Baston marine

Baston marine

– Enfin mais qu’est-ce que c’est cette odeur ?

– Celle du grand large, Sam. Le sel des embruns, l’écume du bout du monde, l’étrave qui brise les flots verts.

– J’irais jusqu’à parler de remugles.

– T’en ferais pas un peu trop, non ?

– Pas du t… Pourquoi tu as du varech sur le crâne ?

– C’est pour l’ambiance. Ça m’aide à plonger dans le thème.

– Ah oui ? Heureusement que j’ai préempté le sujet sur le guano. C’est un crabe que je vois à côté du clavier ?

– L’ambiance, je te dis. Tel que tu me vois, j’ai presque le mal de mer.

– D’accord, mais pourquoi il y a un Opinel planté dedans ?

– Cet petit saligaud n’arrêtait pas de bouger. On y va, oui ?

– Tu peux sortir la grand-voile.

– Parf…

– Et glisser sous le vent, tu vois ? Pour faire comme si tu quittais la terre. Histoire de trouver ton étoile, je dirais, et de la suivre un instant. Sous le vent, ‘videmment.

Ne nous remerciez pas.

– … Tout commence à Saint-Malo.

– Vachement exotique. Ça te promet le grand large et tu finis par bouffer une galette-saucisse à la crêperie de l’Artimon, un verre de chouchen offert.

– Tu commences à comprendre ce qu’ont vécu tes derniers rencarts de la Saint Valentin mais la fière cité malouine n’est là que comme point de départ.

– Mouais.

– Et on va poutrer de l’Anglois.

– T’attends quoi ? Larguez les amarres !

– Ça ne rate jamais. Le héros du jour, tous ceux qui se sont un jour penchés sur l’histoire de la marine connaissent forcément son nom : Robert Surcouf.

– Chouette, un pirate !

– Un corsaire, s’il te plait. Mais n’anticipons pas. C’est donc à Saint-Malo que le héros du jour, Robert Surcouf, pousse son premier cri le 12 décembre 1773. Et connaissant l’animal, ça devait être « à l’abordaaaaaaaaaage ! », parce que le moins qu’on puisse dire, c’est que le mélange mer et castagne va l’attirer assez vite. Et c’est pourtant pas gagné dans la mesure où naître à Saint-Malo ne fait pas automatiquement de toi un gibier de potence au pied marin. La famille de Robert Surcouf fait dans le négoce, pas dans le canon de 12 livres et le plan de carrière qui attend le gamin, c’est plutôt la prêtrise.

– Vu le bonhomme, ça aurait pu être drôle.

– On le sent plus Frère Jean qu’abbé Pierre, oui. En tout cas, le petit Robert fait assez rapidement comprendre à son entourage qu’il faudra compter sur quelqu’un d’autre pour servir la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine : la tradition veut qu’il ait bouffé le mollet du brave homme de prêtre qui tentait de lui apprendre à dire la messe du côté de Dinan, pour filer tout droit et à pied vers l’océan, en plein hiver. A 13 ans.

– Ah quand même.

– Oui, on a affaire à un jeune homme doué d’un bel enthousiasme juvénile. Ses parents comprennent que c’est mort pour une carrière dans les ordres et l’autorisent à embarquer sur le Héron, un navire qui commerce de Bretagne jusqu’aux côtes andalouses. Et il doit joliment y faire ses preuves parce qu’il n’a pas 16 ans quand il embarque sur l’Aurore, un autre bateau marchand qui part pour les Indes en mars 1789 – quand je dis marchand, c’est une drôle de marchandise : les cales de l’Aurore sont remplies d’esclaves noirs saisis en Afrique pour être vendus en Asie du Sud-Est.

– Pas glorieux.

– Pas vraiment, même si Surcouf n’y est en l’occurrence pas pour grand-chose. Il connaît sa part d’aventures marines, traverse un premier naufrage qui coûte la vie aux 400 esclaves noyés dans les cales et finit par rentrer en France en 1792. La Révolution, ça le laisse passablement froid – à croire qu’il se cogne à peu près totalement de ce qui se passe sur terre au plan politique, tant que ça ne compromet pas ses activités maritimes.

– Il est encore tout jeune, là ?

– Oh oui. A 20 ans à peine, il est déjà capitaine dans la marine marchande et continue à pratiquer la traite négrière – alors légale jusqu’en mars 1794 – au profit des planteurs de l’île Bourbon, autrement dit de La Réunion.

– Toujours l’Océan indien.

– Oui. Il naviguera finalement assez peu dans l’Atlantique qu’il avait pourtant sous le nez dans son enfance. La Terreur le laisse aussi froid que le reste pour l’excellente raison qu’il est à des milliers de milles marins de la métropole, mais les événements ont tout de même de sérieuses conséquences sur sa carrière : au lendemain de la chute de Robespierre, il lâche le secteur marchand pour faire dans la marine de guerre après le 9 Thermidor, toujours dans l’océan Indien. Le voilà corsaire, et c’est là que sa réputation commence à prendre un sacré poids.

– Rappelle-moi, les corsaires… ?

– Là où la piraterie et la flibuste relèvent de l’initiative privée, la guerre de course est… Disons un partenariat public-privé. En gros, un Etat missionne des marins civils pour aller botter des culs et saisir des navires de commerce ennemis. L’objectif est de perturber la logistique de l’ennemi en haute mer en attaquant sa marine marchande. Quand un Etat n’a pas les moyens de s’aligner sur la puissance de feu de la marine de guerre d’en face, c’est pas mal : tu limites les risques en n’engageant pas ta propre marine, et tu prélèves ta part sur les prises de corsaires dûment missionnés grâce aux fameuses lettres de marque.

– Qui consistent… ?

– A t’éviter de te retrouver pendu à la grande vergue en trois minutes comme n’importe quel vulgaire pirate si jamais il t’arrive des misères. Un corsaire est considéré comme un combattant ennemi, pas un criminel. Et à ce petit jeu, Surcouf fait des merveilles : de 1795 à 1800, les navires sous son commandement– l’Emilie, le Cartier, la Clarisse et la Confiance – tapent un paquet de proies bien joufflues et bien ventrues qui rapportent un paquet de pognon à l’heureux capitaine, comme à la France qui ne regrette pas de lui avoir confié des lettres de marque.

– Toujours dans l’Océan indien ?

– Toujours. C’est d’ailleurs logique, d’abord parce que Surcouf connait le coin comme sa poche, ensuite parce que côté Atlantique, la Royal Navy maintient une très forte présence militaire dans les Antilles. Les corsaires français ont tendance à préférer les eaux de l’Océan Indien, moins bien défendues. Surcouf se fait plaisir du côté du golfe du Bengale, de l’Île de France – l’île Maurice aujourd’hui et de La Réunion. C’est aussi dans le coin qu’il réussit une première prise retentissante : celle du Triton.

– L’animal ?

– Le navire, patate. Le Triton est un indiaman de la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Et un indiaman, c’est une grosse cathédrale flottante armée jusqu’aux dents, qui transporte des marchandises et des passagers entre l’Inde et l’Angleterre. Ça ne va pas bien vite, mais avant de s’attaquer à un machin de ce genre, tu y regardes à deux fois vu que c’est littéralement hérissé de canons et truffé de troufions. Sauf quand tu t’appelles Surcouf et qu’on est le 29 janvier 1796.

– Il n’y est quand même pas allé en pédalo, j’imagine.

– Pas loin. Le Cartier, qu’il commande, c’est 19 hommes et quatre canons. Le Triton, c’est 150 hommes et 26 pièces.

– Outch.

– Oui, hein ? Eh ben c’est Surcouf qui gagne avec une bonne vieille technique de chien : il fait monter un pavillon anglais au mât, s’approche tout près du navire anglais et n’envoie le drapeau français qu’au dernier moment. L’abordage ne fait pas un pli et Surcouf, à 23 ans, réussit un coup fumant qui a le don d’agacer l’Angleterre comme rarement. Surcouf est célèbre, mais c’est aussi l’homme à abattre.

– Faut admettre que c’est moche de perdre un barlu comme ça.

– Le plus beau, c’est que Surcouf a failli ne pas toucher une thune sur sa prise parce qu’il n’avait pour une fois pas de lettre de marque. Le Directoire a tenté de la lui faire à l’envers en gardant la totalité de la cargaison, mais Surcouf s’est démené pour faire valoir ses droits. Le Conseil des Cinq-Cents a fini par lui reconnaître la pleine propriété de sa prise, soit 1 700 000 livres.

– C’est beaucoup ?

– … C’est pas mal, oui, Sam. Même si Surcouf s’est contenté du tiers de cette somme.

– Grand seigneur.  

– Gros malin, surtout. Il s’est offert un brevet de patriotisme XXL tout en se réservant une jolie somme tout de même. Et il repart comme un prince, toujours pour l’Océan indien, où il va réussir son plus beau coup.

–  Plus beau qu’un indiaman ?

– Un indiaman n’est pas une classe de navire en soi, tu as différents modèles et différentes tailles : frégate, brick… Tous sont conçus pour résister aux océans, aux orages et en théorie, aux corsaires bretons.

– Mais pas là.

– Non, pas là. Le 7 octobre 1800, le soleil levant éclaire le pont de la Confiance, qui maraude autour de l’île Maurice depuis quelques semaines avec Surcouf à sa tête. C’est un joli trois-mâts, la Confiance.

– Fin comme un oiseau, 18 nœuds, 400 tonneaux ?

– 491, en fait, pour 40 mètres de long et 150 marins.

– Ah oui, c’est déjà un gros bateau.

– A côté de celui qui se pointe à l’horizon, c’est un bateau gonflable pour enfants de huit ans.

– A ce point ?

– Oh oui. La vigie prévient soudain qu’il a vu un gros gros gros bateau à bâbord, autrement dit à gauche – le Kent.

Nope, pas celui-ci.

– Et c’est quoi, le Kent ?

– Un fleuron de la Compagnie des Indes, qui plus est flambant neuf.  Presque trois fois le tonnage de la Confiance, avec 1 200 tonneaux, mais surtout une quarantaine de canons comparés aux 18 canons de Surcouf.

– Ce n’est pas non plus monstrueux, comme différence.

– Oh si. Comme les pièces du Kent sont toutes d’un calibre nettement supérieur à celles de la Confiance, ça revient en gros à engager un duel contre l’inspecteur Harry avec un pistolet à eau. Et puis il y a l’équipage, aussi :  437 combattants d’un côté, 150 de l’autre.

Ah, je sais ce que tu te demandes. Est-ce qu’il a tiré cinq ou six bordées ? Si tu veux savoir, dans tout ce bordel, j’ai pas très bien compté non plus. Mais ceci est un canon de 20 livres, le plus puissant qu’il y ait au monde, un calibre à vous arracher toute la cervelle. Tu dois te poser qu’une question : “Est-ce que je tente ma chance ?” So, do you, Surcouf ?

– 150 et un Surcouf.

– Huhu. Mais franchement sur le papier, ça paraît plié. Non seulement la taille compte…

– … en matière de combat naval, c’est important de le préciser…

– … tout à fait, mais le Kent est aussi beaucoup, mais beaucoup plus haut sur l’eau. Bord à bord, il y a l’équivalent d’un bon étage entre les ponts des deux barlus.

– Outch.

– Comme tu dis. Côté anglais, on se frotte les mains à tel point que le commandant Rivington décide fort logiquement de foncer sur la Confiance. Il invite aussi ses passagers civils – dont quelques femmes d’officiers – à monter sur le pont pour voir comment on botte le cul d’un froggie.

– Il n’a jamais entendu parler de la loi de Murphy, lui.

– Et il ne connaît pas Raoul, ce mec. Enfin Robert, qui décide la jouer toute en finesse.

– Il se casse ?

– Ah non, il attaque après avoir chauffé son équipage à blanc. D’après le peintre Louis Garneray, qui était à bord, son speech aurait ressemblé à ça : « Enfants, voilà un Anglais que le ciel nous envoie (…) Je ne vous dissimule pas que l’affaire sera chaude, son équipage est plus nombreux, son artillerie plus puissante, aussi ne m’amuserai-je pas à le combattre au canon. Aussitôt que nous l’aurons approché, je le range à l’honneur et je l’aborde. Chacun de vous vaut mieux qu’un Anglais, je pense. » Je te laisse juger de la crédibilité du truc, mais toujours est-il que l’équipage se prépare à passer de vilaines minutes sous la menace des canons du Kent, en attendant un hypothétique abordage – je rappelle qu’il s’agit littéralement de monter à l’assaut, puisque le Kent est bien plus haut que la Confiance. Et la danse commence – parce que c’est lent, un combat naval à l’époque de la marine à voile. Faut manœuvrer finement, flairer le vent, la mer et ses courants, et à bord de la Confiance, ça transpire pas mal. J’aime autant te dire qu’il y a deux ou trois raies du cul qui ont dû faire gouttière, d’autant que le Kent ne se prive pas de se servir de toute sa puissance de feu, mais sans arriver à vraiment abîmer la Confiance. La première partie du plan de Surcouf réussit.

A l’abordage, mais en Pataugas, vu le dénivelé.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire qu’à force de manœuvres habiles, il réussit à s’approcher assez près du mastodonte pour se coller contre lui, SOUS sa ligne de feu. Et à l’aborder. Enfin à l’escalader, au son des deux tambours qui martèlent la charge. Toujours d’après le récit de Garneray, le premier à bord est un matelot noir – Bambou, un costaud. Et autant on tape parfois sur des bambous toute la journée, autant là, c’est l’inverse : à lui tout seul, il réussit une trouée à coups de hache dans les rangs anglais, pendant qu’une partie de ses copains, perchés dans les vergues de la Confiance pour être à la bonne hauteur, défouraillent tout ce qu’ils peuvent pour nettoyer le pont – et c’est comme ça que le capitaine anglais Arlington s’en ramasse une en pleine tête.

– Ça peut aider.

– C’était un grand classique, d’essayer de cibler les officiers pour désorganiser la chaîne de commandement. Et ça marche : en quelques minutes, la furia francese permet aux hommes de Surcouf de contrôler le gaillard d’avant. Mais le second anglais rameute ses troupes et là, ça pue un peu du fion parce que la centaine d’hommes montés à bord font face à 400 types qui ont bien compris que ça allait barder pour leur pomme en cas de défaite. Et c’est là que l’esprit d’initiative va faire basculer le combat : Surcouf ordonne qu’on charge à mitraille deux canons sur la portion de pont qu’ils contrôlent. 

– … Oh merde…

– Ah oui, ça dégage les bronches. Plusieurs officiers anglais sont tués ou hors de combat, d’autres se jettent à l’eau.

– Mais quelle idée.

– Ben la bonne nouvelle, c’est qu’ils ne mourront pas noyés. La mauvaise, c’est que c’est parce qu’ils se retrouvent broyés entre les deux coques avant. Dans une dernière ruée, Surcouf et ses meilleurs hommes défoncent une porte, 83 fémurs, 17 rotules, quelques paires de burnes et dix-neuf gencives afin que les officiers anglais lâchent enfin l’affaire, après une résistance qu’on peut honnêtement qualifier d’honorable. Le combat a fait moins de 40 morts, tous côtés confondus. Surcouf vient de réussir une des prises les plus marquantes de l’histoire navale et toujours d’après Gameray, il en a bien conscience : « Parbleu, mes amis, savez-vous, qu’amour-propre mis à part, nous pouvons nous vanter entre nous d’avoir assez bien employé notre journée ? Il nous a fallu escalader, sous une grêle de balles, une forteresse trois fois plus haute que notre navire, et combattre chacun trois Anglais et demi ! Ma foi, je trouve que nous avons bien gagné les grogs que le mousse va nous apporter ! »

– Ce qui est bien, c’est qu’on sent que ton Garneray n’en fait pas du tout des caisses.

– Oui, hein ?  Toujours est-il que les passagers, comme toujours avec Surcouf, sont bien traités et que le malouin entre vivant dans la légende – vivant et riche : entre le navire lui-même et sa cargaison, la prise du Kent rapporte cent millions de livres. L’essentiel revient à la France, mais ça fait une jolie somme, autour d’un milliard d’euros aujourd’hui.

– Oh la vache.

– Comme tu dis. Surcouf a continué à emmerder les Anglais pendant des années et des années, jusqu’en 1809 : plus de cinquante navires en tout, pour un total de 500 millions de livres – cinq milliards d’euros.

– C’est beaucoup.

– Oui et non. C’est beaucoup, mais au meilleur de la guerre de course, les pertes anglaises représentent 3 % à peine du commerce naval britannique. Autrement dit, pas de quoi menacer la suprématie maritime de l’Angleterre. Sa part lui permettra de joyeusement s’embourgeoiser, une fois installé à Saint-Malo comme armateur – il sera un des plus actifs de France sous l’Empire, puis sous la Restauration. Il meurt jeune à 53 ans, sans doute pas aidé par son goût pour la bonne bouffe et une descente à faire pâlir Boris Eltsine.

– Et on n’a toujours pas de film sur cette histoire ?

– Oh si. Un bien beau nanar franco-hispano-italien de 1966 de l’immortel Sergio Bergonzelli.

– Qui ?

– Voilà.

Prometteur.

One thought on “Baston marine

  1. Comme quoi la chanson s’arrange avec la réalité…

    Pas la bonne date, pas le bon endroit…

    Mais le bon adversaire.

    “Buvons un coup, tirons en deux (c’est mieux !) …”

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