Plus vite, plus haut, plus fort, plus n’importe quoi

Plus vite, plus haut, plus fort, plus n’importe quoi

– Au risque de me répéter : mais quelle année pourrie.

– Tu risques surtout le manque d’originalité et le plagiat.

– M’en fous, je ne suis plus à ça près. Tu te rends compte qu’avec tout ça, on a à peine eu le temps de réaliser qu’on était privé de Tokyo ?

– C’est vrai.

 -Alors que Tokyo 2020, quoi. Ca faisait quand même quelques années qu’on avait pris date.

– Exact.

– On était prêt.

– Euh, non, pas spécialement.

– Oh, si, quand même.

– Je ne suis pas d’accord. Ca fait 7 ans que je prêchais dans le désert.

– Que tu…tu prêchais quoi, exactement ?

– Ben qu’il fallait lancer un rigoureux programme si nous voulions être prêts.

– Voilà, exactement. Donner des moyens aux clubs et fédérations.

Allez, du nerf maintenant.

– Non. Je ne vois pas ce que des sportifs viennent faire dans cette histoire.

– Excuse-moi ?! C’était quand même la base pour se préparer à Tokyo 2020.

– Pas du tout ! Des programmes de recherche et d’armement.

– Mais de qu’est-ce que tu racontes ? Je te parle de Jeux Olympiques, et tu me réponds programmes d’armement !

– Ooooh, les Jeux Olympiques… Pardon, je pensais que tu faisais allusion à des trucs vraiment importants. Comme le fait qu’en 2020 Tokyo était censé être en pleine guerre des Kaijus, attaqué par des créatures maritimes géantes.

– C’était ton idée de 2020 ?

– Je ne suis pas certain que ça aurait été pire. On est confinés, on a le droit de rien faire, et on n’a même pas de robots géants. On s’est fait avoir.

– Uh. Je ne peux pas te donner tort.

– Tu vois.

Le budget de Tokyo s’en remettrait bien plus vite que des JO.

– N’empêche qu’on n’a pas eu de Jeux Olympiques. Et qu’on n’est même pas sûr de rattraper l’année prochaine.

– Mais, pffff, les Jeux Olympiques, aucun intérêt.

– Je ne peux pas te laisser dire ça !

– Oh, oui, d’accord, c’est pas inintéressant pour qui apprécie le sport, surtout que pour le coup ils avaient décidé d’intégrer enfin au programme des trucs qui valent la peine. Pour autant, les JO, c’est plus ce que c’était.

– Faut vivre avec son temps.

– Je veux bien, mais ça va au-delà de la simple modernisation des pratiques. Je te rappelle que parmi les principaux sponsors 2020 du CIO, organisation non lucrative comme chacun sait, tu as quand même un fabricant de soda, un des plus gros sites marchands en ligne, et une marque de voitures. Les JO, promoteurs du diabète, de l’obésité, de la sédentarité, et, c’est quoi les autres trucs…ah oui, le sport et l‘amateurisme désintéressé. La bonne blague.

– Ah oui, bien sûr, mais il faut bien trouver des moyens pour organiser la première compétition sportive au monde.

– Certes. Surtout du côté des pays hôtes, quand même, parce que le dépassement de budgets et les infrastructures inutilisables après sont aussi en passe de devenir des disciplines olympiques.

– D’accord, je vois, monsieur est contre tout, au point de contester une des rares manifestations universelles qui unissent les nations.

– Oui, tant qu’elles peuvent se rallier pour soutenir quiconque porte leur drapeau contre les autres, indépendamment de tout intérêt sportif. Quand tout ce qui compte c’est d’entendre ton hymne national plutôt que de voir des belles performances, c’est plus du sport.

– Mais c’est quand même navrant d’être cynique à ce point !

– Je ne suis pas cynique. Je regrette le temps où les JO étaient, comment dire, plus artisanaux. Pour ne pas dire improvisés. Parce que c’est quand même comme ça qu’on a eu les épreuves les plus mémorables.

– C’est du passéisme à la petite semaine ça. C’était mieux avant et tout.

– Ah non. Je te mets au défi de trouver une épreuve olympique qui a atteint le niveau de n’importe quoi du marathon de 1904. Je vais même aller plus loin : on ne fera jamais aussi barré que les Jeux de 1904, tout court.

– Je te rappelle qu’il est prévu d’organiser une Coupe du monde de foot dans le désert.

– Ils ne feront pas mieux. Ou pire.

– Tu m’intrigues. Ils ont eu lieu où, les JO 1904 ?

– Après Athènes en 1896, pour la référence historique, puis Paris en tant que berceau du mouvement olympique moderne, c’est Chicago qui est choisi. Mais il se trouve que 1903 marque un anniversaire, soit les 100 ans de la vente de la Louisiane aux Etats-Unis.

– Je ne vois pas le rapport.

– A priori, il n’y en a pas. Cependant Saint-Louis a décidé de monter à cette occasion, en 1904, l’Exposition de Célébration de l’Achat de la Louisiane, ou Louisina Centenial Purchase Exposition (LPE). Autrement dit, une Exposition Universelle. Et les organisateurs ne veulent pas subir la concurrence d’une autre manifestation internationale comme les JO.

– Mais ça n’a rien à voir !

– Ca fait deux événements dans des grandes villes des Etats-Unis au même moment. Le Comité d’Organisation de la LPE propose alors tout simplement de déplacer les JO à Saint-Louis, et donc de les jumeler avec l’Exposition Universelle. Si le Comité International Olympique refuse, il menace d’organiser des événements sportifs concurrents dans le cadre de l’Expo.

– C’est un tout petit peu du chantage, quand même.

– C’est une politique…volontariste et audacieuse. Du genre qu’apprécie le tout nouveau président des Etats-Unis, Theodore Roosevelt, qui se rallie à la cause de Saint-Louis et soutient l’idée d’un déplacement des JO de Chicago. Si bien que Pierre de Coubertin, le président du CIO, finit par céder. Les JO se tiendront donc à Saint-Louis, pendant l’Expo Universelle. Roosevelt est d’ailleurs nommé président d’honneur du Comité d’organisation des jeux. Conséquence immédiate, de nombreux athlètes n’ont aucune envie de faire la route jusqu’à une ville relativement méconnue du Midwest américain, et beaucoup de pays abandonnent carrément l’idée d’envoyer une délégation. Au final, il n’y a qu’une quinzaine de nations représentées, et l’écrasante majorité des participants vient d’Amérique du nord. Moins de la moitié des compétitions comptaient d’ailleurs des concurrents non-américains.

– Ce n’était jamais que la troisième édition, on n’avait pas encore tout à fait atteint l’objectif d’universalité.

– Pour le moins. D’ailleurs on ne va pas se mentir, les organisateurs de la LPE ne voulaient pas de la concurrence des JO, mais à l’époque ces derniers sont loin d’avoir leur popularité contemporaine. Ils constituent une forme d’attraction sportive annexe de l’Expo Universelle. Au point que leur périmètre est aujourd’hui encore un peu flou.

– Comment ça ?

– L’Exposition Universelle comptait un Département de Culture Physique, dont le responsable James Sullivan était également directeur des Jeux. Il organise tout un ensemble de manifestations sportives sur la durée de l’Expo, soit du 30 avril au 1er décembre. Parmi elles, celles inscrites au programme officiel du CIO, mais aussi des championnats nationaux américains ou des compétitions qui ne sont pas olympiques. Pas évident de faire le tri. Ainsi, le CIO ne retient aujourd’hui qu’une partie des compétitions comme relevant officiellement des Jeux Olympiques de 1904. Il en limite la période entre le 1er juillet et le 23 novembre.

– Ce qui est déjà pas mal pour une olympiade.

– On est loin des 15 jours actuels. Et même dans cette fenêtre, toutes les compétitions ne sont pas considérées comme olympiques. Ce qui est dommage, puisque ça nous prive de l’inscription au palmarès officiel de la course en sac.

– Effectivement regrettable.

Franchement, entre ça et du tir à la carabine ? FRANCHEMENT ?

Cela dit, même avec des participants venus essentiellement des mêmes pays, sur 6 mois de compétition, il y avait de quoi proposer un beau programme.

– Sans doute, mais sous la direction de James Sullivan, l’organisation a manifestement alterné entre le je-m’en-foutisme/amateurisme parce que les JO étaient un peu la 5ème roue du carrosse de l’Expo, et le n’importe quoi complet parce qu’il avait des idées…à la con.

– Comment ça ?

– Laisse-moi te parler un peu du programme de l’Exposition elle-même. Comme toujours, l’idée est d’y présenter un panorama des sciences, techniques, et connaissances du monde entier. C’est aussi l’occasion pour les Etats-Unis, qui à l’époque s’affichent de plus en plus comme une puissance mondiale montante, de se revendiquer comme tels, comme un des avant-postes de la civilisation occidentale. On expose donc des « monuments » typiques, comme la fameuse cabane de Lincoln dont nous avons déjà eu l’occasion de dire qu’elle n’était très certainement pas du tout la cabane de Lincoln. Mais aussi des peuplades réputées primitives, dans le but de présenter aux visiteurs à la fois la diversité du monde et la supériorité de la civilisation, et même tout simplement de la race, blanche.

– Carrément ?

– Ah oui. Parmi les pavillons des différentes nations, tu as aussi des reconstitutions qui visent à présenter aux visiteurs esbaudis « d’authentiques sauvages » et peuplades inférieures. Une forme d’exposition coloniale, mais universelle. Tu as ainsi des villages philippin, pygmée, indien, syrien, turc, ou inuit.

– Un village inuit en Louisiane ?

– Je ne garantis pas l’authenticité des igloos. Attention, les figurants en question viennent bien des pays en question et sont de véritables représentants de ces communautés, mais ils sont là en tant que professionnels du spectacle, en quelque sorte, c’est-à-dire qu’ils ont des contrats et sont payés pour jouer leur numéro. Cela dit l’idée de fond, c’est le mot, est quand même bien de présenter des peuples arriérés et inférieurs à l’homme blanc.

– Appelons les choses par leur nom, c’est une forme de zoo humain. Un spectacle humiliant et dégradant, une honte pour ses organisateurs comme ceux qui sont vus venus de repaître de la supposée arriération des individus ainsi exposé de la façon la plus insultante qui soit.

Heureusement, la civilisation a progressé depuis, et n’est plus jamais retombée dans de tels travers.

– Or il se trouve que James Sullivan, qui est donc le responsable du département Education Physique de l’Exposition et aussi le directeur des Jeux, a une autre idée. Il veut profiter de l’Expo pour organiser des démonstrations sportives dont l’objectif serait précisément de démontrer la supériorité physique de l’athlète blanc.

– Quoi ?!

– Il propose de monter des journées d’épreuves physiques à l’occasion desquelles des représentants de ces différentes populations « primitives » montreront ce dont ils sont capables en matière de prouesses athlétiques. Et Sullivan espère que la conclusion sera la supériorité de l’homme blanc, ainsi établie sur le corps comme sur l’esprit. Attention, pour lui il doit s’agit d’une démonstration rigoureuse. Il baptise donc cette manifestation les Journées Anthropologiques, et en confie l’organisation pratique au Field Museum de Chicago, un musée d’histoire naturelle de tout premier plan. C’est William McGee, anthropologue et responsable du Département d’Anthropologie de l’Exposition, qui doit s’assurer de la qualité des relevés et observations, afin que leur rigueur scientifique ne soit pas contestable.

– Attends, on parle de qui, et ils vont faire quoi ?

– Une centaine de participants sont recrutés parmi les « sauvages » représentés à l’Exposition, notamment des Amérindiens (Pawnees, Sioux, Crows, Navajos, Ojibwés), des Aïnous du Japon, des Syriens, des Patagoniens, des Zoulous, des Pygmées, et des Philippins (Negritos et Igorots). Je te rappelle que dans le cadre de l’Expo, ils étaient payés pour apparaître dans les différents tableaux. Ils ne sont donc pas tous partants, loin de là, pour participer gratuitement à des épreuves sportives dont beaucoup ne voient pas l’intérêt.

– A savoir ?

– Les Journées Anthropologiques sont prévues sur deux jours, les 12 et 13 août. Le 12, le programme porte sur des épreuves sportives du type de celles que pratiquent habituellement les Blancs, dont le lancer du poids, les sauts en hauteur et longueur, le mile, le 100 mètres, et autres. Les règles sont expliquées une fois, en anglais. Autrement dit, beaucoup participent pour la première fois à une épreuve à laquelle ils ne comprennent pas forcément grand-chose. Sur le 100 mètres, tout le monde ne saisit ainsi pas le concept du pistolet pour annoncer le départ, certains s’arrêtent avant la ligne, d’autres comprennent qu’il faut passer en-dessous la cordelette. Autre exemple, sur une épreuve de lancer de poids, seuls trois concurrents se présentent. Ils lancent une fois, puis refusent un deuxième tour parce qu’ils n’en voient pas l’intérêt.

– Sur le fond, ils n’ont pas forcément tort.

– Ah ben c’est sûr que l’intérêt profond de faire des tours de piste… Et encore, initialement les organisateurs voulaient aussi un tournoi de water-polo.

Un peu ça, mais beaucoup, BEAUCOUP moins sympa.

Le lendemain, les épreuves sont censées être plus « typiques », plus proches de ce que nos bons sauvages ont l’habitude de faire dans leur quotidien.

– C’est-à-dire ?

– De l’escalade de mât, de la danse, de la lutte, du tir à l’arc, et du lancer de javelot, et même, soupir, du lancer de boue.

– Du…lancer de boue ?

– Ben oui. Me regarde pas comme ça, il s’agit littéralement pour des équipes adverses de se balancer la boue. Et si tu veux tout savoir, les Pygmées sont censés être particulièrement bons dans cet exercice.

– Je ne tenais pas spécialement à le savoir.

– De manière générale, ce n’est pas un succès. Même pour des épreuves dont on peut objectivement penser qu’elles sont en effet plus proches d’activités traditionnelles, comme le lancer de javelot, il apparaît que lancer un projectile uniquement conçu pour aller loin n’a que peu de rapport avec un usage pour la chasse, et que sans entraînement tu ne réalises pas miraculeusement des performances remarquables. Si tant est que ça t’intéresse, déjà.

– Quelle surprise, vraiment, si je m’attendais.

– McGee en conclut que les observations et relevés statistiques ne sont pas exploitables, et qu’il n’y a rien à en tirer de valable. Sullivan, au contraire, considère que c’est un succès, et que ses Journées prouvent manifestement la supériorité physique des Blancs. Si des Indiens n’ont pas été capables de battre le record du monde de lancer de javelot du premier coup, bien que ce soit un truc qu’ils font, lancer des machins, c’est qu’ils sont intrinsèquement moins bons.

– Quelle surprise, vraiment, si je m’attendais.

– A noter que pendant ce temps, c’est un athlète noir américain qui gagne le 400 mètres des JO. Et puisqu’on parle de vrai olympisme, Pierre de Coubertin considère les Journées Anthropologiques comme une mascarade embarrassante et une erreur. Il estime que de telles compétitions perdront tout leur intérêt « lorsque les hommes noirs, rouges, et jaunes auront appris à courir, lancer, et sauter, et laisseront les Blancs derrière eux ».

– C’est tout à son honneur. Mais c’est quand même navrant.

– Pour le moins. Bon, maintenant que je t’ai présenté un peu le contexte et la personnalité de l’organisateur en chef, parlons un peu de ces Jeux Olympiques, veux-tu ?

– Maintenant que je sais qu’il ne sera pas question de course en sac je suis un peu moins enthousiaste, mais allons. Tu m’as promis un marathon mémorable.

– Je n’ai pas oublié. Les JO de Saint-Louis sont les 3èmes de l’ère moderne, et ils apportent un élément majeur aux olympiades telles que nous les connaissons, puisque c’est à cette occasion que sont introduites les trois médailles en or, argent, et bronze remises aux trois meilleurs participants de chaque épreuve.

– Les métaux nobles.

– Exactement. Et en parlant de médailles, je ne peux aborder les Jeux de de 1904 sans mentionner George Eyser, qui en a remporté la bagatelle de 6, soit 3 en or, dont 1 à la montée à la corde, 2 en argent, et 3 en bronze.

– Beau palmarès ! La montée à la corde, il était donc…gymnaste ?

– Oui. Enfin non, il était comptable, et pratiquait la gymnastique à côté, amateurisme oblige. Surtout, il était unijambiste, suite à une rencontre malheureuse avec un train qui entraîne l’amputation de sa jambe gauche.

On vous laisse deviner lequel c’est.

– Mais euh…il a concouru avec les valides ?

– Tout à fait. Et avant que tu soulignes qu’outre la montée de corde il s’est distingué aux barres parallèles, à la barre fixe, et au cheval d’arçons, épreuves qui j’en conviens jouent plus sur le haut du corps (et encore), saches que parmi ses médailles d’or il y a celle en saut de cheval. Qui jusqu’à preuve du contraire comprend une dimension de course d’élan assez importante.

– Je suis admiratif.

– Sachant qu’il y a aussi participé à d’autres épreuves d’athlétisme, même s’il a eu moins de réussite.

Il a juste fait mieux que vous et moi.

Et puisque nous parlons d’athlétisme, abordons la course reine, l’épreuve mythique, celle qui renvoie le plus spontanément à la Grèce antique, le marathon.

– Aaaaaaah, quand même.

– Le marathon est l’un des 12 événements qui a fait partie de toutes les olympiades modernes. Celui de Saint-Louis est donc le 3ème des JO. Il se court sur une distance de…

– Je sais ! 42,195 km.

– Eh ben non. Un tout petit moins que 40 km. Oui parce qu’on peut nous jouer de la flûte sur la distance « exacte » parcourue par Phidipiddès pour annoncer aux Athéniens la défaite de la flotte perse, la distance officielle du marathon a été définie en 1921. Jusque-là, c’était « plus ou moins 40 bornes, voilà, ça fera l’affaire ».

– Note que ce sont quand même les 40 premiers kilomètres les plus durs, de toute façon.

– Et ceux-là sont particulièrement corsés, puisque le parcours compte 7 collines, histoire de pimenter un peu les choses. Toujours au chapitre conditions de course, le départ est donné le 30 août. A 14h30. En Louisiane.

– Mais c’est pas un peu le pire moment ?

– Plutôt, oui. Sauf si tu tiens vraiment à courir par 32°C, avec 90 % d’humidité. C’est certainement ce qui explique, au moins en grande partie, que le gagnant l’a emporté en 3h28’53, soit le plus mauvais temps de l’histoire olympique.

– Oh les nuls !

– Par ailleurs, moins de la moitié des concurrents arrivent au bout, puisqu’ils sont 14 à franchir la ligne, sur 32 concurrents.

– C’est pas énorme, 32.

– Ca dépend. Dans la mesure où seuls les Etats-Unis, la Grèce, l’Afrique du Sud, Cuba, et le Canada étaient représentés, dans l’absolu c’est pas si mal. Il convient de préciser qu’un certain nombre d’entre eux n’avaient jamais couru de marathon avant.

– Ca explique des choses.

– Oui, mais y’a pas que ça. Les concurrents courent au milieu de la circulation, qui n’est pas arrêtée. Ils doivent donc faire avec les piétons, voitures, chariots, trains, trolleys, et bus. C’est dangereux pour eux, et pour les autres : une voiture a fait un écart pour éviter un coureur, et a fini dans le fossé avec deux blessés graves.

– Encore bravo à l’organisation.

– Ce n’est pourtant pas ce qu’elle a fait de pire. Tu te souviens de James Sullivan, en charge de la Culture Physique pour l’Exposition Universelle, et donc des Jeux ?

– Et de prouver la supériorité blanche, oui, je ne l’ai pas oublié.

– Il se dit que ce marathon offre une bonne occasion d’étudier les effets de la déshydratation.

– Mais…il n’est pas juste con, il est dangereusement con !

– C’est ça. Il n’y a donc que deux points d’eau pour toute la course, à 9 et 18 km sur le parcours, et plus rien après. Sullivan décide de ne prévoir que ça, alors que la course est courue sur des routes poussiéreuses par 32°C.

– Ca promet.

– C’est peu dire. Mais maintenant que les conditions sont posées, donnons le départ.

Et c’est parti ! Si si, c’est à peu près ça.

Assez rapidement, un meneur se dégage. Il s’agit de Thomas Hicks, un coureur américain qui a déjà fait des marathons, ce qui lui donne un avantage certain. Il compte jusqu’à 3 km d’avance à 16 bornes de l’arrivée.

– C’est plutôt bien parti.

– Oui, sauf que ce n’est pas lui qui arrive le premier dans le stade où est jugée l’arrivée. Il s’agit de Fred Lorz, un compatriote. Lorz se pointe, bien fringuant pour qui vient de courir 40 km dans la poussière et sous le soleil, et franchit la ligne d’arrivée en vainqueur. Il est acclamé par le public, et Alice Roosevelt, la fille du président, vient même prendre une photo avec lui. Il reçoit immédiatement sa médaille d’or, avant que…

– Quoi ?

– Certains signalent qu’ils l’ont vu couvrir une partie du parcours en voiture.

– Si j’en crois le règlement, c’est pas tout à fait autorisé.

– En fait, Lorz en a eu marre et s’est arrêté à 15 km. A partir de là, il est tout simplement monté dans une voiture qui est partie vers le stade. Il se penchait même à la fenêtre pour saluer le public et les autres concurrents au passage.

Elisabeth Windsor, championne incontestée de marathon du Royaume-Uni depuis 1947.

La voiture tombe en panne au kilomètre 30. Lorz est alors contraint de descendre et de finir son marathon en courant.

– C’est moche.

– Je suis bien d’accord. Quand le pot aux roses et découvert, il proteste et explique qu’il plaisantait, et qu’il n’aurait pas vraiment accepté la médaille.

– Promis, j’étais sur le point de la rendre.

– C’est ça. Il est néanmoins disqualifié et banni des compétitions pour un an. Cela dit il devait vraiment être un bon coureur quand même, puisqu’il remporte le marathon de Boston, alors la référence mondiale, en 1905.

– Mais alors c’est qui le gagnant ?

– Thomas Hicks, celui qui avait une grosse avance sur tout le monde. Enfin tous ceux qui n’étaient pas motorisés. Sauf qu’il cale, et méchamment. Alors qu’il lui reste une quinzaine de bornes à courir, il n’en peut plus et veut abandonner. Ses entraîneurs l’en empêchent, et lui filent un remontant. A savoir une mixture d’œufs et de…strychnine.

– De la strychnine ?! Mais c’est mortel, c’est de la mort-aux-rats !

– Bah tu sais, le poison, c’est une question de dose. La strychnine est un stimulant nerveux, qui était alors utilisée comme remontant, on en a déjà parlé. Et puis pour faire passer le tout, en plus des œufs et de la strychnine, il y a aussi de l’alcool.

– C’est parfait.

– Hicks hallucine, avance mécaniquement, et ne sait plus où il est. Il est littéralement porté par son équipe pour passer la ligne d’arrivée.

C’est les oeufs, ils devaient pas être frais.”

– Totalement réglo aussi, ça.

– Au point où on en est… Toujours est-il qu’Hicks est déclaré vainqueur « à la régulière », et tombe dans les bras de plusieurs médecins. Il doit certainement à cette prise en charge rapide de s’en sortir vivant. Il a quand même perdu 7 kg pendant la course, pour te dire, avant de se réhydrater à l’alcool et au neurotoxique. Note que certains finissent à peu près aussi mal sans obtenir de médaille, comme William Garcia. A courir dans le nuage de poussière et fumées diverses provoqué par la circulation, il s’intoxique. On le retrouve allongé sur la route, avec une sévère hémorragie interne. Il s’est foutu en l’air les poumons et l’estomac.

– C’est dangereux le marathon.

– Je te rappelle que plus de la moitié des concurrents ont abandonné. Arrivé troisième mais reclassé second après disqualification du premier, nous avons Albert Corey, un coureur français.

– Ouuuaiiiiis !

– Sauf que non. Corey a débarqué en Amérique en 1903, pour exercer notamment la noble activité de briseur de grève. Il n’y a pas de délégation française officielle aux JO, parce que Saint-Louis c’est loin, alors Corey se pointe sur place et s’inscrit individuellement à la course. Parce que ça marche comme ça, les Jeux Olympiques à l’époque. Et aussi qu’il n’a pas vraiment de papiers en règle de toute façon. Mais il est reconnu au palmarès comme américain, sans doute parce que ça fait bien d’avoir aussi la médaille d’argent, même s’il ne pouvait matériellement pas être naturalisé après seulement un an sur place.

– C’est une odieuse manœuvre pour nous priver de la gloire olympique.

– Possible. Mais ça peut aussi être le résultat d’une organisation foireuse. Pour te dire, selon les documents, Corey aurait aussi participé au relais 4 miles avec quatre « authentiques » Américains, mais c’est pas sûr.

– Les JO c’était vraiment un truc d’amateurs, à l’époque.

– Aussi surprenant que cela puisse paraître, je n’ai rien à dire du médaillé de bronze, Arthur Newton, qui complète un podium 100 % Etats-Unis, avec la réserve qu’on vient de voir. Autant que je sache, il a parcouru ses 40 km à pied et à jeun.

– Décevant.

– Le 4ème est cubain. Andarin Carvajal, facteur de son état. Il court à travers Cuba pour récolter les fonds nécessaires à sa participation aux Jeux. Et à peine débarqué à la Nouvelle Orléans, il perd tout dans un casino. Il fait alors du stop jusqu’à Saint-Louis. Sur place, il n’a que ses habits de ville, et une bonne âme lui prête une paire de ciseaux pour qu’il se taille un short, littéralement.

La disparition de ce look est l’une des plus grandes tragédies du sport moderne.

Carvajal prend donc le départ, mais il a la dalle. Parce qu’il n’a rien mangé depuis 40 heures, ce qui n’est en général par recommandé avant de courir 40 kilomètres. Donc il fait une pause en route, et s’arrête dans un verger pour prendre quelques pommes. Qui s’avèrent être pourries, ce qui le rend malade. Alors il se pose pour faire une sieste. Puis repart, et finit quand même 3ème du marathon des Jeux Olympiques.

– C’est n’importe quoi.

– Je dois encore mentionner les deux coureurs arrivés 9ème et 12ème, Len Tau et Jan Mashiani. Ce sont deux étudiants venus d’Afrique du Sud. Non pas avec une délégation olympique, il n’y en a pas, mais dans le cadre de l’Expo Universelle. Ils ont été engagés pour jouer dans la reconstitution de la Guerre des Boers. Et puisqu’ils étaient là, ils se sont dit allez, pourquoi ne pas participer au marathon. Ils obtiennent une journée de congé, et s’inscrivent à la course.

– Une belle performance pour de totaux amateurs.

– Tellement amateurs qu’ils ne sont pas équipés et courent pieds nus. Le résultat est d’autant plus remarquable que Tau, qui finit 9ème, a été chassé par un groupe de chiens sur plus d’une borne. Tau et Mashiani rentrent en tout état de cause dans l’histoire comme les premiers Africains à participer à un événement olympique moderne. Enfin pour finir il y avait un pays européen qui avait bien prévu d’envoyer une délégation, c’était la Russie. Sauf qu’ils utilisaient toujours le calendrier julien, et se sont pointés avec une semaine de retard.

– Grandiose.

– Je te le dis, le plus mémorable marathon de l’histoire.

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