Je vous préviens, c’est pas moi qui fais les cuivres

Je vous préviens, c’est pas moi qui fais les cuivres

Avertissement : comme parfois (bon d’accord : souvent), l’histoire qui suit, parfaitement authentique, a un côté franchement macabre. On a comme d’habitude tout fait pour garder un juste équilibre, mais c’est vous qui voyez.

– Inhumation ou incinération, en ce qui te concerne ?  

– … Mais il va y avoir UN jour, UN dimanche matin, où je pourrai manger tranquillement mes tartines ou ce n’est pas prévu ?

– Ce n’est pas prévu. Et donc ?

– Mais je n’en sais rien, moi ! T’as de ces questions. Et puis j’ai encore un peu de temps devant moi avant de prendre une assurance obsèques, merde.

– Avec ton hygiène de vie ? Je commencerais quand même à me pencher sur la question. Et puis ce n’est pas comme si c’était une question compliquée, franchement. Ça se joue entre deux possibilités.

– Ta naïveté te perdra, mon pauvre Sam.

– Quoi, il y a d’autres possibilités que l’urne ou le caveau ? Et pitié, ne ramène pas une fois de plus ton histoire de nonnes qui coulent.

– En théorie au moins, oui : il y a d’autres possibilités.

– Je sens que ça va encore être répugnant.

– Pas du tout. On ne fait pas plus propre que le truc auquel je pense.

– Mouais.

– Est-ce que la technique dite de la galvanoplastie te parle ?

– Un peu. C’est le procédé qui consiste à recouvrir un truc de métal en le plongeant dans un bain traversé par un courant électrique, c’est ça ?

– C’est ça, ça sert beaucoup en orfèvrerie et dans les arts de la table : une bonne partie des couverts que tu utilises tous les jours sont produits de cette manière. L’électrolyse permet de recouvrir à peu près n’importe quoi d’une fine couche métallique. On connaît la technique depuis 1805, l’année où le chimiste italien Brugnatelli, a recouvert d’or une série d’objets en les plongeant dans un bain avant de connecter le bousin à une pile déclinée du modèle imaginé par Volta.

Et puis après, c’est complètement parti en couilles.

– C’est passionnant mais je ne vois pas franchement le rapport avec ma future dépouille.

– Qu’est-ce qui n’est pas clair dans la phrase « L’électrolyse permet de recouvrir à peu près n’importe quoi d’une fine couche métallique » ?

– Oh non, ne me dis pas…

– Bien sûr que si. Et cocorico : c’est une idée française, monsieur.

– On parle de quelle idée, exactement ?

– Disons qu’on peut embaumer les gens de bien des manières. Et qu’au 19e, siècle plein d’enthousiasme scientifique s’il en est, il y a eu des gens pour se dire que ce serait une bonne idée de métalliser nos chers disparus.

– MAIS ENFIN POURQUOI, C’EST QUOI LE PROBLEME AVEC UNE BONNE VIEILLE CAISSE EN SAPIN, A LA FIN ?

– Attends, tu n’aimes pas l’idée de pouvoir conserver chez toi la momie indestructible et métallique de ton cher pépé, statufié dans son vieux fauteuil au coin du feu ?

– Pas trop, non.

– Blague à part, on peut trouver une foule de raisons. Certains ont même fait valoir que ce serait extrêmement utile dans certaines affaires criminelles, en permettant aux légistes de disposer d’un corps parfaitement préservé. Mais surtout, comme la couche de métal qui recouvre un objet traité par galvanoplastie est très fine, c’est un moyen de conserver l’exacte apparence d’un défunt. Or, garder l’image du corps et du visage d’un disparu, ce n’est pas neuf : c’est exactement le but de la statuaire, des photographies ou des masques mortuaires. La galvanoplastie pousse juste l’idée un peu plus loin, sans que ce soit tellement différent de la bonne vieille momification égyptienne.

– Enfin pardon mais les Égyptiens ne gardaient pas la momie de pépé dans leur salon.

L’avantage du modèle péruvien, c’est qu’il est plié pour ne pas prendre trop de place.

– Je plaisantais, sur ce coup. Les promoteurs de l’anthropoplastie funéraire, pour reprendre le terme technique, n’ont pas proposé de s’en servir pour garder le corps des défunts à domicile [1]. C’était plutôt l’idée de garantir la conservation du corps pour les siècles des siècles. Une technique d’embaumement comme une autre, en somme, mais moderne. Une idée brillante.

– Ah c’est le cas de le dire. Et tu dis que c’est un Français qui a eu l’idée ?

“Prends un chiffon et va faire briller Mamie, tu seras mignon”.

– Ouaip : Gaston Félix Joseph Variot.

– Quoi, des triplés ?

– C’est un seul monsieur avec trois prénoms, andouille. Variot est un médecin né en 1855 et qui a cassé sa pipe en 1930. Et entre temps, il faut croire qu’il n’a pas chômé. Il ne partait pas de nulle part, ceci dit : avant lui déjà, d’autres savants s’étaient penchés sur l’idée d’une conservation des tissus et des organes par la galvanoplastie. En 1877, le docteur Oré avait par exemple réussi à métalliser toute une série de « pièces anatomiques », régulièrement exposées dans les expositions scientifiques. Dont des cerveaux humains recouverts de cuivre, d’argent, de nickel, d’or…

Si si. On ne vous ment jamais.

– Eurgh.

– Franchement, tu imagines quelque chose de plus steampunk qu’un presse-papier de ce genre ?

– Eeeeeurgh.

– T’as vraiment la sensibilité d’un jeune enfançon. D’ailleurs…

– QUOI « D’AILLEURS » COMMENT CA « D’AILLEURS ».

– Ben en parlant de nourrisson, Variot a fait une communication intéressante devant la Société médicale des Hôpitaux de Paris, le 17 octobre 1890.

– Je refuse d’en entendre davantage.

– Je ne dis pas que ça ne va pas être un peu crade, mais c’est pour la science. Tu sais le gros problème auquel on fait face, quand on veut métalliser un cadavre ?

– Je ne métallise pour ainsi dire jamais de cadavres.

– Oh ? Tiens. Ben c’est lourd, du coup c’est un peu galère pour le positionner comme tu veux. Du coup, le bon docteur Variot a procédé à sa première expérience d’anthropoplastie funéraire sur le corps d’un nouveau-né parce que je cite : « d’une part, la surface cutanée enveloppante n’est pas extrêmement étendue et, d’autre part (…) notre installation bien primitive et nos modiques ressources ne nous permettaient pas de faire nos recherches sur une plus grande échelle. »

– Attends, le mec REGRETTE de ne n’avoir pas pu se lancer dans la métallisation de cadavres à grande échelle ?

– Ben oui, d’autant qu’il est tout content de ses résultats. Mais on est d’accord, Mary Shelley peut aller se rhabiller, question horreur.

– Je sais que je ne devrais pas poser cette question, mais ça marche comment ?

– Variot a commencé par badigeonner le corps avec une solution concentrée de nitrate d’argent. Non seulement ça lui donne un aspect noir et opaque à la peau tout en renforçant ses capacités conductrices, mais ça permet aussi de ralentir le processus de décomposition des tissus.

– J’essaie à la fois d’imaginer et de ne pas imaginer, c’est horrible.

– Oh c’est loin d’être le pire.

– Je ne suis pas sûr de voul…

– T’es pas arrivé jusque-là pour beurrer des tartines. Métalliser un membre isolé, c’est une chose. Mais métalliser un corps entier, c’est différent. Le problème de Variot, c’est la posture du cadavre. Là encore je cite : « on arrive, sans trop de difficultés, à métalliser des plâtres, des maquettes de terre glaise et même des cerveaux bien durcis, comme l’a fait M. Oré. Mais toutes ces pièces sont(…) nullement comparables au corps humain envisagé dans sa totalité (…) les divers segments des membres gardent une certaine flaccidité qui leur permettrait de se déplacer, si on n’assurait pas leur stabilité par des supports convenables ». Et pour ça… Tu es prêt ?

– Absolument pas.

– Le mieux, c’est encore que je laisse la parole à Variot lui-même : « voici quelques détails sur notre modus faciendi pour fixer le cadavre d’un enfant, avant qu’il ne soit plongé dans le bain galvanoplastique. Le corps (…) a été perforé à l’aide d’une tige métallique introduite par l’anus et poussée fortement au travers de l’abdomen et du thorax jusque dans le cou. »

– Je… Je n’arrive pas à croire ce que j’entends.

– Oh ben attends la suite : « à petits coups de marteau, on a fait pénétrer cette tige axiale dans la cavité crânienne, jusqu’à ce qu’elle vienne buter contre la voûte du crâne. »

– Ton Variot a enfoncé une tige à coups de marteaux à travers le corps d’un nouveau-né ?

– J’ai bien peur que oui.

– On dit que 2020 est une année pourrie, mais il s’en passait de chouettes, en 1890.

– Oui. J’ai le cœur bien accroché, mais je dois dire que je n’avais pas les genoux très solides en lisant le compte-rendu de sa conférence, d’autant que je te passe certains détails. Pour faire court, il y a d’autres opérations à prévoir, comme le remplacement des fluides corporels par un produit ad hoc.

Ah nan mais c’est tout un bordel, je vous jure.

– Pour quoi ?

– Pour enrayer là-encore le processus naturel de décomposition. Variot insiste sur le fait qu’il est indispensable avant toute métallisation « de remplir le système vasculaire du cadavre avec une bonne injection antiputride ». Il prévoit aussi des lavages d’estomac et un traitement à part des viscères avant de passer à la galvanoplastie proprement dite, galvanoplastie qu’il faut d’après lui entamer dans les 48 heures. Au terme du processus, il se dit certain que le corps ainsi isolé de l’extérieur par une fine carapace de cuivre ne se décomposera pas.

– Comment peut-il en être certain ?

– Il ne peut pas et il l’avoue lui-même dans une formule magnifique : « nous n’avons pas encore conservé de momie métallique pendant un long temps ». Mais au pire, il n’est pas inquiet : si la statue métallique obtenue devait se fissurer sous la pression des gaz dégagés par le cadavre, il suffit de faire un petit trou, de laisser tout ce bon air s’évacuer et de refermer avec une petite soudure. Autre possibilité : tu fous tout au four.

– Pardon ?

– Ben oui. Le cuivre fond à 1000°, mais les tissus humains se consument à une température bien inférieure. Du coup, c’est une sorte de petite Pompéi touch : ton enveloppe de métal n’abrite plus que du vide.

– Je ne peux pas m’empêcher de demander : ça donne quoi, visuellement ?

– Le soir de sa conférence, Variot avait justement amené avec lui le résultat de son expérience. D’après la description, l’enfant avait été recouvert d’une fine couche de métal, une sorte d’écorce ou de carapace très fine, à peine un millimètre d’épaisseur sur le torse et autour d’un demi-millimètre sur le visage et les mains, pour en reproduire aussi fidèlement que possible le moindre petit détail : « avec une couche épaisse, les détails de configuration seraient atténués, se fusionneraient, et il en résulterait un empâtement qui nuirait à la ressemblance générale ». C’est un vrai bordel pour obtenir exactement la bonne épaisseur au bon endroit mais comme le remarque Variot, « les artistes en galvanoplastie connaissent bien toutes ces difficultés techniques ». Lui précise bien que c’est un premier essai, encore imparfait.

– C’est bien modeste de sa part.

– N’est-ce-pas ? Je cite encore : « le jeune enfant métallisé que nous présentons (…) n’est certes pas un type parfait de momie galvanisée ; mais en examinant ce spécimen, on se fera une idée approchée des résultats auxquels on arriverait sans doute en utilisant les ressources des grands ateliers de galvanoplastie. »

– Ils ont dû être ravis de leurs nouvelles commandes, les gens des ateliers de galvanoplastie.

– Pour ce que j’en sais, l’expérience ne s’est pas poursuivie…

– Ah bon ? Je me demande pourtant bien pourquoi personne n’a trop aimé l’idée d’enfoncer des tiges de métal dans le fion des morts avant de les recouvrir de cuivre ?

– … En France.

– Pardon ?

– Oui, on a gardé la trace de quelques brevets déposés dans les années 1920 et 1930 aux…

– Attends laisse-moi deviner : aux Etats-Unis ?

– Gagné.

– Ô peuple industrieux.

– Bon, cela dit, ça n’a pas pris non plus. Les Américains peuvent être bien barrés, mais pas autant que certains médecins français du 19e, apparemment…

“Il y a un monsieur Goldfinger qui a appelé, il voudrait avoir quelques détails techniques”

[1] Enfin pas tous.

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