Une princesse de dessin ranimé

Une princesse de dessin ranimé

(A l’issue d’intenses débats, nous avons décidé d’illustrer une grande partie de cet article avec des clichés d’Aishwarya Rai, ce qui ne peut qu’en améliorer sensiblement la qualité moyenne. Si elle veut nous en parler, formuler des remarques, proposer d’autres collaborations, nous adresser des reproches, nous sommes à son entière disposition. Tu nous appelles quand tu veux Aishwarya. On est à côté du téléphone. On bouge pas. Quand. Tu. Veux.)

– Ouais bon d’accord mais c’est pas pareil quand même.

– Quoi ?! Sérieusement, me dis pas que…ah ben si, tu fais encore la tête.

– Eh ben oui, mais c’est pas pareil.

– Mais pas pareil quoi ?! On a pris un abonnement rien que pour ça, on a changé la télé, on a acheté des enceintes, et tu viens me dire que ça te va pas ?

– Oui mais moi Mulan je voulais le voir au cinééééé !

– Je t’ai expliqué que c’était pas possible. Je te l’ai dit. Et répété. Et répété encore à peine une cinquantaine de fois.

– Je voulais la voir en graaaaaand…

Tout le temps. Tous les jours. Toute la semaine.

– Bon. Ecoute. Tu veux de la princesse guerrière ?

– Oui !

– Qui apprend à se battre plutôt qu’à faire du point de croix ?

– Je veux !

– Qui combat l’envahisseur les armes à la main ?

– Exactement !

– Bon, alors tu arrêtes de te rouler par terre, et je vais te présenter Rani Lakshmibai de Jhansi.

– Elle est aussi forte que Mulan ?

– Pfff, mais carrément. C’est la Jeanne d’Arc locale, moins les hallucinations auditives.

– C’est où local ? On va en Chine ?

– Presque, en Inde.

– Presque ?! Tu veux un planisphère ?

– Oh ça va, d’ici c’est globalement dans la même direction.

– Donc c’est quoi, plutôt une bergère ou une princesse ?

– Ah non, c’est carrément plutôt une princesse.  Elle voit le jour le 19 novembre, mois propice à la naissance d’individus exceptionnels s’il en est, de l’année 1828, sous le nom de Manikarnika Tambe.

– Euh, c’est pas le nom que tu m’as donné.

– Patience. Manikarnika naît dans une famille brahmane, et son père est conseiller militaire du Peshwa, c’est l’équivalent du premier ministre, de l’empire de Maratha, qui occupe une large partie de l’Inde du Nord.

L’empire marathe, connu à travers le monde pour ses célèbres courses à pied.

Manikarnika, affectueusement appelée « Manu » et que le Peshwa qualifie de joueuse, est élevée par son père après la disparition de sa mère quand elle est à peine âgée de 4 ans. Il lui prodigue donc une éducation assez atypique. Elle apprend à lire et à écrire, certes. Mais comme papa a également exercé des fonctions de chef de guerre, littéralement, il lui enseigne également l’escrime, le tir, l’équitation, et l’acrobatie.

– La plume est plus forte que l’épée, surtout si elle est longue est bien affûtée.

– C’est ça.

– Manu, tu descends ?

– J’peux pas, j’fais mes devoirs.

On raconte ainsi que la jeune Manu avait l’habitude de soulever des poids et de pratiquer la course d’obstacle tous les matins avant de prendre son petit déjeuner. Tu devrais en prendre de la graine, monsieur « je ne peux rien faire avant d’avoir absorbé un demi-litre de café ».

– Nah nah nah.

– A l’âge de 13 ans, parce que bon c’est comme ça à l’époque, elle se marie au Maharaja de Jhansi, un état princier de l’Uttar Pradesh. A cette occasion elle adopte le nom de Lakshmibai, en honneur de la déesse Lakshmi, qui comme tu le sais est elle-même l’épouse de…

– Vishnu. Déesse de la prospérité, de la fortune, de l’amour, et de la beauté.

– Tout à fait. Elle devient donc la Maharani Lakshmibai de Jhansi.

Vive la mariée, tous nos vœux.

Lakshmibai et son époux Gangadhar Rao ont un enfant en 1851, mais il meurt à l’âge de 4 mois. Les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas là puisque le raja tombe méchamment malade quelques années plus tard. Sentant sa fin proche, et il n’a pas tort, le souverain décide d’adopter le fils de son cousin, afin de pouvoir désigner un héritier officiel pour le trône de Jhansi. Une pratique tout à fait admise dans la tradition indienne. Pour être sûr que tout se fait dans les formes, la procédure est officialisée en présence d’un officier britannique. Enfin, le raja écrit également une lettre indiquant que le gouvernement de Jhansi doit être transmis à sa femme, en tant que régente, le temps que son nouveau fils adoptif soit en âge de régner.

– Je ne peux qu’approuver ce souhait de tout faire comme il faut, mais ça ressemble à quelqu’un qui veut prendre un maximum de précautions. Pourquoi cette prudence, il craint un coup fourré ?

– Un coup fourré ? Le raja redoute, à juste titre, le plus sinistre agent de l’impérialisme britannique.

– C’est qui se sale type ?

– S’il n’y en avait qu’un… Non, on parle d’une organisation. La redoutable Compagnie des Indes Orientales. Initialement, c’est une entreprise commerciale, mais au fil des décennies elle est devenue bien plus que ça. On a déjà raconté ici comme la Compagnie a poussé à une guerre contre la Chine pour la forcer à se droguer, avant d’y mener une opération d’espionnage pour lui voler le thé. Mais elle est également active en Inde, où elle ne fait même plus semblant, et exerce carrément les fonctions exécutives et militaires au nom de la Couronne.

– Rien que ça.

– Elle administre tout simplement des territoires, par la force s’il le faut. On est loin des marchands qui voulaient simplement vendre des épices. Crois-moi, dans le genre sinistre méga-corporation malfaisante, on n’a sans doute pas fait pire que la Compagnie des indes Orientales.

« Hé, on n’a que 25 ans d’existence, on y travaille, ok ? »

– J’en conclus que la Compagnie pourrait bien profiter de la transmission du pouvoir pour mettre la main sur le trône de Jhansi.

– C’est exactement ça, et la question se pose quand le maharaja meurt en novembre 1853.

– Heureusement qu’il y a une adoption et une régence en bonne et due forme.

– Ouaiiiis…alors non, en fait. Le gouverneur général de l’Inde britannique, poussé par la Compagnie des Indes Orientales, décide qu’après tout l’adoption n’est pas réglo, donc il n’y a pas d’héritier.

– Mais enfin…

– Par conséquent, c’est le moment d’appliquer un merveilleux petit outil juridique conçu spécialement pour ce genre d’occasion : la doctrine de la déshérence, ou doctrine of lapse en version originale.

– Ca sent l’entubage.

– A peine. La doctrine de déshérence est une politique d’annexion mise en œuvre par la Compagnie des Indes Orientales jusqu’en 1859, en vertu de laquelle tout Etat princier dont le souverain « était manifestement incompétent, ou était mort sans héritier » voyait son statut princier immédiatement aboli, avec transfert automatique à la Compagnie. Le tout en supplantant allégrement la tradition établie qui voulait qu’un souverain sans successeur pouvait en désigner un. Et bien évidemment, il revenait aux Britanniques de déterminer la compétence d’un souverain donné.

– C’est du vol qualifié.

– Oui, mais c’est bien écrit quand même.

– Et donc voilà la Compagnie prend le pouvoir et c’est comme ça ?

– Lakshmibai ne laisse pas faire. Elle intente un recours, sans succès, puis fait appel, et le contentieux remonte jusqu’à Londres. Mais, sans grande surprise, elle finit déboutée.

« S’pas juste, chuis trop déboutée… »

La Compagnie des Indes Orientales met la main sur trône, et les bijoux royaux, du Jhansi. La rani reçoit l’ordre d’évacuer le palais et le fort en mars 1854. Elle a néanmoins droit à une pension, parce qu’on est civilisés, quand même.

– Franchement, de quoi elle se plaint…

– On se demande. Quelques années passent, et ça se met à remuer sérieusement dans toute l’Inde.

– Comment ça ?

– En mai 1857, des sepoys, des fantassins indiens de l’armée de la Compagnie des Indes Orientales, parce que bien sûr une compagnie commerciale dispose d’une armée, basés dans la garnison de Meerut en Uttar Pradesh, se mutinent. Le mouvement cristallise l’hostilité de la population contre la domination britannique, et essaime dans une bonne partie du pays, principalement l’Inde centrale et la plaine supérieure du Gange.

– Mais dis donc, c’est pas loin de Jhansi tout ça ?

– Eh non. Lakshmibai demande par conséquent à l’officier politique local l’autorisation de constituer un corps armée pour sa protection. Un corps mixte, et dont elle supervise l’entraînement. Par ailleurs elle organise un Haldi Kumkum.

– A tes souhaits, un quoi ?

– Haldi Kumkum.

– Si, je connais, c’est un mannequin non ?

– Non, espèce de curry bratwurst, c’est une cérémonie religieuse. Histoire de rassurer les habitants. Et aussi un petit peu de se rappeler à leur bon souvenir en assurant le rôle de maîtresse de cérémonie.

– Malin.

– Elle est futée et affutée. Le 8 juin, des hommes du 12ème régiment d’infanterie indigène du Bengale prennent le fort de Jhansi. Ils convainquent la cinquantaine de soldats et officiers britanniques de déposer les armes contre la promesse de les épargner eux et leurs famille.

– C’est bien, comme ça un évite un mass…

– En fait non. Ils sont tous tués, familles comprises. Par la suite, les Britanniques accuseront Lakshmibai d’être impliquée, mais il n’y a pas de preuve et à ce jour ça fait toujours débat. A minima, ça sera commode pour eux. Toujours est-il que les rebelles ne s’attardent pas, et repartent avec une partie du trésor. Lakshmibai se retrouve alors seule figure d’autorité, et assume de fait le gouvernement, tout en se référant au commandant de la division la plus proche.

– C’est pas l’attitude de quelqu’un qui a massacré la garnison pour prendre le pouvoir. Et laisser partir le trésor après, d’ailleurs.

– Je trouve aussi. Les autorités britanniques lui demandent le 2 juillet de gérer le district au nom de la Couronne le temps qu’un intendant vienne prendre le relais. Mais avant, cela, un autre groupe de rebelles tente d’installer sur le trône de Jhansi un prince rival, Sadashiv Rao, neveu du maharajah Gangabhar Rao.

– C’est donc un neveu de son mari disparu.

– Exact. Tu sais, les successions… Il n’empêche que tout…neveu par alliance ( ?) qu’il soit, Lakshmibai ne tient pas particulièrement à ce que Sadashiv Rao prenne la tête du Jhansi, et ses troupes repoussent donc le malotru.

– Non mais !

– Malheureusement ça ne suffit pas à calmer les appétits inopportuns. Les deux états d’Orccha et Datia, voisins et alliés de la Compagnie, se disent qu’ils se partageraient bien le Jhansi. Lakshmibai en appelle aux Britanniques, mais ces derniers considèrent désormais qu’elle est responsable du massacre. Elle va devoir se débrouiller seule. Heureusement, son papa lui a filé deux-trois tuyaux. La rani met en place une fonderie afin de forger des canons pour les remparts, fourbit ses armes, et attends les envahisseurs.

Portait de Lakshmibai en sepoy.

Attendez, on doit avoir une version colorisée.

Mieux.

En août, la rani repousse les envahisseurs qui assiégeaient Jhansi. Elle peut ainsi régner tranquillement sur sa principauté retrouvée d’août 1857 à janvier 1858.

– Je pense que les voisins ont compris qu’il ne fallait pas la chercher.

– Ca vaut mieux pour eux. Officiellement, elle assure la transition en attendant que les Britanniques se bougent. Mais comme ils tardent, et qu’en plus ils la tiennent pour partie responsable du massacre de la garnison, ses conseillers la poussent à opter pour l’indépendance.

– Elle en dit quoi ?

– Quand les troupes de sa lointaine majesté finissent par se pointer en mars 1858, elles trouvent une position bien défendue et armée. Le commandant demande sa reddition, sinon le fort sera détruit. La rani lui fait répondre que Jhansi est disposé à se battre pour son indépendance, et que, pour reprendre Krishna, si ses défenseurs l’emportent ils célébreront la victoire, sinon ils auront la gloire éternelle et le salut.

– Donc c’est plutôt non ?

– Plutôt. Du coup, le siège de Jhansi commence le 24 mars. Lakshmibai fait appel à Tatya Tope, un général indien de l’insurrection, qui se trouve aussi être son cousin. Et qui dispose de 20 000 hommes.

– Ce serait utile.

– Oui, mais les Britanniques l’empêchent d’atteindre Jhansi, et lancent un assaut sur la ville le 2 avril. Les combats sont acharnés, jusque dans les rues de la ville. Après quelques jours, Lakshmibai se résout à fuir pour rejoindre des forces insurrectionnelles. Donc elle se rend au camp du commandant britannique pour discuter.

– Hein ? Euh…je sais pas si c’est la meilleure option pour fuir ça.

– Si, parce qu’en fait c’est pas elle. Pendant qu’une fausse rani va parlementer, Lakshmibai quitte le fort. Selon la légende, elle fait ça en sautant à cheval par-dessus la muraille avec son fils dans le dos.

– Ca me paraît moyennement crédible.

– On dit que le cheval est mort, c’est pas totalement irréaliste.

Y’a une statue pour le prouver. C’est vrai.

Lakshmibai et sa garde rapprochée rejoignent Tatya Tope, et se retranche dans la ville de Kalpi. Elle prend la tête des défenses, mais les Britanniques s’emparent de la place le 22 mai.

– Ils sont pénibles au bout d’un moment.

– C’est le moins qu’on puisse dire. Lakshmibai, Tatya, et d’autres chefs de l’insurrection prennent alors la ville de Gwalior, et s’installent dans son fort. La rani convainc tout le monde de fortifier et défendre la position.

Qu’ils y viennent.

Malheureusement, le 17 juin, son campement est attaqué par le 8ème régiment de hussards irlandais du roi.

– Ils me déçoivent les Irlandais sur ce coup.

-Moi aussi. Les hussards tuent tous les Indiens âgés de plus de 16 ans, soit environ 5 000 hommes. Lakshmibai prend évidemment part au combat. Selon les versions elle est tuée sur place, après avoir elle-même allégrement trucidé un certain nombre d’ennemis, ou seulement mortellement blessée, avant d’aller rendre l’âme auprès d’un ermite à qui elle demande de brûler son corps.

– Ha, je vois le parallèle avec Jeanne d’Arc.

– Quoi qu’il en soit, les Britanniques s’emparent de Gwalior trois jours plus tard. Leur commandant déclare que la rani était charmante, belle, et intelligente, et représentait la plus redoutable des chefs rebelles indiens. Lakshmibai est enterrée à côté de Gwalior, et quand le colonel Bruce Malleson écrit son histoire de la mutinerie indienne 20 ans plus tard, il dit d’elle que ses compatriotes se souviendront que des traitements injustes l’ont conduite à la rébellion, qu’elle a vécu et est morte pour son pays, et que sa contribution à l’Inde ne saurait être oubliée. Et de fait, pour les 100 ans de sa reprise du trône de Jhansi, en 1957, l’Inde publie un timbre à son effigie.

(Nous devons à l’honnêteté intellectuelle…beaucoup de choses, ce serait trop long de faire la liste, mais pour ce qui est de cette histoire, de préciser que l’histoire de Lakshmibai a fait l’objet d’un certain nombre d’adaptations au cinéma et à la télévision, mettant en scène des actrices dont le charisme et la plastique n’ont sans doute pas beaucoup à envier à Aishwarya.

Si elles veulent, on peut en discuter.)

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