La dernière sorcière

La dernière sorcière

– Je suis déçu. Je m’attendais à te trouver plus calme. Serein. Apaisé.

– Ah ? Euh…et pourquoi ?

– Eh bien, nous avons passé le 31 décembre 2020.

– Tu croyais vraiment que tout irait mieux en vertu d’un simple changement de référence calendaire ?

– Non, c’est pas ça…

– Tu imaginais qu’un mois de régime riche en frangipane adoucirait mon caractère ?

– Peut-être.

– Ecoute, je pense qu’un mois ce n’est pas une période suffisante pour tirer des conclusions pertinentes. Il faudrait prolonger, et maintenant ça fait loin.

– J’en viendrais presque à penser que c’est une bonne idée. Pour autant, je ne parlais pas de ça.

– Alors je ne vois pas.

– Le Brexit, enfin !

– Tu veux dire : enfin, le Brexit.

– Voilà. C’est l’idée.

– D’accord, mais pourquoi voudrais-tu que l’officialisation de cette situation de fait m’emplisse d’allégresse ?

– Oh, je t’en prie, ne fais pas semblant. Tu as une dent contre les Britanniques.

– Mais enfin, pas du tout.

– Tu plaisantes, c’est pas une dent, c’est un dentier complet.

– Absolument pas.

– Dis donc, tu veux que je sorte les archives ?

– Attends. Une minute. Est-ce que je prie régulièrement pour que la fédération internationale de rugby se décide à exclure l’Angleterre et à l’effacer de toutes ses archives ? Bien entendu, ce n’est que bon sens et amour sincère du beau jeu.

– Tu vois.

– En conçois-je pour autant une rancœur inextinguible à l’endroit, voire à l’envers, de la Grande-Bretagne dans son ensemble ? Pas du tout.

– Je ne suis pas convaincu.

 -Mais si. Regarde, je n’ai aucune difficulté à reconnaître que nous devons à nos voisins d’outre-Manche le plus grand groupe de l’histoire de la musique.

– Ah oui, les B…

– Stop, ne commence pas à raconter n’importe quoi.

Voilà, on rétablit les choses.

– Eh ben écoute, tu faisais bien semblant, parce que je pensais que…

– Non non, je n’ai rien contre cette terre de sorcellerie.

– HA ! Je le savais bien.

– Tu te méprends. C’est un constat factuel. Difficile de nier que les Grands-Bretons ont un rapport plus développé avec tout ce qui a trait aux légendes, au fantastique, au magique. Après tout c’est la terre du mythe arthurien.

– Exact.

– C’est là que sont nés à la fois le Seigneur des Anneaux et Harry Potter.

– C’est vrai, on peut imaginer que ce n’est pas un hasard.

– Tu as toi-même raconté l’histoire du Club de chasseurs de fantômes de Londres.

– Eh oui, de fait.

– Et puis ils ont jugé et emprisonné des personnes pour sorcellerie dans les années 40.

– Ils ont quoi ?! Quand tu dis les années 40, c’est…les nôtres ?

– J’imagine que tu veux dire celles du 20ème siècle. On est plus proches des prochaines, hein.

– Oui bon ça va. Comment ça des procès en sorcellerie dans les années 40 ?

– Mais oui.

– Ils n’avaient pas plus urgent que de chasser les sorcières dans les années 40, les Britanniques ?

– C’est lié. Bon résumons un peu : comme dans une bonne partie de l’Europe, on a chassé la sorcellerie et organisé des barbecues de ses pratiquants en Grande-Bretagne, un peu au Moyen-Age et surtout après la Renaissance.

– Y compris nos héroïnes nationales, les saligauds.

– Je conviens que le bûcher c’est peut-être un rien excessif pour traiter les hallucinations auditives. Donc oui, on a brûlé un peu de sorcières en Angleterre et autour.

– Une bien sinistre page de notre histoire.

– Mouais…

– Oh ben quand même !

– Est-ce que l’Europe est tombée sous la coupe de la Bête et de ses légions infernales ? Non. Donc ça a marché.

Eh voilà, la civilisation est sauvée. De rien.

– Tu te moques de moi.

– Un peu. De fait, la dernière exécution d’une sorcière en Angleterre remonte à 1685. Et quelques années plus tard, en 1735, une loi est adoptée pour réprimer ceux qui se font passer pour des thaumaturges.

– Des quoi ?

– Des faiseurs de miracles, mages, clairvoyants…tu vois l’idée.

– Oui. Donc plutôt ceux qui font semblant que les supposés sorciers.

– En effet, néanmoins la législation en question s’appelle Witchraft Act, littéralement la Loi sur la Sorcellerie.

– Je reconnais que ça pose un projet de loi.

– Sautons quelques années, pour nous retrouver en 1897 en Ecosse. A Callander, plus exactement. C’est là, et à ce moment, que naît Victoria Helen Macfarlane. Une enfant qui va rapidement se distinguer en prétendant avoir des visions et communiquer avec des fantômes, ou en ayant des crises prophétiques.

Et en se dématérialisant en dessous du sternum.

– Ah non mais les ados, prêts à tout pour se faire remarquer. Encore un truc pour agacer ses parents, ça.

– Alors ils sembleraient qu’ils l’aient plutôt encouragée qu’autre chose. Cela dit elle va définitivement se fâcher avec eux quand elle a un autre type de vision à l’âge de 16 ans.

– Quel genre ?

– Elle voit le loup, si tu comprends ce que je veux dire. Victoria Helen tombe enceinte, et doit quitter le foyer familial. Elle part s’installer à Dundee, où elle travaille à l’Infirmerie Royale. Quelques années plus tard, c’est-à-dire pendant la Première Guerre, elle y fait la connaissance d’un soldat blessé, et qui sera par conséquent réformé, Henry Duncan. Ils se marient en 1916. Détail important, Henry est spiritualiste. Ou spiritiste, comme tu veux. C’est-à-dire qu’il appartient à ce grand mouvement de la fin du 19ème/début du 20ème qui est convaincu de l’existence des esprits et de la possibilité de communiquer avec eux.

– Il est loin d’être le seul.

– Pour sûr. Pour autant les Duncan ne s’intéressent manifestement pas qu’aux choses de l’esprit, puisque dans la dizaine d’années qui suit madame connaîtra pas moins de 12 grossesses, avec 5 enfants qui survivront. Soit 6 gamins au total, alors que la famille ne roule pas sur l’or.

– Ils tirent le diable par la queue.

– C’est ça. Henry pousse alors sa femme à pratiquer ses « dons » de façon professionnelle.

– En tant que médium ?

– Précisément. Sous le nom d’Helen Duncan, elle se lance en 1926. Elle fait payer pour assister à des séances pendant lesquelles elle entre en communication avec des esprits. Et ça paie manifestement bien mieux, puisque la famille peut rapidement s’installer dans une demeure plus confortable à Edinbourg.

– Elle doit être douée. Pour faire passer ses fariboles, je veux dire.

– Elle rencontre un succès certain, mais pour autant on peut en douter. Comme la plupart de ses confères de l’époque, Helen ne se contente pas d’être l’interprète des esprits avec lesquels elle entre en contact. Ils se manifestent à travers elle.

– Euh, c’est-à-dire ?

– Elle produit de l’ectoplasme. Une substance censée être…ben, la concrétisation physique d’un esprit. Une forme de fluide.

– C’est pas très précis.

– Sans blague. C’est l’émanation matérielle d’un truc qui est censé être intangible, je te rappelle. Toujours est-il que tout bon médium qui se respecte doit en produire pendant ses numéros, pardon ses séances. Helen Duncan n’est pas en reste, et les spectateurs attestent que de l’ectoplasme lui sort par la bouche ou le nez.

– Beurk.

– Oui. Ca va même plus loin. Le « fluide » va parfois jusqu’à prendre la forme de deux esprits « guides » de notre voyante, à savoir Albert, un homme d’âge moyen, et Peggy, une petite fille. Or il se trouve que des spectateurs touchent le fameux ectoplasme, et se disent que le fluide mystique ressemble pas mal à de la mousseline, mais ça ne les émeut pas plus que ça.

– Ha, les gens sont crédules. Comment de telles superstitions ont-elles pu perdurer si longtemps ? Je pense que les spectateurs devaient être des Sagittaires.

– Helen Duncan fait l’objet d’une enquête paranormale de la part de la Société de Recherche Psychique de Londres entre octobre 1930 et juin 1931. Elle consiste en 30 entretiens et séances, à l’issue desquels deux des investigateurs concluent en sa faveur, tandis que le troisième considère que c’est une fraude. Au sens où elle ferait semblant et ne rentrerait pas vraiment en communication avec des esprits.

– Un sur trois. Pas glorieux.

– Nos enquêteurs recueillent et examinent plusieurs échantillons d’ectoplasme.

Pour la science.

II en ressort que la composition du machin fluctue : papier ou tissu avec du blanc d’œuf, gaze imprégnée d’un fluide résineux, papier toilette. Aussi de la mousseline ou du coton à fromage, manifestement ingurgité puis régurgité.

– Mais c’est vraiment dégueu.

– Les enquêteurs notent d’ailleurs que « des bruits de régurgitation » semblent provenir du cabinet dans lequel elle procède à la séance.

De fins limiers.

Et quand la Société de Recherche Psychique la convainc d’avaler une tablette de bleu de méthylène avant une séance, comme par hasard, pas d’ectoplasme.

– Et avec tout ça, y’en a deux sur trois qui pensent qu’elle entre vraiment en contact avec des esprits.

– Tu ne peux pas me prouver que les esprits ne sont pas allergiques au bleu de méthylène. En 1933, un autre inspecteur paranormal, Harry Price, mène une enquête sur Helen Duncan, dans la mesure où cette dernière est alors suffisamment populaire pour réaliser des tournées à travers le pays. Il recueille le témoignage d’une femme de chambre qui a travaillé pour elle lors d’un passage à Londres. Elle raconte qu’à l’issue d’une séance elle a eu à laver une pièce de mousseline imprégnée de blanc d’œuf. A l’occasion d’autres investigations, les manifestations se révèlent être du coton à fromage manipulé avec un cintre.

Vous êtes sûrs ?

– On va dire que l’illusion tenait beaucoup à l’éclairage tamisé.

– Ah oui, ça ça manquait de lumière, c’est le moins qu’on puisse dire. En 1933 toujours, lors d’une séance pendant laquelle Peggy apparaît, un spectateur, Esson Maule, s’en saisit et allume la lumière. La salle se rende compte qu’en fait c’est une poupée qu’elle manipule avec les genoux. S’ensuit une échauffourée avec les spectateurs alors que tout le monde essaie de se saisir de la marionnette. Helen Duncan finit avec une amende pour rixe et fraude.

– Va falloir se reconvertir.

– Pas du tout. Sa carrière se poursuit. Elle reste populaire et continue ses tournées dans le pays.

– Mais enfin ?

– Enfin quoi ? Tu peux apporter toutes les preuves du monde, tu ne pourras jamais empêcher, par exemple, des personnes endeuillées d’espérer qu’elles peuvent rentrer en contact avec leurs défunts. Et d’autres à la moralité discutable de vouloir en profiter et les entretenir dans leurs convictions. Aujourd’hui encore.

– C’est malheureusement vrai. Et pourtant j’ai lu quelque part que Nostradamus avait annoncé la fin des croyances infondées pour 2018.

– Une erreur d’interprétation, sans doute. Pour te donner une idée de la robustesse des idées spiritualistes, la Navy reconnaît en 1941 le spiritisme comme conviction religieuse légitime, et autorise les marins à organiser des séances pendant qu’ils sont en mer.

– Parce qu’en 1941 les marins de sa majesté n’avaient rien de mieux à faire en mission.

– Faut croire que non. A ce propos, pendant la guerre, les Duncan sont installés à Portsmouth. Soit, le port d’attache de la flotte. Et c’est là que va se produire un incident qui va avoir des conséquences majeures pour Helen Duncan. Le 25 novembre 1941, le HMS Barharn est coulé en Méditerranée. Plus de 800 membres d’équipage sont tués, c’est un revers significatif pour l’amirauté. Afin de préserver le moral, l’information n’est pas rendue publique. La marine va jusqu’à envoyer aux familles des fausses cartes de Noël. Mais au final elles sont quand même prévenues, avec consigne de n’en rien dire.

– C’est pas inédit en temps de guerre.

– Non, mais quelques mois plus tard, Duncan annonce lors d’une séance qu’elle a été contactée par l’esprit d’un matelot du Barharn, qui lui dit que son navire a été coulé. La police et les renseignements finissent par en avoir vent, et ils n’apprécient pas du tout.

– Ils mettent en place un bureau du contre-renseignement fantôme.

– Non. Cependant le 19 janvier 44, Helen Duncan est arrêtée à l’issue d’une séance. Elle est initialement poursuivie au titre d’une loi de 1824 sur le vagabondage, qui est habituellement utilisée pour poursuivre les diseurs de bonne aventure et autres. C’est classique. Mais après réflexion, le juge décide plutôt de l’accuser en vertu de l’acte de 1735.

– Le Witchcraft Act ?

– Celui-là même. Helen Duncan est poursuivie pour « tentative de faire apparaître les esprits de personnes décédées ».

– Sérieusement ?

– On ne peut plus sérieusement. Dans tous les sens du terme, parce que si la loi de 1824 permet d’infliger des amendes, le Witchcraft Act c’est un autre calibre. Il prévoit un procès à Londres, devant la cour de Old Bailey’s, autrement dit la Haute Cour Criminelle du royaume. Avec à la clé un risque réel de finir en prison

– Mais enfin, elle vomit des poupées en papier mâché.

– Elle obtient par des moyens sans doute impies des renseignements qui peuvent mettre en danger la sécurité du royaume !

Il est temps de prendre les mesures qui s’imposent.

Le procès de celle qui est désormais présentée comme Hellish Nell, Nell l’Infernale, se tient donc pendant une semaine. L’accusation produit plusieurs témoignages, des preuves, et souligne qu’il s’agit d’une fraude manifeste, avec des artifices divers.

– D’accord, donc ils la jugent pour fraude, ils ne pensent pas vraiment que c’est une sorcière.

– Non. Elle est condamnée pour avoir abusé de croyants sincères dans le spiritisme, ainsi que de personnes éplorées qui cherchaient le réconfort dans le deuil. Ce qui, d’après tous les éléments dont on dispose, paraît plutôt fondé.

– Et la peine ?

– Neuf mois de prison.

– Oui, bon, pour être honnête, ça ne me paraît pas volé.

– Je suis d’accord. Sachant que pendant qu’elle est derrière les barreaux, elle organise des séances pour les autres détenus. Et les personnels. Et puis une fois libérée, elle…reprend ses activités. D’autant plus que certains pensent maintenant qu’elle est effectivement une sorcière.

– Ben oui, évidemment. Mais attends…

– Oui ?

– Si c’était pour la condamner pour fraude, pourquoi aller chercher une loi du 18ème siècle sur la sorcellerie et faire tout ce cirque, entre nous ?

– Bonne question. Tu n’es d’ailleurs pas le seuil à te la poser. Dans un mémo au ministre de l’Intérieur, Winston Churchill s’étonne également de la mise en œuvre de cette procédure périmée.

– Mais alors ?

– Alors il s’agissait de s’assurer la victoire dans la guerre en la mettant en prison.

– Attends, non, le sort de la Seconde Guerre Mondiale ne dépendait pas d’une sorcière, a fortiori une fausse. Tu as trop regardé Hellboy.

Il est des ennemis que les armes conventionnelles ne peuvent abattre.

– Pas du tout. Un nombre très raisonnable de fois. Tout s’explique avec l’histoire du Barharn.

– Ah oui c’est vrai ça au fait, ça reste troublant cette histoire.

– Non, pas vraiment.

– Ben, comment elle savait ?

– Les statistiques. Le drame du Barharn a fait 835 victimes. Autant de familles qui ont finalement eu l’information. Avec consigne de la garder pour eux, évidemment, mais enfin…

– Ca fait pas mal de sources potentielles de fuite.

– Exactement. En plus je te rappelle que Duncan habitait à Portsmouth, où il devait y avoir pas mal de gens au courant aussi. Donc somme toute, il n’est pas surnaturel qu’elle soit au courant.

– Bon alors si c’est au final logique, pourquoi vouloir la mettre en prison ?

– Parce qu’en 1944, il y a UN secret qui ne doit pas transpirer. La priorité de l’Amirauté en matière de renseignement est de s’assurer qu’aucune information relative au projet de débarquement en Normandie ne sort. Si Helen Duncan a pu glaner des renseignements sur le sort du Barharn, elle représente un risque. Si on la met au frais le temps que l’opération se déroule, on s’évite une fuite potentiellement catastrophique. Est-ce qu’il aurait été possible de suspendre ses activités autrement, ou éventuellement de l’envoyer en cabane sans activer le Witchcraft Act ? Possible, je ne suis pas spécialiste en droit britannique. Mais toujours est-il qu’elle était considérée comme un risque, et qu’il a été neutralisé.

– Nécessité fait loi.

– Voilà. D’ailleurs quelques mois plus tard, en septembre 44, Jane York, 72 ans, est également condamnée pour avoir prétendu conjurer des esprits. Mais on est après le Débarquement, elle ne prend qu’une amende de 5 livres.

– On a peu tordu le bras à la justice, quitte à créer une forme de légende.

– Oui. A noter d’ailleurs que trois autres personnes sont jugées en même temps qu’elle pour les mêmes motifs, et qu’une autre est condamnée à de la prison. Mais alors qu’elle est morte en 1956 et que le Witchcraft Act a été abrogé, c’est Helen « Hellish Nell » Duncan qui reste comme « la dernière sorcière d’Angleterre ».

Alors qu’on sait tous que c’est faux.

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