Fall Grün : et si la Deuxième guerre mondiale avait commencé en 1938 ?

Fall Grün : et si la Deuxième guerre mondiale avait commencé en 1938 ?

Tout bon bouquin vous le dira : la Deuxième guerre mondiale a commencé le 1er septembre 1939 à 4h45 du matin lorsque l’Allemagne entre en Pologne en prétextant un incident frontalier. Deux jours plus tard, l’entrée en guerre de la France et de l’Angleterre contre Hitler signait le début d’un long conflit qui n’allait pas tarder à toucher la planète entière… On sait moins que la guerre manqua commencer un an plus tôt, le 1er octobre 1938. Enrayée in extremis par les accords de Munich, l’opération qui devait conduire à l’invasion de la Tchécoslovaquie était pourtant fin prête.

30 mai 1938, Berlin. Accompagnée d’une note du général Keitel, une directive classée top secret est adressé aux commandants de la marine, de l’aviation, et de l’armée de terre allemande. Signé du Führer en personne, le document n’est à première vue que la mise à jour d’une version de juin 1937 : Fall Grün. Une « Opération Verte » qui fixe le détail des manœuvres de l’armée allemande en cas d’attaque contre la Tchécoslovaquie. Avec un détail majeur : la guerre interviendrait sur deux fronts, à l’est et à l’ouest. Dit autrement, l’Allemagne table sur l’entrée en guerre de la France, alliée à Prague.

Mais la véritable nouveauté de la version de Fall Grün daté du 30 mai 1938 est ailleurs, dans le fait qu’une date est pour la première fois fixée pour le lancement de l’opération. La note du général Keitel se conclut en effet d’un lapidaire : « l’exécution [de Fall Grün] doit intervenir avant le 1er octobre 1938 au plus tard. » Onze mois jour pour jour avant la date de la véritable entrée en guerre…

En annonçant la date d’une opération top-secrète à l’état-major, Keitel ne fait que suivre les ordres du Führer dont les mots sont plus que précis : « j’ai pris la décision inaltérable d’écraser militairement la Tchécoslovaquie dans un avenir proche (…) le développement des événements (…) offre une opportunité soudaine et favorable qui pourrait ne pas se reproduire et me conduit à décider d’une action anticipée. »

La bombe des Sudètes

Comprendre les raisons « soudaines et favorables » qui amènent l’Allemagne nazie à programmer l’invasion de la Tchécoslovaquie au 1er octobre 1938 suppose de remonter à la fin de la Grande Guerre.

Créée sur les ruines de l’Empire austro-hongrois, la Tchécoslovaquie est un État jeune et complexe. Sa capitale, Prague, doit assurer l’unité d’une nation composée d’une mosaïque de populations d’origine tchèque, slovaque… et allemande : au terme des redécoupages territoriaux, les territoires accordés à la Tchécoslovaquie sont assez largement peuplés d’une minorité germanophone qui représente près d’un tiers de la population du pays au début des années 20. Et les tensions sont vives : dès la fin de l’année 1918, Prague avait dû intervenir par la force pour empêcher le sud de la Bohême de faire sécession et de se rapprocher de l’Autriche.

Après une décennie de calme relatif, la situation s’est largement dégradée dans les années 30, notamment dans la région des Sudètes, à la frontière entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie. Largement germanophone, la zone est d’une importance majeure pour le pouvoir tchécoslovaque puisqu’elle concentre une bonne partie de l’appareil industriel et économique du pays d’une part, de ses défenses d’autre part, avec l’équivalent d’une ligne Maginot construite le long de la frontière avec l’Allemagne. Une sorte d’exosquelette essentiel à la sécurité du pays.

Un temps minoritaire, la volonté des germanophones de se rattacher à un état de culture et de langue allemande explose dans les années 30, largement dopée par les effets de la crise économique d’une part, qui durcit les revendications économiques politiques et sociales, et par l’arrivée au pouvoir en 1933 d’un Hitler qui ne fait pas mystère de sa volonté de réunir toutes les composantes du « Volk » (peuple) allemand au sein du Reich. Et ce n’est pas tout à fait une coïncidence si le Parti allemand des Sudètes voit le jour la même année en Tchécoslovaquie. Dirigé par Konrad Heinlein, le mouvement ne tarde pas à devenir la marionnette d’un Führer que Heinlein admire profondément. Et son projet politique prend de plus en plus de poids.

Entre 1933 et 1938, bien aidée par l’Allemagne nazie, le « Sudendeutschen Partei » va de succès en succès sur le plan médiatique et électoral, au point de devenir la première force politique tchèque. Son message séparatiste ne cesse de gagner des points, d’autant que Prague réagit sans doute de la pire manière possible en multipliant les atteintes aux droits de ses propres citoyens, dans les Sudètes comme d’ailleurs dans la partie slovaque du pays. Ouvrant au passage une voix royale au discours qu’on tient à Berlin, où Hitler a beau jeu de se poser en défenseur des minorités opprimées sur la scène diplomatique européenne…

En 1938, la crise éclate au grand jour avec d’autant plus de force qu’en mars, le Reich a déjà réussi un coup de force avec le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne – la fameuse Anschluss. En Tchécoslovaquie, une série d’attaques de groupes paramilitaires proches du parti allemand des Sudètes, équipées et financées par le IIIe Reich, déclenche une réponse dure du gouvernement central, qui réprime violemment des manifestations pourtant globalement pacifiques. Dans toute l’Europe, « l’affaire des Sudètes » provoque une intense activité diplomatique et inquiète les populations des grandes démocraties, partagées entre la volonté de préserver la paix et celle de tenir en respect Adolf Hitler.

La répression des manifestations suffit à ce dernier : le 12 septembre 1938, dans le célèbre discours de Nuremberg, il accuse Prague de vouloir exterminer les Allemands des Sudètes au profit de la population tchèque.

On connaît la suite : après trois semaines de fièvre diplomatique et à l’initiative du premier ministre anglais Neville Chamberlain, l’Angleterre et la France font finalement le choix d’abandonner la Tchécoslovaquie en rase campagne. Signés le 30 septembre… en l’absence de tout représentant tchèque, les accords de Munich cèdent à l’Allemagne la région des Sudètes contre une promesse de paix qui ne trompe pas grand monde.

Programmée pour le lendemain, Fall Grün devient obsolète [1] à quelques heures de son déclenchement programmé.

Ballon d’essai, brouillon parfait

Obsolète, mais instructive. Dans le détail, l’opération imaginée par Hitler et son état-major n’est que la dernière phase d’une stratégie déployée depuis des mois ; mieux, elle préfigure une sorte de « recette » qui sera à nouveau déployée onze mois plus tard, cette fois pour justifier l’invasion de la Pologne.

Dans un point consacré aux conditions politiques préalables à une telle opération, le chancelier commence par souligner l’importance de pouvoir avancer « une excuse apparente et pratique », doublée d’une « justification politique adéquate ». En réalité, c’est tout l’effort de guerre psychologique entamé depuis des années dans les Sudètes, avec le soutien du Parti allemand des Sudètes que décrit ici Hitler, qui ajoute plus loin que « la propagande (…) doit d’une part miner le pouvoir de résistance des Tchèques et d’autre part expliquer aux partis nationalistes comment soutenir nos opérations militaires et influencer en notre faveur les éléments neutres ». Plus loin, le chancelier insiste sur l’importance de préserver dans la mesure du possible les infrastructures industrielles et économiques de la Tchécoslovaquie en cas d’invasion. Recette qui sera là encore appliquée dans les pays conquis par le Reich à partir de 1939.

« D’un point de vue tant militaire que politique », poursuit Adolf Hitler, l’idéal serait de déclencher « une action foudroyante à la suite d’un incident qui placerait l’Allemagne face à une provocation insupportable et qui apporterait aux yeux d’au moins une partie de l’opinion mondiale une justification morale à des mesures militaires. » Mieux, ajoute le Führer, « toute période de tension diplomatique avant la guerre doit se terminer par une action soudaine de notre part (…) avant que l’ennemi ne se soit suffisamment préparé pour être submergé ».

Jouer à fond l’effet de surprise, avancer vite pour surprendre et déborder les défenses d’un ennemi décontenancé : c’est le concept même de la Blitzkrieg qui submergera la Pologne, puis la Belgique et la France en 1939 et en 1940. Le 1er octobre, écrit Hitler, « l’armée doit employer la totalité de ses forces contre la Tchécoslovaquie. A l’Ouest, une force minimale doit être conservée pour couvrir nos arrières ». Une fois encore, le Plan Grün préfigure les opérations militaires de 1939, lorsque l’armée allemande se lancera de tout son poids contre la Pologne, ne laissant que quelques unités derrière elle à la frontière française. Ce qui permettra d’ailleurs aux troupes du général Prételat d’entrer en Allemagne en septembre 1939 et d’avancer sans beaucoup d’opposition dans la Sarre, sans pousser son avantage…

Mais c’est cette idée d’une excuse « apparente et pratique » qui trouve a posteriori l’écho le plus particulier. À l’été 1940 cette fois, quand le Reich cherche un prétexte pour envahir la Pologne, les services allemands décident de monter de toute pièce un incident frontalier suffisamment sérieux pour justifier une réponse militaire.

Imaginée par Heinrich Himmler, l’opération repose sur la fausse attaque par des activistes polonais d’un émetteur radio allemand à Gleiwitz, près de la frontière – en réalité des membres d’un commando nazi, composé d’hommes vêtus d’uniformes polonais. Le scénario de Himmler imagine ensuite la diffusion d’une émission pirate appelant au renversement du chancelier Hitler. Pour marquer les esprits, Himmler ne fait pas dans la dentelle : sur place, le commando… abat douze de ses propres membres, des criminels sortis de leurs prisons contre la promesse d’une libération qu’ils ne connaîtront jamais.

Mal menée, l’opération fut un échec : décontenancé par la complexité des tableaux de commande, le commando fut incapable de diffuser correctement le message censé appeler au meurtre du Führer, qui ne fut entendu qu’aux alentours immédiats de la station. Prévenus, des journalistes prirent pourtant une série de photos destinées à se retrouver dès le lendemain à la une de tous les journaux allemands avec un message clair : l’attaque polonaise est un casus belli, justifiant l’invasion par l’Allemagne du territoire polonais…

Les mécanismes de l’Opération Grün n’avaient pas été oubliés. Cette fois, la deuxième guerre mondiale commençait pour de bon.


[1] Le nom de code ne sera pourtant pas perdu : en 1940, le Reich donnera à nouveau le nom de Fall Grün à une opération d’invasion, cette fois-ci tournée contre l’Irlande.

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