Zizi Top

Zizi Top

– Où il est ?! Où est passé ce petit saligaud ?!

– Eh ben, tu as l’air bien remon…

– Ah te voilà… Vandale ! Fumiste !

– Non mais enfin, un peu de calme. Qu’est-ce qui se passe ?

– Fais l’innocent. Je reviens de la salle de rédaction.

– D’accord. Oui, j‘avoue, c’est moi.

– Je le savais.

– C’est moi qui ai jeté ta collection d’almanachs Vermot. C’était plus possible. On reçoit des plaintes, tu sais.

– Tu as jeté…toute la collection ?

– Ben oui.

– Tu es pire que ce que je pensais.

– Merci.

– Mais c’est pas ce dont je parlais ! Je ne peux pas tolérer que tu dégrades notre espace de travail.

– Je n’ai rien fait de tel.

– Ah oui ?! Et le graffiti au milieu du tableau, c’est quoi ?

– Je ne sais pas moi. Voyons, qu’est-ce que…ah. Ha ha.

– Tu vas me dire que n’y es pour rien ?

– Absolument.

– On n’est que deux à utiliser cet endroit, tu sais. Alors, qui a fait ça ?

– Oui, bon, d’accord, ça va, on va pas en faire un drame. C’est un accessoire de marine, c’est tout.

– Fous-toi de moi.

On va pas vous faire un dessin.

(attention, pour la suite on ne va plus tourner autour du pot)

– Oh là là, mais ça va. Détendons-nous un peu. Après tout, il n’y a rien d’offensant.

– Quand même.

– Mais non, enfin. Si j’avais dessiné un pied tu n’en ferais pas un drame.

– Non, mais précisément c’est pas un pied.

– Exact, et tu mets justement le…doigt sur le…nœud du problème. A savoir les siècles de répression doloro-abstino-tristoune d’une Eglise dévoyée qui a cherché à nous convaincre du caractère profondément dégoûtant de tout ce qui est vaguement organique. L’horreur du corps physique qui n’est bon qu’à souffrir pour la rédemption de l’âme, et le sexe c’est mal.

– Tu es prêt à faire de la théologie de cuisine pour justifier tes gribouillis, quand même.

– Mais pas du tout ! Et tu veux que je te dise, je suis navré d’entendre ce discours de la part d’un antiquisant militant comme toi.

– Quel est le rapport ?

– Tu te souviens du jour où nous avons révélé au monde le sens caché d’Indiana Jones et le Temple maudit ?

– Oui.

– Et d’ailleurs, si je te parle des temples indiens avec des kilomètres de bas-reliefs érotiques, ou du Kama Sûtra, tu vas me dire que oui, c’est vrai, c’est un rapport différent au corps et au sexe, mais c’est une autre culture, c’est loin, tout ça.

– Globalement, oui.

– Eh bien pas du tout. Tu connais Fascinus ?

– Pas particulièrement.

– Fascinus était une divinité romaine. Pas Jupiter ou Mars…

– Oh, tu sais, Jupiter c’est plus ce que c’était. On en revient.

– D’accord, mais je veux dire qu’il ne faisait pas partie des grandes figures majeures du panthéon que nous connaissons et dont on a donné le nom à des corps célestes (très dommage, en passant, si des agences spatiales nous entendent). Pour autant, il tenait un rôle important et était présent dans la vie quotidienne du Romain moyen. Parce que Fascinus était une divinité protectrice.

– Il protégeait de quoi ?

– Des maladies, des fortunes contraires, du mauvais sort, globalement du mauvais œil. Et comment faisait-il pour protéger de tout cela ?

– Qu’est-ce que j’en sais, moi.

– Il apportait la protection de l’énergie créatrice divine. C’est le principe qu’il incarnait. Autrement dit, il représentait…le phallus divin.

– Le phallus divin ?

– Oui, la puissance vitale, qui détourne donc ce qui nuisible. En vertu de quoi, pour se protéger de la mauvaise fortune, les Romains portaient et installaient des symboles de Fascinus, autrement dit des fascinums. Ils avaient ainsi des carillons à vent à son image, délicieusement appelés tintinabula, et des amulettes.

– D’accord, mais je ne vois pas le rapport…

– Tu n’as pas bien compris. Quand je dis « à son effigie », ce n’était pas un portrait du dieu. Quand la divinité est la figuration du phallus, pas besoin de chercher loin sa représentation.

– Tu veux dire que…

– Voilà.

Oui. Vous avez été prévenus.

– Tu veux dire que les Romains pendaient des zobs dans leur maison, et en portaient autour du cou ?

– Précisément. Sachant en outre que pour conférer le meilleur bouclier contre le mauvais œil, pour écarter pour ainsi dire physiquement les dangers, il fallait quand tu le portais autour du cou que le dispositif…pointe vers l’avant.

– Je vois le tableau.

– Et tu sais quelle population avait particulièrement besoin d’être protégé du et des maladies ?

– Ben, je peux en imaginer plusieurs.

– Je te parle des plus fragiles, les plus susceptibles d’être emportés parce qu’ils sont petits et frêles. La mortalité infantile, ça te dit quelque chose.

– D’accord, les enfants donc.

– Oui. Il est était donc courant que, pour rester en bonne santé, les petits bambins romains se baladent avec ces zizis autour du cou. Pour leur bien.

– Je viens de m’imaginer une cour de récré, d’un coup.

– Mais c’est pas tout. Fascinus était aussi le protecteur des commandants militaires et généraux. Il était donc aussi de coutume que ceux qui avaient mené des campagnes militaires victorieuses pendent des fascinums à leurs chars pendant les triomphes.

– Ils défilaient couronnés de gloire et de…

– Exactement.

Il a dû gagner un truc.

Et puis tu sais ce que c’est. Bénéficier d’une amulette qui protège contre le mauvais œil, c’est bien. Bénéficier d’une amulette qui protège encore plus contre le mauvais œil, c’est mieux. Tu as donc eu des doubles amulettes, avec d’un côté notre bénéfique turgescence, et de l’autre un poing fermé, dit signe de la figue, également un symbole génital.

Nous avons toute confiance dans votre imagination visuelle, mais…

Tu auras également remarqué que les porte-bonheurs arboraient souvent des ailes. Parce qu’un phallus ailé c’est drôle, déjà, mais qu’en outre ça les rendait en principe plus efficaces. Il est aussi possible qu’en grec le mot aile ait été un terme argotique pour zob. Je vais finir ce tour d’horizon de la divine protection phallique en précisant que Fascinus et les fascinums étaient associés au culte des Vestales, qui toutes vierges qu’elles étaient constituaient une figure de fertilité.

– Eh bien merci, tout cela était…

– Fascinant ? C’est le mot. Il vient de là. La fascination, comme forme de stupeur devant  la puissance bienveillante du zizi divin.

– Je le dis régulièrement, faut toujours en revenir à l’Antiquité.

– Je suis bien d’accord. C’est comme la fois où des teubs ont fait chuter la démocratie.

– Oh, tu exagères, ça a un peu chamboulé un scrutin municipal dans une bourgade d’importance au final très relative.

– Non non, je te parle de LA ville qui incarne la démocratie. Athènes.

– La démocratie athénienne est tombée à cause d’un phallus ? C’est que ça devait être fastidieux d’en envoyer des représentations à toute sa liste de contacts.

– Pas un phallus. Une flopée.

– Toujours cette tendance à exagérer.

– Point. Vois-tu, les Romains avaient leurs fascinants et facétieux fascinums phalliques, les Grecs avaient leurs  stèles hermaïques.

– On dirait plutôt un truc douloureux et pas plaisant.

– Pas du tout, les stèles hermaïques tirent leur nom d’Hermès, le messager des Olympiens et dieu de pas mal de trucs : les marchands et les voleurs, je m’en remettrai jamais, mais aussi les voyageurs. Il est censé les protéger, un peu comme Fascinum. En vertu de quoi on lui donne aussi la garde des routes et carrefours. Il est donc courant d’ériger des stèles à son effigie le long des voies, aux croisements.

– L’érection divine.

– Tu ne crois pas si bien dire. C’est particulièrement vrai à Athènes, où les stèles sont nombreuses et font un peu office de repères cadastraux. Et quand je dis que les stèles sont à son effigie…

– Quoi ?

– Ben j’imagine que quand il faut en produire beaucoup on se limite l’essentiel, donc ce sont des bornes avec le visage du dieu, et c’est presque tout.

– C’est quoi le presque ?

– C’est, euh…

Il a l’air content de vous voir. Regardez–moi ce sourire.

– Disons que ça change des platanes pour border la route.

– Plutôt. Et ça nous amène à l’expédition sicilienne de -415.

– Ah bon ?

– Oui. Es-tu familier avec la guerre du Péloponnèse ?

– Vaguement. Un conflit qui oppose la ligue de Délos à celle du Péloponnèse, autrement dit pour simplifier Athènes et Sparte.

– C’est ça. Ca commence en -431, et ça dure un peu. En -415, un jeune orateur en vue à Athènes propose de mener une expédition contre Syracuse, en Sicile, parce que d’une façon ou d’une autre ça va dans le sens des intérêts athéniens. Il s’agit d’Alcibiade, qui est un peu la rock star locale.

– Je ne suis pas très très au point sur le rock athénien du 5ème siècle avant l’ère de moi.

– Alcibiade est né en -450, dans une bonne famille. Une famille riche, quoi. Son père meurt quand il n’a que quelques années, et son éducation est confiée à Périclès, qui s’occupe essentiellement d’autre chose. Alcibiade est beau, intelligent, bien né, et égocentrique.

Toutes les étudiantes avaient son buste dans leur chambre.

Il combat aux côtés de Socrate, qui n’est pas insensible à son intelligence comme à son charme. Il en pense le plus grand bien, et ils deviennent amis. Alcibiade se conduit comme un riche excentrique, mais c’est aussi orateur reconnu. Comme sa famille avait des liens avec Sparte, quand les relations avec cette dernière s’améliorent un peu autour dans les années -420, il pense être le négociateur idéal pour une paix. Mais les Spartiates préfèrent passer par des dirigeants établis.

– Il ne doit pas être du genre à apprécier qu’on lui refuse un truc.

– Non, mais j’imagine que la déception est de courte durée. En -420, Alci est nommé général pour la première fois. Il s’oppose à Nicias qui, précisément, avait négocié avec Sparte, et oriente Athènes vers une alliance anti-Sparte avec trois autres cités du Péloponnèse. Que Sparte plie en -418, mais Alcibiade évite l’ostracisme en s’alliant cette fois avec Nicias contre le démagogue en vue de l’époque, dont j’aurais tellement voulu entendre les discours.

– Tu veux écouter les démagogues toi maintenant ?

– Le gars il s’appelait Hyperbole, ça me fait rêver.

– Il était né pour être démagogue.

– De toute évidence. Hyperbole promet donc sans doute aux Athéniens de noyer Sparte sous 15 mètres de sang et un déluge de flammes pour rendre le Pirée grand à nouveau, mais Nicias et Alcibiade réussissent à le faire ostraciser en -416. Par ailleurs, Alcibiade retrouve son aura la même année, en faisant concourir 7 chars aux Jeux olympiques, qui prennent notamment les première, deuxième, et quatrième places.

– Pfff, faire une carrière politique parce qu’on a mobilisé sa fortune pour gagner une compétition, c’est vraiment pas glorieux.

– Tu as raison, balayons cet épisode sous le tapie. Nous arrivons donc en -415, et le brillant Alcibiade convainc Athènes qu’il faut attaquer Syracuse. Il obtient pour cela 60 navires et 6 000 hommes. Mais alors que les préparatifs vont bon train, c’est la catastrophe.

– Quoi ?

– Sabotage !

– Les vaisseaux athéniens ont été coulés ?

– Mais non, pas du tout. Plus grave encore ! Plusieurs stèles hermaïques ont été mutilées. Des vandales sacrilèges s’en sont pris à leur visage et aussi au reste.

– Ouille, j’ai mal au cou.

– Tu rigoles, mais c’est un vrai mauvais présage pour l’expédition. Au-delà, on y voit une tentative pour déstabiliser la cité elle-même. Comme Socrate pourra en attester, on ne plaisante pas avec les divinités athéniennes. L’affaire connaît donc un retentissement important, et des primes sont offertes pour retrouver les coupables. Sur ce, des témoins accusent Alcibiade, qui aurait été vu en train de dégrader des stèles avec des amis à lui. Il aurait aussi participé à une parodie des mystères d‘Eleusis, autre sacrilège grave. Il n’y a pas de lien entre les deux, mais les ennemis du jeune général en font leur beurre.

– Il réagit comment Alcibiade ?

– Il proteste de son innocence, et surtout il demande une enquête rapide. Il aimerait autant qu’elle soit menée et bouclée pendant qu’il est sur place. Malheureusement pour lui, ses adversaires réussissent à faire traîner les choses. Il s’embarque donc pour la Sicile, et est jugé en son absence pendant le voyage. Jugé et condamné à mort pour sacrilège et attaque contre la démocratie. A peine a-t-il posé le pied en Sicile qu’on lui demande de rentrer fissa à Athènes. Alci tient à sa tête, alors il part plutôt à Sparte.

– Mais c’est de la trahison.

– Allons, c’est de la survie. Je te rappelle qu’il y a des contacts, et les Spartiates n’ont rien contre le fait de récupérer un général ennemi. Mais ça ne dure pas, ça se gâte entre eux.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Alcibiade aurait un peu séduit la femme du roi.

– Il est encore perdu par le pouvoir du phallus.

– On peut dire ça. Cela dit il ne se démonte pas, si je puis dire. Il est grillé à Athènes, tricard à Sparte, bon ben du coup il va chez les Perses.

– Mais enfin c’est pas possible d’être opportuniste comme ça !

– Je sais, les points communs avec les municipales parisiennes sont décidément troublants. Auprès de ses nouveaux amis, Alcibiade réalise que sa seule chance de revenir à Athènes est que le pouvoir en place saute. Il se lance donc dans des manœuvres pour que la démocratie tombe, et soit remplacée par une oligarchie. De toute façon il est déjà condamné pour avoir voulu mettre le régime à bas.

– Ne me dis pas que…

– Et si. Il parvient à ses fins. C’est la révolution oligarchique des Quatre Cents de juin -411. Alcibiade a réussi à renverser la démocratie. Bon, après ça il prend la tête d’une flotte et remporte plusieurs victoires contre Sparte, ce qui lui permet de rentrer à Athènes, avant de devoir à nouveau mettre les voiles après une défaite. Il se réfugie, pour changer, chez le gouverneur perse de Phrygie, où Sparte le fait assassiner.

– Mais toujours est-il qu’il a fait tomber la démocratie.

– Voilà.

– Parce qu’on l’avait accusé…de vouloir faire tomber la démocratie.

– C’est ça. Je crois qu’on peut parler d’ironie, non ?

– Et tout ça pour une histoire de zizi.

– Ne sous-estime pas son pouvoir.

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