beaucoup s’accordent à la trouver très belle mais pour Carl, c’est le stade du dessus : celui du coup de foudre, d’autant que Maria de Hoyos correspond trait pour trait à la description qu’une voyante lui avait faite jadis de la femme de sa vie : brune, grande et fine, élégante…

“Faites-voir votre main. Je vois une belle rencontre. Je vois aussi que c’est pas le savon qui vous étouffe, petit dégoûtant”.

– Ah oui, elle s’est fait suer, la voyante, oualalala.

– Quitte à faire dans le cliché, autant y aller carrément. Bref : Carl tombe follement amoureux d’Elena.

– Il n’est pas père de famille ?

– Si et il a bien deux fois son âge, mais que veux-tu, l’amour a ses raisons, etc. En revanche, Carl est aux premières loges pour constater qu’Elena de Hoyos est dans le pétrin. Les examens qu’il mène sont de ceux qui t’emmènent directement en face d’un médecin qui a la gueule des grands jours.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que la malheureuse a la tuberculose. Pour faire simple, elle est foutue – ça prendra quelques années, mais les médecins ne lui laissent aucun espoir.

– Oh.

– Oui. Mais ça, c’est sans compter sur Carl : amoureux comme il est, il refuse de laisser la Camarde lui mettre des bâtons dans les roues. Avec un remarquable mépris pour tout ce qui pourrait ressembler à l’ombre d’un respect des procédures médicales, il se met en huit pour sauver la vie d’Elena à coups de traitements de choc, traitements qu’il met fiévreusement au point sur son temps libre avant de les administrer à Elena. Toniques, « médicaments » bricolés sur une paillasse, rayons X administrés jusqu’au domicile d’Elena après avoir fauché l’outillage à l’hôpital… Il ne recule devant rien, aucun effort, aucune dépense, aucun acte illégal. Le tout avec l’accord d’Elena, sans doute prête à tout tenter pour prolonger son existence – et puis Carl a indéniablement du style et du bagout.

– C’est à la fois très humain et très flippant. Et ça marche ?

– Bien sûr. Elena a survécu et ils sont partis vivre leur amour à l’étranger avant de mourir paisiblement à un âge extrêmement avancé.

– Ah c’est un soulagem…

– Mais non, enfin ! Déjà, on n’a aucune preuve que l’amour de Carl pour Elena ait été réciproque. Ensuite, Carl Tänzler a beau se démener, on ne trouve pas tout seul dans son coin le remède magique à la tuberculose. Elena laisse échapper son dernier souffle en 1931.

– C’est l’histoire d’amour la plus courte depuis longtemps.

– Oh, elle ne fait que commencer.

– Pardon ?

– Carl est du genre… Têtu. Effondré, il commence par régler la totalité des funérailles qui si elles ne sont pas grandioses, sortent tout de même de l’ordinaire. Avec l’accord de la famille, il paye l’édification d’un mausolée de marbre et offre aussi à la défunte les services d’un thanatopracteur qui embaume le corps avant l’enterrement, toujours avec l’aval de l’entourage d’Elena. Ce que la famille ne sait pas, c’est que Carl est le seul à avoir la clé du mausolée.

“Discret et de bon goût dans la catégorie meringue.”

– Oh non ne me dis pas…

– Tu commences à comprendre où ça mène, hein ?

– OUI ET JE VEUX PAS Y ALLER PARCE QUE J’AI PEUR.

– Là, lààà. Tout va bien se passer. Pendant deux ans, Carl semble inconsolable. Il ne cesse de se rendre au cimetière, s’épanche régulièrement au sujet d’Elena auprès de son entourage et pour le dire simplement, finit par saouler à peu près tout le monde avec son histoire d’amour éternelle brisée par le destin. Personne n’ose apparemment lui dire en face, mais on commence à trouver qu’il faudrait peut-être qu’il passe à autre chose, l’ami Carl.

– Et il ne va pas passer à autre chose, c’est ça ?

– En apparence, si. Deux ans après la mort d’Elena, Carl cesse subitement de se rendre au mausolée.

– Bon.

– Oh non, pas bon. Si Carl ne se rend plus au cimetière, c’est pour l’excellente raison qu’il a extrait le corps d’Elena de son cercueil, qu’il l’a flanqué dans une brouette et qu’il l’a ramené de nuit dans le laboratoire soigneusement fermé qu’il s’est bricolé au fond de sa propriété, dans la carlingue rouillée d’un avion réformé.

– Non, ça non. Tu l’as forcément inventé.

Non non.

– Comme je te le dis.

– ENFIN MAIS ELLE MORTE DEUX ANS PLUS TÔT.

– Mais elle a été embaumée. Je refuse de rentrer dans le sordide, mais disons que la dépouille d’Elena n’est pas suffisamment décomposée pour que ça fasse reculer Carl, qui se met en devoir de lui redonner l’apparence de la vie.

– MAIS EURGH.

– Quoi, t’aimes pas bricoler ? Parce que Carl, oui. Il fait probablement un tour au Castorama local, revient avec des cintres métalliques, des chiffons, de la cire, des désinfectants, de l’huile parfumée et du plâtre.

– Du pl… Comment ça du plâtre ?

– Quand on aime on ne recule devant rien. Carl se lance, comment dire, dans… Mettons dans un processus qui tient à fois de la taxidermie, de la sculpture, de la reconstitution plastique et de la momification pour grands débutants. Du corps d’Elena, il fait une sorte de poupée de chair, de cire et de plâtre en maintenant l’intégrité du corps avec des cordes de piano et des cintres tordus et en remplissant les… cavités…de chiffons.

– C’est la beauté intérieure qui compte, tu me diras.

– Je te vois claquer des dents, Sam, tu ne trompes personne avec cet air faussement détendu. Il reconstitue un semblant de visage avec du plâtre de la cire et des yeux de verre récupérés Dieu seul sait où. Il se procure d’authentique cheveux de femme pour remplacer ceux qui tombent du crâne d’Elena au fil des années. Quant à la peau qui a tendance à se barrer en lambeaux, si tu vois ce que veux dire, il la remplace au fur et à mesure par de la soie. Et il asperge Elena de parfums et de baumes pour masquer l’odeur de décomposition du corps à côté de qui il dort dans le lit conjugal, déserté depuis lurette par sa véritable épouse. Un scénariste de film d’horreur de série B se pointerait avec un scénario pareil, tu lui rirais au nez, et pourtant…

– Attends… Comment ça « des années » ? Il a joué à la poupée avec un cadavre combien de temps, le Frankenstein de Floride ?

– Sept ans.

– Oh merde.

– Comme tu dis. Mais tout de même, après sept ans, certains ont commencé à se poser des questions, ne serait-ce que parce qu’il est assez étonnant de voir un respectable sexagénaire acheter régulièrement des habits de femme alors qu’il est de notoriété publique qu’il vit seul.

– Oh s’il fallait embêter tous les hommes qui achètent régulièrement des robes, tu sais…

– Certes, m’enfin là ça devient un rien obsessionnel, d’autant que Carl se traîne déjà une belle réputation d’original et de farfelu un rien creepy. Mais ce qui finit de mettre la puce à l’oreille de la communauté de Key West, c’est un gamin qui raconte avoir aperçu un soir ce cher Carl derrière les fenêtres illuminées de sa maison, en train de danser avec une sorte de mannequin. Le corps d’Elena, autrement dit.

– Tu me diras, ça permet de mener plus facilement quand tu te lances dans un tango.

– Et personne ne vient râler pour des histoires d’orteils écrasés. Bref, cette fois, les rumeurs s’envolent et la famille d’Elena commence à avoir de sérieux doutes. En octobre 1940, la sœur d’Elena se rend au domicile de Carl, qui la laisse rentrer. Je te passe sa réaction quand elle entre dans la chambre à coucher de Carl et tombe sur ce qu’elle croit être à ce stade une simple réplique en cire du corps de sa sœur.  

Oh my sweet summer child.

– Cela dit, ça lui suffit pour foncer droit chez les flics, qui rendent une petite visite à Carl. Et découvrent pour la plus grande joie de leurs futurs psychiatres que la “poupée” de cire est en fait le cadavre d’une femme morte depuis près de dix ans,  “entretenue” avec les moyens du bord par un nécrophile légèrement obsessionnel.

– J’imagine qu’on arrête Carl.

– Oh oui, surtout que le coroner découvre tout un tas de petits gags amusants. Éloigne les enfants et les lecteurs les plus sensibles, s’il te plait.

– Quoi encore ?

– Ben c’est crade, là. Même pour nous.

Non mais vraiment, c’est à vos risques et périls.

– Bon, appel à toutes les voitures, le paragraphe qui suit est assez violent.

– Merci. A l’autopsie, le légiste constate que Tänzler a « reconstruit » de nombreuses parties du corps d’Elena, organes génitaux compris. Il lui avait inséré à l’endroit que je te laisse imaginer une sorte de… tube, capable de servir de vagin de fortune.

– Oh bordel…

– Ce qui n’empêche pas la justice d’estimer que Carl est suffisamment sain d’esprit pour être jugé. L’acte d’accusation porte sur le fait que le faux comte « a détruit une sépulture de manière arbitraire et malveillante avant d’enlever un corps sans autorisation ».

– C’est un peu l’euphémisme du siècle, non ?

–  J’imagine que le code pénal de Floride n’avait pas prévu toute la gamme des horreurs pratiquées par Carl, dont la ligne de défense est assez simple : vous ne pouvez pas juger, c’est que de l’amour, d’façon. Et le pire, c’est qu’il y a une forme de sympathie pour lui dans une bonne partie de la presse et de la population, touchées par le coup de l’histoire d’amour éternelle.

– Mais enfin…

– Au passage, un truc qui en dit assez long sur le regard des années 40 sur le corps des femmes, c’est qu’on ne s’est pas privée d’exposer la dépouille d’Elena au public – fais pas cette tête, c’est tout ce qu’il y a d’exact. Pas loin de 7000 curieux sont venus contempler le corps, exposé plusieurs jours au Dan-Lopez Funeral Home.

– Classe.

– Très. On a fini par foutre la paix à Elena plusieurs semaines plus tard seulement, quand on est allé enterrer à nouveau ses restes au Key West Cemetary, en prenant soin de ne pas marquer sa tombe pour empêcher toute nouvelle profanation. Pendant ce temps, à son procès, Carl s’est illustré par une série de déclarations qui laissent penser que son état mental ne relevait pas tant de la catégorie « doux excentrique romantique quoique peut-être un peu excessif » mais plutôt de « grand dément à interner de toute urgence avant qu’il ne fasse sérieusement du mal à quelqu’un ou à lui-même ».  

– Du genre ?

– Il raconte qu’il avait prévu de louer un dirigeable pour emmener le corps d’Elena jusque dans la stratosphère, « afin que les radiations de l’espace puissent pénétrer ses tissus et redonner vie à sa forme somnolente ».

– Ah très très somnolente, quand même. Et il a pris combien ?

– Que dalle.

– Encore une décision laxiste de ces juges rouges !

– En Floride, en 1940 ? Non, c’est surtout que les faits étaient prescrits.

– Il est devenu quoi ?

– Il a commencé par déposer une demande officielle pour récupérer le corps d’Elena, pour commencer.

– Non mais sans déconner.

– Sans déconner. Ce qui lui a été refusé, évidemment. Il a fini ses jours dans un relatif anonymat à Paso County, toujours en Floride, à bonne distance de Key West mais pas très loin de sa véritable épouse, Doris, qui n’était manifestement pas rancunière puisqu’elle lui a l’a semble-t-il pas mal soutenu sur la fin, jusqu’à sa mort en 1952. C’est là qu’il a écrit son autobiographie, publiée en 1947 dans un des pulps qui pullulaient à l’époque, Fantastic Adventures. Tiens, je t’ai même trouvé la couverture.

Thrilling.

–  Eh ben bon sang.

– Oh attend, il y a quand même un dernier petit truc. Carl avait sauvé quelque chose d’Elena.

– Hein ?

– Rien de glauque – enfin rien de glauque par rapport çà tout le reste. Il avait conservé un moulage en cire de son visage. Eh ben à la mort de Carl, tu sais ce qu’on a retrouvé chez lui, dans son lit ?

– Non ?

– Oh si. Un mannequin grandeur nature, 100 % en cire authentique, cette fois. À l’effigie d’Elena…

3 thoughts on “Éros et Thanatos

  1. Je n’ai pas encore lu mais ça me rappelle un docu que j’ai vu il y a longtemps : un médecin qui a volé le corps d’une patiente pour la changer en poupée, on va voir si je me goure…

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