C’est ce qui s’appelle partir en courant

C’est ce qui s’appelle partir en courant

– La fin de la peine de mort aux Etats-Unis, tu dis ?

– Oui.

– J’y crois à peu près autant qu’à l’interdiction des ventes d’armes à feu.

– Ecoute, c’est dans le programme de Biden.

– Et il a réussi à être élu ? Quel homme.

– Alors… Correction. Ce qui est *exactement* dans le programme de Biden, c’est une incitation à ne plus tuer légalement des gens au niveau de chaque Etat, doublé d’une abolition des exécutions fédérales.

– Et ça change beaucoup de choses pour les détenus concernés, de te faire griller par un agent fédéral plutôt que par un gars de la prison d’Etat ?

– Pour eux, pas tellement. Pour la peine de mort en général, c’est… Disons un premier pas. Tu sais qui a le droit de tuer des condamnés, aux Etats-Unis ?

“Non, pas avec ça. C’est juste décoratif.”

– Les bourreaux ?

– D’un point de vue légal, patate. Tu peux être expédié ad patres par trois types de tribunaux : ceux de l’armée, ceux des 28 états qui appliquent encore la peine capitale et ceux qui statuent au niveau fédéral. Comme toujours dans ce satané pays, c’est compliqué parce qu’il y a eu toute une série d’évolutions, de moratoires et de reprises successives, mais le principe est grosso modo resté le même : pour certains types de crimes capitaux, ce ne sont pas les juges des Etats fédérés qui tranchent, mais des juges fédéraux.

– Et ça concerne quel genre de délits ?

– Là encore, ça a bougé, mais ça inclut comme tu peux t’y attendre les actes terroristes, l’assassinat du président, l’espionnage, la participation à des actes de génocide, la torture, les détournements d’avions, le proxénétisme infantile, la haute trahison, le trafic de stupéfiants passé un certain seuil et j’en passe.

– Bon. Et ça représente beaucoup de monde, ça ?

– Quasiment personne.

– Ah ben merci Biden, encore une mesure intéressante.

– Sauf sous Trump.

– Je comprends mieux.

– Tu l’as dit. Alors qu’il n’y en avait pas eu une seule depuis 17 ans, Trump en a autorisé 13 sur ses seuls six derniers mois de mandat. C’est un record absolu : il y en avait eu 16 en 1896, mais sur une année entière.

– Et Biden veut marquer le coup.

Dracula aussi.

– En gros, oui.

– Et ça va changer quelque chose, sincèrement ?

– C’est un peu contre-intuitif, mais figure-toi qu’on exécute déjà de moins aux moins aux Etats-Unis, ces 20 dernières années. Il y a eu 98 exécutions en 1999 et seulement 21 entre janvier 2020 et janvier 2021, en comptant donc les 13 injections létales autorisées par Trump.

– C’est parce que tout le pays est infesté par les idées des gauchistes laxisto-communistes, ça.

– C’est surtout parce la population américaine est de moins en moins favorable à la peine de mort.

– Non ?

– Eh si. Alors que pas grand monde n’en contestait le bien-fondé dans les années 50, les enquêtes estiment que la part d’Américains favorables à la peine capitale était passée sous les 50 % autour de 2016. On tourne autour de 55 % aujourd’hui, mais la tendance lourde est clairement à la baisse sur le temps long. Tu veux savoir où on en est en France, aux dernières nouvelles ?

– Pas sûr, non.

– A peu près au même niveau.

– Ils changent d’avis pourquoi, les Américains ?

– Disons qu’il y a eu quelques beaux loupés comme celui de Dennis McGuire, en 2014, dont l’exécution a fait un beau scandale. Alors que les autorités promettent que l’injection létale est physiquement indolore, le fait est que… Ben non. Il lui a fallu plus de trente minutes pour mourir, qui plus est avec des souffrances manifestes.

– Et ça…

– Ben ça, c’est anticonstitutionnel depuis que le Huitième amendement, en 1791, a établi que les « châtiments cruels et inhabituel » sont prohibés.

– Tu peux disserter longtemps sur ce que ça veut dire, ça, « cruel et inhabituel ».

“J’ai deux ou trois suggestions, si ça peut aider à préciser le bousin.”

– C’est le moins qu’on puisse dire, sans compter que cette belle affirmation aura mis un peu de temps à se traduire dans les faits, quand tu vois ce qui s’est passé avec la chaise électrique.

– Il s’est passé quoi, avec la chaise électrique ?

– La première exécution a été un désastre. Du coup on s’est dit que c’était une bonne idée de la généraliser.

– Mais non ?

– Oh si. William Kemmler, ça te parle ?  

– Absolument pas.

– Marrant, c’est comme Jacques Pelletier : personne ne se souvient qu’il a été le premier à se faire couper en deux par la guillotine. Kemmler, c’est le Pelletier américain : c’est le premier à s’être fait dégommer par la Fée Electricité.

– Je sens que ça va sentir le bacon.

Ce qui nous évoque ce très beau texte, “Elle met du vieux pain sous son bacon“.

– Oh oui. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir au 29 mars 1889, date à laquelle le jeune William Kemmler, 29 ans, colporteur illettré et accessoirement alcoolique au dernier degré, tue sa compagne à coups de hache un beau matin, sans qu’on arrive vraiment à comprendre pourquoi : abruti depuis longtemps par l’alcool et à moitié idiot, Kemmler a traversé son propre procès sans comprendre un traitre mot de ce qui était en jeu. Sa condamnation n’a jamais vraiment fait débat – mais la méthode, oui.

– … Ben au risque de se répéter, la guillotine, c’est diablement efficace…

– Trop sanglant pour les Etats-Unis qui n’ont jamais vraiment donné dans la french touch, contrairement à la Suède, la Suisse ou à la Grèce où on a réussi quelques succès à l’export. Bref : en 1890, un double débat anime les Etats-Unis.

– Le bien-fondé de la peine de mort ?

– Hahahaaaaaaaaaaa en 1890 ? Elle est bien bonne. Non, le premier des deux débats tourne autour de la « meilleure » manière d’exécuter proprement, si j’ose dire.  Le mode le plus courant à l’époque, c’est la pendaison, héritée de l’Angleterre. La technique a ses défenseurs, d’autant qu’elle ne coûte pas cher. Mais les ratages se multiplient. Si le bourreau connaît son métier, la mort due à la rupture des cervicales est instantanée. Mais mal pendu, un condamné peut agoniser de longues minutes. Certains Etats cherchent donc des moyens plus modernes et disons-le, moins anglaises.

– Ah oui ça va se nicher loin, quand même, l’esprit d’indépendance.

– Exactement, d’où l’idée de faire clinique, hygiénique. Aussi rapide et aussi sûr que la guillotine, moins la grande giclée de sang. Et là, eurêka !

– Ils ont eurêké quoi ?

–  L’électricité, ça fait bien propre et bien moderne. Aussitôt dit, aussitôt fait, on indique qu’à Kemmler qui n’y comprend rien qu’il sera le premier condamné exécuté par l’électricité, l’heureux veinard.

– Tu parlais de deux débats ?

– Le second est industriel. Dans les années 1890 se déroule la fameuse « guerre des courants » qui pour faire court, oppose Thomas Edison à Westinghouse. Le premier milite pour le courant continu (DC), le second pour le courant alternatif (AC). Et cette charogne d’Edison ne va certainement pas rater l’occasion. Lorsque l’Etat de New-York annonce qu’il compte faire passer 1000 volts à travers un monsieur, Edison fait des pieds et des mains pour que ce soit avec du courant alternatif…

Alors qu’une synthèse est possible.

– Attends, il ne défend pas le courant continu, lui ?

– Si, justement. L’exécution de Kemmler, c’est l’occasion de faire passer un message clé qu’il martèle à longueur de temps : l’alternatif, c’est dangereux, la preuve, c’est qu’on va l’utiliser pour tuer quelqu’un. Dis-toi que Edison est assez dingue pour organiser à cette époque toute une série de spectacles d’électrocution sur des animaux, histoire de prouver qu’avec le courant continu, les cobayes – de vrais chiens et de vrais chats – s’en tirent. Alors que le courant alternatif les expédie six pieds sous terre.

– Des spectacles d’électrocution ?

– Oui.

– Mais c’est abominable.

– Ah oui.

– Je veux dire en France, on n’a jamais vu ça.

– A part Cloclo, quand même.

– JEAN-CHRISTOPHE.

“We are not amused.”

– Pardon, pardon. Bref, c’est un bien bel épisode de surréalisme à l’américaine : tandis qu’Edison joue les lobbyistes dans tout l’Etat de New-York, Westinghouse finance les avocats de Kemmler qui contestent le mode d’exécution en arguant qu’il s’agit d’un cas d’école de « châtiment cruel et inhabituel ». Et malheureusement pour Kemmler, ils échouent.

– Malheureusement parce que… ?

– Parce que la corde aurait sans doute été nettement moins crade. Au pénitencier, l’exécution se prépare : charpentiers, électriciens et bourreau travaillent à construire la première chaise électrique de l’histoire.

Et déjà cette capacité inouïe de l’espèce humaine à foutre des putains de fils qui s’entortillent de partout.

– « Si j’avais un marteau, je cognerais le jour, je cognerais la nuit… »

– Ce n’est pas moi qui aurai ressorti Cloclo, ce coup-ci.  Le 6 août 1890, à 5 h 00 du matin, on réveille Kemmler.

– CINQ HEURES DU MAT’ ?

– Oui, je suis d’accord : rien que ça, je parie que ça peut relever du châtiment cruel et inhabituel mais personne ne me laisse jamais plaider devant la Cour suprême.

– Tiens.

– Kemmler passe un costume, une chemise et une cravate puis prend son petit-déjeuner avec le plus grand calme, avant de prier quelques instants. Il se fait ensuite tondre une partie du crâne et à 6 h 38, rentre dans la pièce où l’attendent 17 témoins.

– Mais une seule chaise.

– Coup de pot : elle est pour lui. Toujours aussi calme, il prend la parole : « Messieurs, je vous souhaite à tous bonne chance. Je vais dans un bel endroit et je suis prêt à partir. »

– Après avoir buté sa femme à coup de hache ? C’est beau, l’optimisme américain.

– Kemmler s’installe sans émotion apparente et sans se débattre. On le fixe à la chaise par plusieurs lanières. Des électrodes sont fixées au bas de la colonne vertébrale, par un trou découpé dans le tissu. On lui en place d’autres, sur la partie rasée du crâne. Kemmler, toujours aussi docile, resserre sa cravate et demande gentiment au bourreau si tout est en ordre.

– C’est bien urbain de sa part.

– On humecte les éponges placées entre la peau de Kemmler et les électrodes. « Dieu vous bénisse, Kemmler », lui dit un toubib. « Merci » répond-il sous le masque qui lui cache les yeux. Les médecins passent dans le local technique. L’exécuteur, un certain Durston, dit au revoir au condamné, qui ne lui répond pas, cette fois. Durston rejoint les médecins et leur demande combien de temps il doit faire circuler le courant. Trois secondes, dix, quinze ? On lui répond que ce sera quinze. « C’est long », commente l’exécuteur.

– Je trouve aussi.

– Durston descend l’interrupteur, ce qui expédie aussitôt un courant de 1000 volts dans le corps de Kemmler, qui convulse violemment tout du long. Il a droit à un petit bonus : 17 secondes passent avant que le courant ne soit coupé. Sur sa chaise, Kemmler s’affale. Son front et son nez sont brûlés, à vif.

– Oh purée…

– Deux médecins l’examinent et constatent le décès à haute voix quand soudain, quelqu’un remarque qu’un peu de sang coule d’une blessure au pouce – et surtout, que Kemmler respire. Tout le monde s’écarte, un médecin crie « remettez le courant, cet homme n’est pas mort ! »

– C’est une drôle de phrase pour un toubib, quand t’y penses.

– Le gag bien macabre, c’est qu’on ne peut rien faire tant que les accus ne sont pas rechargés.

– Oh putain…

– Ce qui prend plusieurs minutes que Kemmler passe à baver et à râler de plus en plus nettement. Dit autrement, il est en train de reprendre conscience.

– Oh mon dieu.

– Cette fois, on lui envoie 2000 volts pendant une minute entière. L’effet est ce que tu peux imaginer et ce que constatent les spectateurs. Les vaisseaux sanguins du visage éclatent et ce qui lui restait de cheveux prend feu, comme la peau au contact des électrodes. De la fumée et une odeur de viande qui brûle monte de la chaise. Les témoins hurlent de peur et de dégoût et se ruent sur la porte : parmi eux, les journalistes qui avaient été invités à assister à cette brillante invention censée rendre l’exécution rapide et indolore. Elle aura duré en tout plus de huit minutes.

– Outch.

– Le lendemain, la presse se déchaîne. La plupart des journaux évoquent une barbarie plus inhumaine que la pendaison, d’échec retentissant… Les médecins, eux, jurent leurs grands dieux qu’il ne s’agissait que de mouvements réflexes et que Kemmler n’a pas souffert – et ne convainquent personne. Westinghouse, désespéré de cette publicité, s’exclame : « ils auraient mieux fait d’y aller à la hache. »

– Mais on n’a pas tout arrêté ?

– C’est tout le contraire : en moins de 20 ans, la chaise s’impose comme le principal moyen d’exécution. A lui tout seul, le bourreau qui a exécuté Kemmler a reproduit l’expérience… 239 fois.  La chaise va garder la première place du podium jusque dans les années 80 – des générations d’œuvre de la pop culture permettent de s’en rendre compte, d’ailleurs.

– Oh crois-tu.

– Ben voilà, excellent exemple de la place qu’a pris la chaise dans l’imaginaire collectif américain, comme la chaise qui tue le géant innocent de La ligne verte, de King.

– On s’en sert encore ?

– Très peu, d’autant que le nombre d’exécutions qui ont viré à la boucherie n’est pas racontable. Celle d’Allen Davis en Floride, en 1999, a été un scandale, d’autant que les images ont circulé sur le web. La Floride l’a abandonné dans la foulée, mais sept Etats américains la proposent toujours aux condamnés, en général comme alternative à l’injection.

– Non mais quitte à buter des gens, la guillotine, ils n’en veulent vraiment pas ?

– Tu rigoles mais un élu de Géorgie à la Chambre des représentants, Doug Tepper, a suggéré l’idée en 1996.

– Par humanité, sans doute, pour diminuer les souffrances des priso…

– Ah non, pas du tout. Son argument, c’était que l’électrocution a tendance à abimer les organes internes des condamnés et que du coup, c’est perdu pour des transplantations.

5 thoughts on “C’est ce qui s’appelle partir en courant

    1. Oh ben tiens, vous faites bien de nous le signaler, merci. Parce que ce texte sur jeuxvidéo.com est une copie parfaite d’un article de blog publié bien avant ici : https://blog.francetvinfo.fr/deja-vu/2014/01/17/le-fiasco-de-la-premiere-execution-sur-la-chaise-electrique.html dont… Je suis l’auteur et que j’ai en partie repris ici VU QUE C’EST LE MIEN, DE TEXTE.

      Mais bien vu, merci, c’est intéressant de nous signaler les gens qui pompent nos contenus.

      1. Ah oui quand même ce n’est plus de la citation à ce niveau-là… De toute façon, entre un forum de jeux-video et ce que je connais de vos écrits, la question de qui plagierai qui, comme on dit, “elle est vite répondue”…
        J’en profite pour vous remercier pour toutes ces histoires formidables et formidablement racontées !

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