« Where we’re going, we don’t need roads »

« Where we’re going, we don’t need roads »

– Je ne dirais pas que ça m’emmerde, je dirais que je préfère bouffer un rat crevé que de regarder un Grand Prix.

– Allons, le ronflement des moteurs, l’odeur de l’essence dans l’air agité par la chaleur du bitume, les trajectoires aux tangentes impossibles, ce jeu constant avec la Faucheuse qui court à tes côt…

‘HELL YEAH. »

– Non mais tu peux me le vendre comme tu veux : le sport automobile m’échappe à peu près totalement. Formule 1, stock cars, Paris-Dakar ou Monte-Carlo, je n’en ai strictement rien à carrer. Même pas que j’y sois hostile par principe : juste, je m’en tamponne le coquillard.

– Bon, très b…

– Je m’en bats l’œil, Jean-Christophe, je m’en cogne, comprends-tu bien ? Je m’en dilate le conduit. Je m’en badigeonne le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Je m’en tartine l’anatomie.

– D’accord, mais si je te parle d’un rallye international en 1908 ?

– Même ch… Attends, 1908 ? Quand les bagnoles ressemblaient encore vaguement à des armoires normandes avec des pneus et que tu faisais réparer les pannes chez le forgeron ? Si, ça, ça peut être marrant.

– Voilà. La New York-Paris, plus connue comme The Great Race.

Bien sûr qu’il y a un film. Et bien sûr que c’est avec Tony Curtis.

– Attends. New York-Paris ?

– Oui.

– En voiture ?

– Oui.

– Il n’y a pas un truc qui a alerté les concurrents quand ils se sont retrouvés dans le port de Manhattan avec de l’eau salée jusqu’aux roubignolles, non ?

– Sont partis dans l’autre sens, en fait : New York Paris en partant vers l’ouest, histoire de commencer par traverser la totalité des Etats-Unis pour se mettre en jambes. Mais sans vouloir anticiper, le problème s’est effectivement posé.

– Bon, d’accord, ça m’intrigue.

– Tu vois. Tout commence en 1907, au milieu d’une époque où l’industrie automobile progresse à vue d’œil : puissance, confort, poids, vitesse, motorisation… La compétition fait rage entre les premiers constructeurs des principales puissances industrielles qui ont bien saisi deux choses : et d’une, faire passer l’humanité de l’âge du cheval à celui du moteur à explosion, ça laisse espérer la possibilité de se faire un gros paquet de pognon. Et de deux, il y a encore un peu de boulot au tournant du siècle pour convaincre le grand public de monter dans ce que beaucoup de gens voient encore comme des engins sataniques, dangereux, puants et à peu près aussi fiables qu’un candidat en pleine campagne.

– C’est marrant comme cette comparaison n’a pas pris une ride.

– Tout de même, on a un peu progressé – côté automobile, je veux dire. Bref : en 1907, deux journaux, le New York Times américain et le Matin français se mettent d’accord pour monter une course automobile. En soi, ce n’est pas franchement une nouveauté : l’industrie en question a tout de suite parié sur les compétitions et les défis mécaniques en tous genres pour afficher ses progrès, marquer les esprits et …

– Se mesurer la nouille entre Etats et entre constructeurs ?

– Aussi, oui. En 1907, ça fait belle lurette que tout le monde s’affronte pour savoir qui ira le plus vite et le plus loin au volant de machines qui font parfois frémir, vu qu’elles ont à peu près l’adhérence d’une savonnette et des freins dont je ne voudrais pas sur mon vélo.

– Tu n’exagères pas ?

– Même sur mon vélo d’appartement, Sam. Bref, l’initiative des deux canards n’a rien de neuf en soi, sauf qu’ils voient grand.

– Grand comment ?

– Grand comme une compétition internationale encore jamais imaginée. Une course autour du monde, à travers trois continents : l’Amérique, l’Asie et l’Europe. Six équipages, avec la fine fleur des constructeurs français, italiens et américains ! 20 000 miles ! 32 000 kilomètres !

– Oui, ça fait une trotte.

– 1 000 dollars pour le vainqueur !

– Attends, mais c’est que da…

– En 1908, ça commence à être honnête, si. Mais c’est surtout le parcours qui est assez… pittoresque, disons. Sur le papier, les concurrents doivent commencer par travers l’Amérique entière d’est en ouest jusqu’à San Francisco. De là, l’idée consiste à transporter les voitures jusqu’en Alaska avant de rejoindre la Sibérie en roulant sur le détroit de Behring, gelé. Et hop, plus qu’à continuer jusqu’à Paris à travers la toundra. Tout ça dans des bagnoles ouvertes avec un habitacle en bois. Et je te fais un dessin sur l’état du réseau routier le long du parcours, où ça ira ?

– Dis toujours.

– Il rappelle celui du réseau GPS de 1908 : y en a pas.

– Oh. On dirait un roman de Jules Verne.

– Jules Verne bourré, alors. Toujours est-il que ça s’annonce si glorieusement débile qu’il y a évidemment des candidats pour s’inscrire à ce suicide collectif – six équipages en cours, dont trois français engagés sur De Dion-Bouton, Moto-Bloc et Sizaire-Naudin. Tu as une Zust italienne, une Protos allemande et une Thomas Motor Company côté yankee. A quatre personnes par voiture – trois copilote et un journaliste – ça nous fait 24 courageux candidats à une mort probable.

– Mais ça ressemble à quoi, des bagnoles de rallye en 1908 ?

– A des petits bijoux de technologie, Sam.

High tech et roues de charrettes.

– Ah oui ?

– Ah non. Pas de pare-brise et pas de chauffage, pour commencer. Et le reste… La voiture américaine, tiens. Côté moteur, c’est du 60CV pour un tacot capable d’atteindre la vitesse ébouriffante de 60 miles de l’heure, quelque chose comme 95 km/h.

– Ah oui, on n’est pas arrivés, s’il faut en faire 30 000.

– Mais attention : côté options, on est au top. Un toit amovible pour pouvoir dormir à l’abri, deux pelles, deux pioches, deux lanternes, huit projecteurs, deux réservoirs d’essence supplémentaires et 500 pieds de corde.

– Du Jules Verne, je maintiens.

– Ah, et un fusil et des revolvers, comme dans toutes les autres voitures alignées.

 – Quand tu penses traverser le Midwest en teuf-teuf, tu peux comprendre l’envie de ne pas finir bouffé par les ours.

– D’autant que le signal du départ est donné en plein hiver.

– Pardon ?

– Me demande pas, on peut difficilement imaginer plus gland. Le 12 février 1908, à 11h15, un officiel quelconque tire un coup de flingue et lance officiellement la course, devant 250 000 spectateurs. Pour la petite histoire, le pistolet était en or.

« Six concurrents. Oh et puis non, tiens. Cinq. »

– Mais… pourquoi ?

– Parce qu’ils pouvaient, j’imagine. Quoiqu’il en soit, voilà les concurrents partis le long d’une route qui met environ trois jours à virer au cauchemar, vu le climat, l’état des routes où on trouve encore beaucoup plus de carrioles et de chariots que de voitures à moteur, et qui sont rarement bitumées. L’itinéraire qu’ils empruntent, c’est le même que celui des pionniers et l’Amérique n’a pas tellement changé, côté difficultés.  

– J’imagine qu’il y a eu des abandons.

– Oh oui. A Utica, la Züst italienne s’est cassé la gueule d’un pont et il a fallu la remonter avec trois grues de levage et des dizaines d’ouvriers, mais elle a pu repartir. Le premier à lâcher l’affaire, c’est l’équipage français de la Sizaire-Naudin, qui aura eu le mérite de faire 70 kilomètres tout de même avant de péter son moteur sans avoir même quitté l’état de New-York.  

– Pardon, j’ai ri.

– Tu peux. La Moto-Bloc, deuxième voiture française en lice, s’en tire un chouïa mieux : elle arrive jusque dans l’Iowa où une panne mécanique la cloue au sol, après des jours d’enfer dans des plaines transformées en bourbier à moitié gelé.

« Comment ça, à moitié ? »

– Eh ben tu parles d’une bande d’aventuriers…

– Les quatre restants s’en tirent mieux dans des conditions franchement dantesques en plein hiver, dans la neige et le blizzard. Un beau jour, la voiture américaine a mis treize heures pour parcourir 12 kilomètres dans l’Indiana enneigé… Ceci dit, les équipages ont une excellente idée pour avancer.

– Laquelle ?

– Rouler sur les rails de la ligne de chemin de fer transcontinentale.

– Tu veux dire à côté.

– Ah non. Sur la voie.

– Euuuuh ?

– Ben quoi ? Y a pas de route disponible et franchement, quels sont les risques, à part se faire percuter par une locomotive à vapeur de 22 tonnes lancée à 90 à l’heure ?

– Oui, suis-je bête.

– A ce petit jeu de con, c’est l’Amérique qui l’emporte. La voiture américaine arrive la première à San Francisco le 24 mars, après 41 jours, 8 heures et 15 minutes – c’est la première fois qu’on traverse les Etats-Unis d’un océan à l’autre en voiture, au passage.  

– Et les trois autres ?

– Ils arrivent quinze jours plus tard avec des pénalités pour certains, infligées pour avoir fait une partie du trajet en train le temps de réparer de la casse mécanique. Et c’est là que ça devient vraiment drôle. Tu te souviens qu’ils étaient censés repartir d’Alaska pour rejoindre la Sibérie en roulant sur la mer gelée du détroit de Behring ?

– Oui ?

– Ben étonnamment, une fois sur place, ça semble une moins bonne idée.

– Non, sans blague ?

– Comme le but n’est tout de même pas de tuer les gens à grands coups d’ours blancs contondants, les organisateurs du rallye changent leur fusil d’épaule : on envoie tout ce petit monde d’Alaska en Californie, d’où ils repartent cette fois dans les cales d’un navire qui les dépose au… Japon. D’où ils repartent pour enfin arriver à Vladivostok, où le dernier équipage français lâche l’affaire.

– Casse moteur ?

– Non, ils ont dû retrouver le plein usage de leur cerveau, je pense. L’idée de traverser la Sibérie, ça les a refroidis et ils ont abandonné.

– Attends, on avait bien trois équipages français sur six engagés ?

– Oui.

– La moitié des concurrents ?

– Voilà.

– Et il n’y en a déjà plus un seul en course au tiers du parcours ?

– C’est bien ça. Pourquoi ?

– Non, rien, je commence à comprendre des trucs sur la french touch.  

OK, mais on a du style.

– Au départ de Vladivostok, il ne reste plus en course que les Allemands, les Américains et les Italiens, et encore : ceux-ci sont loin derrière après avoir pris un mois de pénalité pour différentes entorses au règlement de la course. Course qui repart aussi sec, au beau milieu du printemps russe.  

– A travers la Sibérie ?

– Oh oui. Et les plaines manchoues, déjà réputées en 1908 pour l’excellence de leurs infrastructures routières.

– Ah oui ?

Nope.

– Non. Et ça repart sur un bon rythme d’emmerdements, avec une voiture américaine qui met par exemple quatre jours à faire 80 bornes.

– Casses mécaniques ? Crevaison ?

– Nope, des moustiques dans les yeux, les narines et la bouche. Les nuées sont tellement denses qu’ils ne peuvent avancer que la nuit pour éviter de se faire littéralement vider de leur sang.

– Et du côté des autres concurrents ?

– C’est à peu près le même merdier. Près de la ville de Mariinsk, 8000 habitants, les Allemands ont du traverser une rivière de 50 mètres de large – pas de pont, évidemment.  L’équipage a obtenu l’aide d’une partie de la ville pour construire une sorte de ballast improbable, fixé aux flancs de leur voiture, avant de traverser en flottant vaguement jusqu’à la rive d’en face. Dix heures, la traversée.

– Pour 50 mètres ? Un bon rythme.

– N’empêche : les trois voitures progressent vaille que vaille, quitte à s’embourber régulièrement sur le trajet, mais finissent toutes par arriver à Moscou au début du mois de juillet. Le tsar Nicolas II les accueille en personne avec tout le tralala. Fin de la deuxième étape – reste à rejoindre Paris depuis Moscou.

– Oh ben ça se fait bien, demande à Napoléon.

« Vos gueules, les deux petits malins. »

– Huhu. La dernière étape est nettement plus tranquille, l’Europe étant un rien mieux équipée que les Etats-Unis et la Sibérie, question grands axes. Il ne faut que quelques semaines aux trois dernières voitures pour atteindre Paris sans encombre – enfin presque.

– C’est-à-dire ?

– C’est tellement français qu’on entendrait presque cocorico : quand l’équipage américain atteint enfin Paris le 30 juillet, il commence par se prendre une prune.

– Pardon ?

– Oui : un poulet les stoppe à l’entrée de la capitale au motif que leur voiture n’a pas de phare en état de marche. Et ça, c’est interdit.

– MAIS ENFIN ILS VIENNENT DE SE FAIRE 30 000 BORNES.

Dura lex sed lex, Sam. Heureusement, un cycliste qui passe dans le coin a une idée géniale : il met son vélo dans la voiture. Et comme son vélo a une loupiote qui fonctionne, ça passe.

– Quoi ? Mais enfin c’est complètement c…

– Et pourtant, et pourtant. The Great Race est terminée : le 30 juillet à 18 heures, la voiture américaine pilotée par George Schuster est officiellement déclarée gagnante, ce qui lui vaut de se faire à moitié désosser par des spectateurs veulent tous leur petit souvenir et n’hésitent pas à découper des bouts de carrosserie, avant que la maréchaussée ne siffle la fin de la récréation. Ce qui a permis de la sauver et de la conserver précieusement : elle est exposée au National Automobile Museum de Reno, dans le Nevada. Vise-moi cette beauté, avec ses beaux fauteuils clubs en cuir rouge.

– Classe. Dis-moi qu’il y a un compartiment à whisky dans le vide-poche.

– Quel vide-poche ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *