Paf dans l’œil

Paf dans l’œil

– Tu connais le point commun entre Vol au-dessus d’un nid de coucou et le clan Kennedy ?

– Aucune idée et tu as de drôles de questions.

– La lobotomie.

– Je ne sais pas si on peut vraiment parler de lobotomie pour JFK, tu sais. D’accord, on lui a bien fait sauter une partie du cerveau mais ça n’est pas fait dans le strict respect des normes médicales, si tu vois ce que je veux dire.

– Je ne te parle pas de John Kennedy, patate, je te parle de sa sœur. Mais avant, que sais-tu de la lobotomie ?

-Pas grand-chose et j’aimerais que tu cesses d’agiter ce pic à glace sous mon nez avec un grand sourire.

Apparemment faut faire la gueule en peignoir pour être respecté, par ici.

– La technique consiste en gros à faire un trou dans le crâne des gens pour leur découper un morceau de lobe frontal.

– Mais enfin pourquoi ?  

– J’y viens. Mais puisqu’on parle de faire des trous, il n’est pas tellement surprenant de voir la lobotomie naître au pays de l’emmental : la Suisse. C’est là, du côté de Berne, que le psychiatre Gottlieb Burckhardt décide un beau matin de Noël 1888 que c’est le moment ou jamais de chercher une solution radicale à l’état d’agitation extrême dont souffrent certains de ses patients.

“Oooooooooooooh un pic à glace ! Quelle merveilleux Noël !”

– Moi aussi, Noël m’a toujours stressé.

– D’où ta tendance à finir complètement cuit au Sauternes devant la cheminée à la fin de l’apéritif, on sait. La différence avec les patients du bon docteur Burckhardt, c’est que personne n’a encore tenté de prendre un petit trépan pour te perforer le crâne avant de te tripatouiller dans le lobe frontal à coups de scalpel.

– C’est pourtant l’impression que j’ai au réveil, souvent. Et ça a fonctionné, son truc ?

– Pas trop. Sur les six patients concernés, l’un est mort des suites opératoires, un autre s’est noyé dans une rivière dix jours après sa sortie, et deux autres n’ont montré aucun progrès majeur.

– Si je compte bien, ça en laisse deux.  

– Oh ils étaient plus calmes, oui. Très calmes. Beaucoup trop calmes pour un être humain moyen, je dirais, mais plutôt actifs pour disons des cactus.

– Bref, c’est un bide.

– Disons que ça a un tantinet douché l’enthousiasme de la communauté médicale jusqu’à ce qu’un neurologue portugais, le docteur Egas Moniz, se repenche sur la question une cinquantaine d’années plus tard, en 1935. Son idée est simple : un peu plus tôt, des chercheurs ont constaté qu’après une intervention sur le cortex de deux femelles chimpanzés, Peggy et Lucy, les deux pauvres bêtes ne montraient plus aucun signe de frustration, de colère ou d’excitation.

« On en recausera, d’ailleurs. »

– Oui enfin de là à passer à l’être hum…

– Teuteuteu, Moniz sert la science et c’est sa joie. Il opère une vingtaine de patients d’une clinique de Lisbonne avec l’aide d’un confrère chirurgien, Pedro Alemeido Lima, à partir du 12 novembre 1935 – plutôt des patientes, d’ailleurs, et sans qu’on se préoccupe d’ailleurs tellement d’obtenir un consentement éclairé de leur part ou de la part de leur famille avant de sectionner différentes parties de leurs lobes frontaux, ou de leur injecter de l’éthanol dans les fibres nerveuses…

– De l’éthanol ? DE L’ETHANOL ? M’enfin mais c’est de l’alcool pur !

– T’as pas la curiosité du scientifique. L’idée, c’est qu’un certain nombre de maladies mentales ou comportementales sont dues à un trop grand nombre de connexions entre le thalamus, considéré comme un des composants « émotionnels » du cerveau, et le cortex frontal, qu’on voit alors comme le siège de la conscience. Autrement dit, l’émotion, l’animalité l’emportent sur la raison et la rationalité.

– Et ?

– Et personne ne tique. Personne ne relève non plus le fait que Moniz se fait fort de guérir ainsi des tas de pathologies bien réelles comme l’épilepsie ou la schizophrénie, mais aussi la dépression ou… l’homosexualité.

– Ah.

– Oui, lui et bien d’autres membres de la communauté scientifique la tiennent encore pour quelques décennies encore comme une maladie mentale – ne va surtout pas voir à quelle date l’OMS l’a sortie de la liste correspondante, tu vas te faire mal*. Bien plus tard, en 1949, Moniz sera récompensé de ses efforts en recevant le Nobel de médecine, ce qui aura évidemment contribué à légitimer la lobotomie aux yeux de la communauté médicale.

– Et il fait déjà ça au pic à glace ?

– Ah non, à l’ancienne et au trépan. Le pic à glace, ça commence à la fin des années 30. A l’époque, un médecin italien, Mario Adamo Fiamberti, décide de creuser la question, si j’ose dire, en cherchant le moyen de s’affranchir des longues et complexes procédures chirurgicales que suppose la technique portugaise.

– Voilà, pourquoi s’emmerder à trépaner des crânes ?

– Ben oui. C’est coûteux et dangereux, alors qu’on peut peut-être obtenir le même résultat autrement. L’idée de Fiamberti est bien plus rapide et bien plus simple : passer par l’orbite.

– Pardon ? A travers l’œil ?

– Ah non, ça serait horrible enfin.

– Ouf.

– Non, tu passes juste à côté.

– Oh.

– L’os qui forme le fond de l’orbite est fragile et il n’y a rien de plus facile que d’enfoncer une pointe d’acier à travers : il suffit d’un bon petit coup sec au coin de l’œil, près du nez, en remontant sous la paupière. Ensuite, il ne reste plus qu’à faire pivoter le bousin de 15° dans un petit crouiiiicprotch avant de faire la même chose de l’autre côté et c’est plié : on vient de pratiquer la première lobotomie transorbitale, soit une section des connexions du cortex préfrontal. C’est un mouvement d’essuie-glace dans le cerveau et ça ne prend que quelques secondes.

– Eurgh.

– Extérieurement, ce n’est pas très spectaculaire, tu t’en sors avec deux yeux au beurre noir. Entre 1937 et 1939, une centaine de patients subissent cette opération en Italie. Le lobe frontal du cerveau étant le siège de la personnalité et des fonctions cognitives supérieures, l’opération se traduit de fait par des modifications notables et plus ou moins brutales du comportement. Et par une régression de l’intelligence, souvent, même si elle varie selon les patients.

– Varie comment ?

– Ben disons qu’une partie d’entre eux à tendance à se baver dessus en étalant leurs matières fécales sur les murs mais ils sont moins stressés, faut reconnaître.

– Contrairement au personnel chargé du nettoyage.

– Voilà. Un qui adore l’idée de Fiamberti, c’est Walter Freeman, un neurochirurgien américain. C’est lui qui a l’idée du pic à glace.

– Mais attends, c’est une image, hein ? On ne parle pas d’un vrai pic à glace ?

– Oh si. Il l’a trouvé dans les tiroirs de sa propre cuisine. Si Freeman et son confrère le docteur Watts passent les années 30 à pratiquer des lobotomies et des leucotomies préfrontales, inspirées de la technique de Moniz, ils commencent à perfectionner la technique italienne au milieu des années 40. C’est rapide, le bloc opératoire est superflu et l’anesthésie elle-même n’est pas nécessaire – on ne plaisante malheureusement pas : ni Freeman, ni Watts ne voient de raison d’endormir des patients avant de leur enfoncer un pic à glace dans le coin de l’œil d’un coup de marteau. Le duo se met à opérer à tour de bras à partir de 1945 – enfin pas longtemps : tout de même effrayé par la tendance de Freeman à banaliser la lobotomie, Watts jette l’éponge en 1948.

– Et il n’y a toujours personne pour freiner Freeman ?

– Pas du tout. Il continue en solo. Mieux que ça, il décide de vivre le rêve américain à fond les ballons.

– C’est-à-dire… ?

-Qu’il se lance sur les routes américaines pour faire le tour des hôpitaux et des asiles du pays au volant d’un petit van spécialement aménagé pour lui permettre d’intervenir partout où son discours séduit lorsqu’il s’agit de soigner ici une catatonie, là une dépression, ailleurs des crises d’épilepsie… Rien qu’un bon coup de pic à glace dans l’œil ne puisse résoudre bien mieux que les classiques électrochocs, à en croire le docteur Freeman.

– MAIS ENFIN.

– On peut lui reconnaître un truc, au passage : il a le sens du show, avec son bouc et sa canne, et il sait séduire des médias qui ne tardent pas à rebaptiser le camion du docteur Freeman la « lobotomobile ». Au passage et contrairement à une légende tenace : non, il n’opère pas dans la bagnole, qui lui sert seulement à transporter son matériel.

– Oui enfin ça devrait quand même animer ma prochaine nuit, cette idée.

– J’espère bien. Toujours est-il que Freeman invente la lobotomie itinérante à 25 dollars la séance, tous frais compris. Une aubaine pour des institutions souvent sous-staffées, comme pour des familles désespérées par l’absence de tout progrès chez leurs proches. Et tant pis si le docteur Freeman, qui n’a jamais été formé à la chirurgie, opère sans jamais porter de masque ni de gants…

“YOLO.”

– … Ah quand même.

– Mais tu n’ignores pas que toutes les bonnes choses ont une fin. Même la lobotomie.

– On va finir par foutre en tôle ?

– Jamais. Mais sa réputation va progressivement s’altérer parce que le neurologue a la main de plus en plus lourde. Entendons-nous bien, il a sincèrement l’impression de servir la médecine, quitte à considérer que zombifier une partie de ses patients est un mal nécessaire. Et les conséquences sont assumées, en plus. Regarde la légende de cet article de l’époque : « Dans certains cas, le mieux que l’on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique. » En revanche, il franchit de plus en plus souvent une série de lignes rouges éthiques et morales.

Une grande mode de la communication médicale des années 50 sur la lobotomie : le avant-après.

– Du genre ?

– Il se met à lobotomiser des patients en parfaite santé mais qui ont le malheur d’être homosexuels, à une époque où il valait mieux éviter de le faire savoir. Freeman opère aussi des vétérans atteints de ce qu’on n’appelle pas encore des troubles post-traumatiques. Il prétend remettre dans le droit chemin des criminels et des jeunes délinquants.

– Ça sent le complexe du type qui se prend pour le Sauveur, non ?

– Un peu. Il va jusqu’à opérer de très jeunes patients : sur 4000 patients opérés par Freeman, on compte 19 mineurs dont un enfant qui n’avait pas 5 ans.

– Attends, tu as dit 4000 ?

– Oui, 4000 à lui tout seul, sachant qu’il est loin d’être le seul à proposer de lobotomiser à tout va en dépit d’un taux de mortalité post-opératoire pas piqué des vers. Dans son cas, on recense 600 patients morts des suites de l’opération. Et dans un cas au moins, en 1951, c’est même pire que ça.

– Oh je sens le truc crade.

– Tu peux. Un matin de cette année-là, Freeman fait risette au photographe qui est en train de l’immortaliser au lieu de se concentrer – et il rate son geste. Bilan, une ratatouille de cerveau et un mort.

– Oh mais merde.

– Et encore, c’est sans compter le cas de ceux qui s’en sortent dans un état plus ou moins végétatif – attention, certains tirent effectivement certains bénéfices de leur lobotomie, transorbitale ou non, mais beaucoup sont restés lourdement handicapés à vie, comme Rosemary Kennedy.

– On y arrive.

Rosemary. Avant.

– Et oui. Rosemary est une des sœurs cadettes de John Fitzgerald Kennedy, et elle fait partie de celles qu’il a opérées très tôt, en 1941. Très tôt et contre son gré – elle a 23 ans et elle est pourtant majeure – à la demande de son père Joe qui ne supportait plus les crises répétées d’hystérie et de colère de la jeune femme. Enfin ça, c’est la version paternelle. Il est très possible que l’hystérie en question n’ait pas été autre chose qu’un tempérament indépendant, doublé d’une sexualité et d’un mode de vie nettement trop libéré aux yeux de son père.

– Ah ben oui, pas de ça dans la famille. Imaginez si son frère John Fitzgerald passait ses journées à attraper tout ce qui passe…

– Inconcevable. Même s’il semble que Rosemary ait effectivement souffert d’une sérieuse dépression. Watts, qui opérait encore avec Freeman à ce moment-là, a décrit l’opération plus tard à un journaliste : « Nous sommes passés par le haut de la tête, je pense que Rosemary était réveillée. Elle avait pris un tranquillisant doux. J’ai fait une incision chirurgicale dans le cerveau à travers le crâne. C’était près du front, des deux côtés. Nous avons fait une petite incision, pas plus d’un pouce. » Pendant ce temps, Walter Freeman posait des questions à Rosemary : « Il lui a demandé de réciter le Notre Père, de chanter God Bless America ou de compter à rebours. Nous avons estimé ensemble la taille de la zone à couper en fonction de ses réponses ». Et n’ont arrêté qu’au moment où Rosemary est devenue incohérente.

– Ce scénario de film, purée.

– Ah ça, devoir chanter God Bless America pendant qu’on te découpe le cerveau, ça se classe assez haut sur l’échelle de ma petite boutique des horreurs personnelles, oui.

– Et elle en sort dans quel état ?

– Irréversible et catastrophique : incontinente, avec le QI d’un enfant de trois ans. La malheureuse restera toute sa vie internée, le plus discrètement du monde pour ne pas gêner la carrière politique fulgurante de ses frères Bob et John dans les années 50. Et une fois JFK à la Maison Blanche, le storytelling du clan Kennedy consiste à imposer l’idée que Rosemary est née handicapée mentale.

– Classe.

– Au passage, le fait qu’elle ait opéré en 1941 alors que Freeman a sévi jusque dans les années 60 montre que ce ne sont pas des désastres de ce genre qui auront fini par avoir la peau de la lobotomie, qu’on a largement pratiquée dans plusieurs pays du monde, à la notoire exception de l’URSS qui l’a bannie dès 1950. En tout, on estime que 100 000 personnes ont subi une lobotomie dans le monde entre les années 40 et les années 80.

– Qu’est-ce qui a fini par jouer ?

– L’apparition des neuroleptiques, à partir des années 50. Elle a fini par offrir aux psychiatres des traitements plus efficaces et surtout moins dangereux pour soigner la schizophrénie ou la dépression.

– Et Freeman ?

– Il a connu une fin de carrière délicate, d’autant que l’opinion publique a commencé à voir la lobotomie comme une mutilation et pas comme une thérapie. Dans les années 60, il se présentait dans les congrès médicaux avec une boîte en carton truffées de cartes postales de remerciement, envoyées par des proches de patients, comme pour prouver que sa technique avait donné de bons résultats. Et à la fin de sa vie, il a repris la route, cette fois en camping-car, pour prendre en photo ses anciens patients. Comme pour se justifier aux yeux du public.

– Ou de lui-même.

– Ouaip. Il n’a jamais fait amende honorable, contrairement au Dr. Watts qui a en partie admis les dangers de la lobotomie, dans une interview de 1979 : « c’est une opération qui endommage le cerveau et qui change la personnalité. Nous pouvions prédire assez précisément le soulagement de certains symptômes comme les idées noires, les tentatives de suicide… Mais nous ne pouvions pas prédire le type de personne qu’allait devenir le patient ».

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* 1990.

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