Pratiques solitaires, deuxième

Pratiques solitaires, deuxième

(la première partie c’est ici)

– Bon, j’ai cru comprendre que tu voulais de la reconnaissance, du prestige. Du prix Nobel.

– Oui, s’il-te-plaît.

– Du prix Nobel pour des gens qui se sont servis d’eux-mêmes pour leurs expériences ?

– Voilà. Si c’est pas trop demander.

– Ca ressemble un peu à un caprice, mais je suis dans de bonnes dispositions. Eh bien commençons par l’un des plus connus par ici, pour d’évidentes raisons : Pierre Curie. Après que lui et sa femme aient mis la main sur le radium, il a la bonne idée de s’appliquer des sels de radium sur le bras pendant plusieurs heures, sur plusieurs semaines.

– Mais enfin pourquoi ?

– Pour voir, essentiellement. Il voulait observer les effets.

– Ah ben il n’a pas dû être déçu.

– Ben à partir du moment où ils ont étudié de près la radioactivité et les matériaux radioactifs lui et sa femme se sont régulièrement plaints de ne pas être en grande forme, fatigués et tout.

– Tu m’étonnes.

– Lui est mort d’un accident de la circulation, mais Marie a elle développé une leucémie. Et deux prix Nobel, certes. Mais aussi une leucémie. Evidemment, ils ne pouvaient pas savoir, mais les sels sur le bras, pour le coup, pas une bonne idée.

Trois prix Nobel et ça se frictionne aux sels radioactifs “pour voir”…

Maintenant, si tu veux, on peut combiner ce qui précède. Un docteur allemand qui a bien reçu le Nobel après avoir expérimenté sur lui, ça te tente ?

– Ah ben je prends.

– Je te présente Werner Theodor Otto Forssmann.

Gutten Tag

– On va faire simple et l’appeler juste Werner Forssmann, non ?

– C’est pas plus mal. Son domaine, c’est la cardiologie. Nous sommes en 1929, et Werner pense qu’il est possible de placer un cathéter directement dans le cœur, pour par exemple y injecter des médicaments.

– Un cathéter, comme le truc des trains ?

– Non, ça c’est une caténaire. Un cathéter, c’est un petit tube qu’on insère dans un tissu ou une veine pour y injecter des produits. C’est…le port USB d’une intraveineuse, si tu veux.

– Ah. Et donc, directement dans le cœur ?

– Oui, mais attention. Je ne te parle pas d’une opération à cœur ouvert. L’idée n’est pas d’inciser la poitrine ou quoi que ce soit du genre. Il s’agit de faire remonter le tube le long d’une veine, par exemple dans le bras, jusqu’au cœur.

– Uh, c’est une autre paire de manche… Enfin, je ne veux pas dire que la chirurgie à cœur ouvert c’est facile, hein.

– J’imagine bien. Toujours est-il que Werner pense que c’est possible, et il veut essayer. Il en parle au chef chirurgien de l’hôpital dans lequel il est interne, qui lui interdit formellement de procéder à toute expérimentation humaine avant d’avoir bien étudié la question sur des animaux. Mais ça, ça n’intéresse pas Forssmann. Il veut essayer sur quelqu’un. Il en discute avec une infirmière, Gerda Ditzen, qui veut bien lui procurer le matériel nécessaire sous réserve que soit elle le sujet.

– Elle n’a pas froid aux yeux, quand même.

– Non. Elle et Forssmann s’organisent donc, puis il la place sur la table d’opération, et la sangle comme il faut. Et là, alors qu’elle ne peut plus bouger…

– J’ai très peur, d’un coup.

– Il s’anesthésie le bras, se fait une incision, et commence à s’insérer le cathéter. Lui-même, sur lui-même. A ce moment, il détache Gerda, qui doit bien reconnaître qu’elle s’est fait bananer, et lui demande de prévenir le département de radiologie.

– Le prévenir de quoi ?

– Qu’ils arrivent. Werner veut suivre la progression de son cathéter jusqu’au cœur, et prendre des clichés. C’est le moment de préciser que le tuyau en question devant atteindre le cœur depuis le bras, il fait quelque chose comme 65 cm. Que le docteur se pousse gentiment dans la veine.

Ca va, c’est pas si compli…AH PUTAIN CA M’AGACE CE TRUC !!!

Werner et Gerda débarquent donc en radiologie. Elle lui tend un miroir pour qu’il puisse mieux suivre ce qu’il est en train de faire, et ils prennent des photos en fluoroscopie pour documenter la chose. Et puis une belle radio quand il finit par atteindre son ventricule droit.

Je crois que ça touche.”

– Bravo, belle performance.

– Oui, ben c’est pas trop l’avis du chirurgien chef susmentionné, qui le fout dehors fissa. Il retrouve un poste dans un hôpital de Berlin, qu’il reperd aussi vite quand ses travaux sont publiés quelque temps plus tard. On lui explique alors qu’il peut aller « donner des cours dans un cirque, mais certainement pas dans une université allemande ». Il a néanmoins le temps de réaliser plusieurs autres démonstrations de sa procédure sur des lapins. Ce qui le conduit à se dire que s’il avait commencé avec ça il n’aurait jamais essayé sur lui, puisque les électrocardiogrammes montrent un bref arrêt cardiaque au moment du contact entre le cathéter et le cœur.

– Oups…

– Comme tu dis. Mais il doit cependant aller bosser ailleurs. Il continue à développer la technique sur des chiens, puis à nouveau sur lui. A NEUF reprises. Pour autant, la communauté médicale est partagée entre ceux qui le saluent et ceux qui le tournent en ridicule. Il quitte la médecine académique en 1932 pour aller pratiquer comme urologue. Un urologue certainement compétent, mais obscur. Il faut attendre 1956 pour que ses travaux soient reconnus. Mais pour le coup ils le sont bien, puisqu’il est co-récipiendaire du prix Nobel en tant que pionnier de cette technique.

– Eh ben voilà, finalement.

– Oui, c’est juste un peu dommage qu’entre-temps il n’ait rien trouvé de mieux que d’adhérer au parti nazi et de finir commandant dans l’armée pendant la Guerre.

– Euh, on va dire que c’était pour faire carrière après ses déconvenues comme chercheur ?

– Ecoute je n’en sais rien. Mais ça fait un peu tache sur la biographie d’un prix Nobel.

– Indubitablement. Tu n’aurais pas quelque chose dans la même, mais garanti sans nazi ?

– T’es pas la moitié d’un gars pénible, toi. Mais si, évidemment, bien sûr que j’ai ça.

– Je n’en doutais pas.

– Bon, alors on va aller pratiquement aussi loin de l’Europe centrale que possible, à savoir en Australie. Et à une époque pendant laquelle la population mondiale de nazis avait connu un net et bienvenu déclin, à savoir en 1979.

– Avant un rebond dont on se serait passé.

– C’est le moins qu’on puisse dire. Mais pour l’instant, faisons la connaissance de Barry Marshall et Robin Warren. Ils sont médecins, et ils sont australiens, ce qui signifie qu’ils sont nés et ont grandi dans un pays qui cherche à les assassiner en permanence. Pas des petites natures. Barry et Robin, comme beaucoup de ceux que nous avons cités, veulent démontrer quelque chose. En l’occurrence, ils contestent l’idée que les ulcères de l’estomac sont dus à une mauvaise hygiène de vie.

– Hein ? Attends…

– Non, ils ne sont pas là pour dire défendre la consommation d’alcool, de tabac, ou de nourriture trop riche.

Désolé, on annule.

A l’époque, le fait est que la plupart des personnes qui souffrent d’ulcères sont des buveurs et fumeurs, et il semble également y avoir une forme de prédisposition familiale, donc génétique. Par ailleurs, l’idée d’une cause externe, d’un facteur qui se développerait dans l’estomac pour provoquer des ulcères, ne paraissait pas crédible puisque l’estomac était considéré comme stérile. Au sens où en tant que milieu par définition très acide, personne ne pensait qu’il pouvait héberger une bactérie ou autre susceptible d’avoir des effets sur l’organisme.

– Dit comme ça, ça se défend.

– Certes, cependant Warren observe des bactéries dans des prélèvements stomacaux de patients souffrant d’ulcères. Donc, des bactéries peuvent survivre dans l’acide gastrique. Marshall et lui mènent alors une étude, et découvrent que quasiment tous leurs patients sont infectés par des bactéries, helicobacter pylori. Ils posent donc l’hypothèse que ces dernières sont à l’origine des ulcères. Mais ils ne parviennent pas à convaincre grand-monde, ne serait-ce que parce que l’idée que rien ne peut survivre dans l’estomac a la vie dure.

– Bon, je sens qu’il va falloir une démonstration.

– Evidemment. En 1984, Marshall décide de prendre les choses en main. Il est convaincu que le comité éthique de l’hôpital ne sera pas d’accord pour une expérimentation. Alors hop, il avale une dose de bactéries helicobacter pylori.

– Miam.

Vous prendrez bien un grand verre de science ?

– Après quelques jours, il commence à développer une gastrite, qui peut très bien mener à un ulcère. Il s’avère qu’en fait, la bactérie dégrade la paroi stomacale, qui devient alors vulnérable à l’acide. Sachant qu’un ulcère apparaît précisément quand l’acide gastrique attaque la paroi de l’estomac. Le processus demande du temps, et il peut être aggravé par l’hygiène de vie, ce qui explique les constatations initiales sur la typologie des patients.

– Je trouve ça convaincant.

– Marshall et Warren vont plus loin, en démontrant que des médicaments qui éliminent la bactérie préviennent les ulcères. En outre, depuis, il s’est également avéré que la bactérie est un facteur important de cancer de l’estomac.

– Je ne sais pas ce qu’on lui a fait, mais elle a après nos tripes.

– Mmm, c’est pas si simple.

– Moi ça m’a l’air assez simple.

– Hé non. En effet, les recherches menées depuis ont montré que la plupart des gens qui sont infectés par la bactérie ne développent ni cancer ni ulcère. Par ailleurs, elle semble aussi apporter une protection, cette fois, contre le cancer de l’œsophage et les brûlures d’estomac. La même bestiole protège l’œsophage, mais peut endommager l’estomac. Donc la doctrine médicale est de ne la traiter que si un patient développe des problèmes au niveau de l’estomac.

– Toujours est-il que tout c’est parce que quelqu’un a bien voulu prendre le risque de s’abîmer un peu l’estomac.

– Exact, en vertu de quoi Marshall et Warren ont reçu le prix Nobel de médecine en 2004, pour avoir avalé des trucs bizarres et pas très sains.

– Les Australiens bénéficient d’un avantage un peu déloyal dans ce domaine.

– Possible. Allez, tiens, on reste dans le domaine gastrique. Un autre exemple, toujours plus proche de nous : David Pritchard. Il est immunologiste et biologiste à l’université de Nottingham.

D’après nos infos sur la population locale, c’est sans doute…un hibou ?

Il travaille sur l’effet des vers parasitaires sur le système immunitaire des rongeurs, et se dit qu’il faudrait passer à des travaux sur les humains. Ce qu’il commence à faire à l’occasion d’un voyage d’étude en Papouasie/Nouvelle-Guinée. Il récupère et étudie des échantillons fécaux des locaux, parce que c’est ça la recherche en médecine.

– C’est tellement glamour, on n’en parle pas assez dans les séries hospitalières.

“Ouais, on a du caca de qualité supérieure aujourd’hui !”

– Pritchard constate que les personnes qui présentent les plus forts taux d’anticorps liés à des allergies saisonnières sont également ceux dont les vers sont les moins développés. A partir de là, il élabore l’idée que les vers neutralisent en partie la réaction immunitaire. Cela dit, tu commences à avoir l’habitude, avoir une intuition c’est bien…

– Mais pouvoir la tester c’est mieux.

– Exactement. En 2004, il décide donc de s’auto-recruter pour une étude. Et il s’auto-injecte les vers en question. Ou plus exactement, il s’applique sur le bras un bandeau plein de larves, et le laisse plusieurs jours pour être sûrs que ça pénètre bien. Ce qui selon ses propres mots occasionne une « démangeaison indescriptible ». C’est le moment de préciser que les vers en question tuent chaque année environ 65 000 personnes dans les zones tropicales, et provoquent des anémies chez des centaines de milliers d’autres. Heureusement, c’est manifestement une question de quantité et de conditions, et Pritchard démontre ainsi que si la chose n’a sans doute rien d’agréable, c’est sans danger particulier quand il y a un protocole autour.

– Mais du coup, c’est quoi l’intérêt ?

– L’intérêt c’est de pouvoir lancer en 2006 une véritable étude clinique, avec 30 patients qui souffrent d’asthmes et d’allergies diverses. Ceux qui ont reçu des vers ont confirmé une nette diminution de leurs symptômes. Et les recherches se poursuivent au moment où on s’en parle.

– Il a ouvert la voie, quoi.

– Voilà. Allez, pour finir, si tu veux remporter des prix sans prendre trop de risques, tu peux aussi viser l’Ig Nobel.

– Les prix Nobel parodiques ?

– Ils ne sont pas vraiment parodiques. C’est de la science qui fait sourire, mais qui n’est pas idiote pour autant. Ce qui nous amène au docteur Donald Unger. C’est a minima l’occasion de rappeler qu’on peut s’appeler Donald sans être totalement con.

– C’est vrai. Qu’a-t-il donc fait, ce bon docteur ?

– Eh bien il s’est consciencieusement fait « craquer » les articulations de la main gauche, au moins deux fois par jour. Pendant plus de 50 ans. Mais uniquement celles de la main gauche. La droite c’était pour…

– Je veux pas savoir.

– C’était pour le groupe contrôle.

– Ah, oui, d’accord, mais enfin pourquoi ?

– Pour vérifier si sa maman, ses tantes, et sa belle-mère, je cite l’étude, avaient raison de l’avertir que cela pourrait provoquer de l’arthrite. Dont il ressort que non. Unger n’est pas le seul à la dire. Le mécanisme exact derrière le craquement/claquement des articulations n’est pas encore tout à fait compris, aussi surprenant que cela puisse paraître, mais toutes les études tendent à indiquer qu’il n’est pas néfaste.

Sauf éventuellement quand ça finit par fortement agacer le voisin, bien sûr.

– Tu veux dire qu’en vrai, cette pratique manuelle solitaire n’a pas non plus d’effets dommageables, contrairement à la légende ?

– Je ne vois pas à quelle autre tu peux faire allusion, mais non.

– Tu ne m’as peut-être pas bien entendu, hé hé.

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