Tagada tagada

Tagada tagada

– Je ne sais pas. Des fraises ?

– Quand je chantonne tagada tagada, tu penses à des fraises, toi ?

Ou à une bande de globules rouges qui viennent de péter le record du monde de taux de glucose.

– Des bonbons dégueulasses dont la vente sera interdite dans les six secondes qui suivront mon accession au pouvoir suprême, porté par une foule enthousiaste, plus exactement. Mais oui.

– Tu… Dieu nous préserve d’un pareil destin. N’empêche que j’en reste sur le cul d’une pareille inculture.

– Non mais ça va, oui ?

– JOE DASSIN, BON DIEU, ÇA NE TE DIT RIEN PEUT-ÊTRE ?

– Oh si. Des années à tenter d’oublier la bande-son des après-midis de bricolage parental. Je peux te dire que repeindre un radiateur pendant que ton père braille ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ juste à côté de ton oreille gauche pendant qu’il s’attaque au mur, ça te forge des souvenirs d’enfance. Du genre qui payent un deuxième yacht à ton psychiatre.

– Eh ben voilà, quand tu veux : tagada, voilà les Dalton.

– Je refuse de jeter un œil à ce clip infernal.

“Tout ça parce que je taille mes cols de chemise dans les rideaux de mamie”.

– Et c’est bien dommage, Sam. Tu manques de respect à Saint Joe Dassin, descendu sur terre pour racheter nos péchés.

– Attends, tu… Tu aimes vraiment Joe Dassin ? Un homme comme toi, élégant et classieux, aux goûts aussi sûrs et aussi fins, extrêmement doué dans tout ce que tu entreprends et doté de ce fabuleux sex-appeal que le monde nous envie ?

– Merci de cet aveu certes tardif mais sincère, Sam. Disons que Joe Dassin, c’est comme Abba ou Queen : tu avais forcément la cassette dans la voiture quand tu étais petit.  C’est la BO des vacances, des soirées au camping et des déménagements entre potes. Tout le monde connaît par cœur le refrain d’au moins une de ces chansons.

– Ah oui ? Va y avoir une sérieuse séance de rééducation musicale quand je serai à la tête de ce pays perdu, c’est moi qui te le dis.

– Du Gamma Ray dans les crèches, ça va être quelque chose d’avenant.

– Ce sera glorieux et éducatif. Le tout à 168 BPM.

– Mais Joe Dassin aussi, c’est éducatif.

– Tu veux une baffe ?

– Ben quoi, ça t’a appris à te maîtriser pour ne pas renverser le pot de peinture sur ton père. Et puis tu as de vrais moments de culture patrimoniale et historique. Les Champs-Elysées, tiens. Ou les Dalt…

– Tu ne vas pas me ressortir les Dalton ?

– Mais si. Bon, disons que c’est une première approche des Dalton, quoi.

– Il y a vraiment besoin d’une seconde ?

– Ben… Disons que c’est un bien beau cas de légende de l’Ouest complètement pétée. Du coup, tu peux partir de la chanson de Joe Dassin pour distinguer le mythe et la réalité. Tu vois bien que c’est pédagogique.

– Je n’ai pas vu pareil niveau de mauvaise foi depuis la fondation de l’ordre des Jésuites en 1540.

– Merci. Bon, je te raconte ?

– OUI MAIS TU CHANTES PAS.

– Juré. Bon : les Dalton, tu m’accorderas que tout le monde connaît.

– Ben oui : Lucky Luke, tout ça.

– Oui alors… Bon, le fait est que Morris et Goscinny ont toujours joué avec la réalité historique, plutôt bien d’ailleurs. Ils ont parlé de la Ruée vers l’or, des pionniers, du pétrole, de la construction du chemin de fer, du Pony Express mais aussi d’un paquet de grandes figures de l’Ouest : Billy the Kid, Roy Bean, l’empereur Smith,  Calamity Jane, Jesse James, et j’en passe.  

– Toutes les légendes du western.

– En gros. Mais dans cette longue liste de personnages aussi authentiques que montés en épingle par les journalistes et les écrivains, de leur vivant parfois, il y a un nom qui ressort un peu plus que les autres parce que la BD en a fait des personnages récurrents.

– Les Dalton ?

– MON DIEU MAIS SAM COMMENT AS-TU DEVINE ?

-Je ne sais pas, l’instinct. Et donc, qu’est-ce qu’ils ont de spéciaux, tes Dalton version Lucky Lucke ?

– Ben ça dépend desquels on parle.

– Hein ? Ben il n’y a qu’une bande de Dalton, tout le monde sait ça. Joe, Jack, William et l’autre grand dépendeur d’andouilles qui ne pense qu’à bouffer…

– Averell.

– Voilà.

– Eux, ce sont de faux Dalton : ils n’ont jamais existé. Mais figure-toi que Lucky Luke croise bel et bien les quatre VRAIS frères Dalton.

– Aucun souvenir.

– Mais si. Ce bon vieux Luke les rencontre à ses débuts, dans l’album Hors la Loi, le sixième tome publié en 1951. C’est celui qui se place entre Lucky Luke contre Pat Garrett et l’Elixir du Docteur Raoult.

Vrais Dalton.

– Doxey.

– Oui, pardon, je confonds parfois les escrocs. Bref : non seulement les vrais Dalton apparaissent dans ce tome-ci, mais Lucky Luke les flingue.

– Lucky Luke bute quelqu’un ?

– Eh oui. C’est rare, mais ça arrive. A l’époque, Morris n’a pas encore rencontré Goscinny et il travaille encore tout seul ses dessins, mais aussi ses scénarios. Son Lucky Luke est assez loin de ce qu’il est devenu ensuite, avec bien moins d’humour et de second degré. Et Morris décide de s’en tenir à peu près au destin des véritables frères Dalton. Le dénouement varie selon les éditions mais une chose est sûre : pendus ou abattus, les quatre frangins finissent bel et bien six pieds sous terre.

– C’est couillon, ils étaient chouettes. Patibulaires, mais chouettes.

– C’est exactement ce que s’est dit Morris : non seulement la disparition des Dalton le privait d’un bon ressort narratif, mais les lecteurs avaient adoré ces quatre personnages au visage parfaitement identiques mais à la taille variable, de 1 mètre 40 pour le plus petit à 2 mètres 20.

– Ben oui mais quand t’es mort, t’es mort.

Goscinny respectfully disagrees. Quand il reprend les scénarios de la série à partir de 1956, il a l’idée de génie de faire intervenir des sosies des véritables Dalton en en faisant quatre cousins des vrais Dalton, nettement moins méchants mais beaucoup plus crétins. Et voilà comment Joe, Jack, William et Averell apparaissent pour la première fois dans la 23e histoire* de la série, Lucky Luke contre Joss Jamon, avant de devenir des personnages aussi réguliers que Ran Tan Plan.

Faux Dalton. Evidemment, c’est technique.

– Bon, mais les vrais frères Dalton, dans tout ça ?

– Le premier gag tient au fait qu’ils n’auraient pas pu croiser Lucky Luke. Même si c’est chronologiquement assez flottant, la plupart des histoires du lonesome cow-boy se concentrent plutôt entre les années 1860 et 1880 alors que les Dalton apparaissent du côté de l’Oklahoma dans les années 1890, assez tard dans l’histoire de l’Ouest. Autre différence entre la réalité et la série : la famille Dalton comptait bien plus de quatre frères puisque les parents Dalton ont tout de même eu quinze enfants, dix frères et cinq sœurs.

– Quelle santé, cette Ma Dalton.

– Ce qui est en revanche tout à fait exact, c’est que quatre frères sur les dix sont en effet devenus des criminels : Robert, Grat, William et Emmett Dalton.

– Attends, Grat ? GRAT ?

– Oui ben je n’y peux rien, moi. En tout cas, l’histoire aurait pu tourner autrement parce que les Dalton viennent d’une famille plutôt tranquille. Mieux : le grand frère, Frank Dalton, incarne par excellence la loi et l’ordre puisqu’il était marshal.

– Jamais bien compris ce que c’était qu’un marshal.

– Ben déjà, ça n’est ni un sheriff, ni un militaire. Un US Marshal, pour être précis, c’est un fonctionnaire, membre d’une des plus anciennes agences fédérales américaines, toujours opérationnelle de nos jours. Et en 1890 comme maintenant, leur métier consiste à poursuivre les fugitifs, à protéger les témoins et à surveiller les transferts de prisonniers.

– Vaste périmètre.

– Dangereux, surtout. C’est en faisant son métier que Frank trouve la mort en 1887. Pour ses cadets, c’est une cassure – surtout pour trois de ses frères, Grat, Emmett et Bob. Peut-être pour marcher dans les bottes de leur aîné, eux aussi s’étaient engagés comme marshals mais la mort de leur frère finit de les écœurer, d’autant qu’ils accusent leur propre agence fédérale d’être gangrénée par la corruption.

– Et ils basculent de l’autre côté de la loi.

– J’adore quand tu dis ça, on entendrait presque Morricone s’époumoner dans un harmonica. Le mauvais côté de la loi, ça reste modeste, au début. Les frères Dalton font dans le classique, du vol de chevaux au trafic de gnôle.

– Ben ce n’est pas après, la Prohibition ?

– Oh si, nettement. Mais du côté des territoires indiens, la vente d’alcool est interdite et y a moyen de se faire un gros paquet de maille, Sam. Du blé, de l’artiche, du bif, des picaillons, de la fraîche et du carbure. Mais en 1890, on change d’échelle.

– C’est toujours important de remplacer du matériel défectueux, mais je ne vois pas le rapport entre une échelle et le trafic d’alcoo…

– Métaphoriquement, patate. La troupe a grossi et les frères Dalton se mettent à voir plus grand.

– Et plus grand, ça veut dire… ?

– Dévaliser des trains. Petit à petit, le gang multiplie les attaques ferroviaires, en particulier sur la ligne de Santa Fe, entre le Kansas et le Nouveau-Mexique.

– Et c’est une bonne situation ça, pilleur de train ?

– Pas mal, merci, même si on a beaucoup exagéré l’ampleur de leur butin. Ce qui frappe les esprits, c’est autre chose : en quelques mois, le gang lance une dizaine d’attaques en suivant toujours le même modus operandi.

– Oh oui, dis-moi des choses sales en latin.

– Leur manière de faire, bougre d’âne. Première étape : le renseignement. Pour ça, les Dalton payent leur propre espionne, une certaine Miss Moore.

– Non ?

– Oh si. Bon, oublie la James Bond Girl qui vient de te faire monter en température, c’était probablement une gemme qui occupait un poste de secrétaire pour une compagnie de chemins de fer, mais c’était en tout cas une femme suffisamment bien renseignée pour transmettre les horaires des trains au gang. Avec la liste des marchandises transportées, au passage.

– Autant faire les choses bien.

– Deuxième étape : le braquage. Là encore, pas question de céder aux clichés en longeant le train au grand galop en criant youyou en tirant des coups de pétoire dans tous les sens pour le pur plaisir de gâcher de la poudre.  Pour bloquer les convois, les Dalton préfèrent la ruse à la force.

– Du genre ?

– À chaque fois, un des hommes du gang se poste en aval le long de la voie et fait ralentir le train en agitant tout connement une lanterne rouge, signe de danger.

– Classique mais efficace.

– Une fois la locomotive à l’arrêt, le reste de la bande force le conducteur à ouvrir le wagon postal, avant de faire péter le coffre avec un peu de dynamite pour récupérer tout qui peut avoir de la valeur : argent liquide, minerai précieux, titres au porteur… Très vite, leur culot et leur façon de procéder, sans violence, fait qu’on se met à parler d’eux dans la presse américaine, qui hésite rarement à en faire des tonnes dès qu’elle tombe sur de bons clients.

– Sauf que…

– Sauf qu’en juin 1881, une attaque tourne mal. On se retrouve avec un mort et quatre blessés sur le carreau et la tension monte. Du côté des autorités, terminé l’indulgence : il faut arrêter les Dalton. En 1892, leurs têtes sont mises à prix pour 40.000 dollars, quelque chose comme un million de dollars d’aujourd’hui.

– Ah tout de même.

– Faut avouer que ça marche, l’appât du gain. Quand Robert Ford a buté Jesse James d’une balle dans le dos, en 1882, il a bien tenté de faire état d’une subite poussée de civisme mais c’était surtout les 10 000 dollars de primes qui l’avaient poussé à trahir son chef. Et c’est exactement ce que redoutent les frères Dalton, qui connaissent leurs classiques et que la presse compare régulièrement aux frères James.

– Et du coup ?

– Du coup, ils décident de tenter le tout pour le tout, un dernier raid, un coup fumant qui les mettrait financièrement à l’abri pour le restant de leurs jours et qui les ferait entrer dans la légende de l’Ouest.

– Comme Jesse James.

– Exactement. En octobre 1892, les Dalton décident de tenter un exploit que personne n’a encore réussi : braquer deux banques en même temps, en plein jour et au même endroit – à Coffeyville en l’occurrence, une petite ville du Kansas.

– C’est vraiment du Sergio Leone.

– Oh que oui. Le 5 octobre, tôt le matin, cinq membres du gang entrent en ville à cheval. Il y a là trois des frères Dalton : Bob, Grat et Emmett, accompagnés de deux fidèles, Bill Powers et Dick Broadwell.

– Je relance l’harmonica ?

– Tu peux même envoyer les violons et le siffleur. Avec Grat Dalton, Bill et Dick pénètrent dans la Codon Bank autour de neuf heures et quart. Bob et Emmett Dalton, eux, entrent au même moment dans la Federal National Bank.

– Gros plan sur les visages usés et tannés, couverts de sueur, les yeux inquiets.

– Si tu veux, mais l’essentiel, c’est que tout part en cacahuète – mais alors la toute belle cagade. Ce que redoutaient les frères Dalton s’est déjà produit : un de leurs indicateurs, un certain Chapman, les a donnés et la ville est au courant de l’attaque. Chapman est d’ailleurs le premier à y rester quand Bob le truffe de plomb en comprenant qu’il s’est fait avoir. C’est le coup d’envoi d’une fusillade monstre entre les habitants et les gangsters.

– C’est vraiment un western.

– Ecoute, c’est en tout cas un gunfight qui tient du grand classique hollywoodien, oui. Du côté de la Codon Bank, c’est le caissier qui s’en mêle : il jure ses grands dieux à Grat Dalton que le coffre ne peut s’ouvrir qu’avec un minuteur et qu’il faut attendre 9h30.

– C’EST UN PIEGE, GRAT, DESCENDS-MOI CE FOIE JAUNE.

– Tout doux, Jolly Jumper. Il est 9 heures 20, Grat décide de patienter – exactement de quoi laisser à d’autres habitants le temps de sortir les flingues pour se précipiter vers les deux banques.

– Bonjour le bordel.

– Oui, ça devient difficile à suivre, mais les échanges de coups de feu qui avaient démarré dans chacune des deux banques se prolongent dans la rue, quand les membres du gang tentent de rejoindre leurs chevaux, attachés dans une petite ruelle un peu trop éloignée de leurs cibles, malheureusement pour eux.

– Bilan des courses ?

– En douze minutes à peine, on compte tout de même huit morts, dont quatre des cinq membres du gang.

– Ah tout de même.

– Bob Dalton est mort, Grat aussi.

Bob et Grat, ce sont les deux du milieu. Et oui, on leur a piqué leurs bottes, si c’est la question.

– Et Emmett ?

– Alors lui, il a gagné le pompon. Il a été touché VINGT-TROIS FOIS.

– Oh merde.

– Et pourtant, c’est le seul qui va s’en sortir vivant.

– Laisse-moi deviner, il a découvert Dieu et il a fini moine dans un āshram au Népal ?

– Quand même pas, mais il s’est rangé des bagnoles après avoir purgé quinze ans de tôle. Il avait pris perpétuité, mais on l’a finalement libéré pour bonne conduite en 1907. C’est largement grâce à lui qu’on connaît l’histoire des Dalton : Emmett a publié deux livres sur l’histoire de sa famille et il a aussi joué son propre rôle dans un des premiers westerns tournés à Hollywood, en 1916.

– Mais non ?

– Oh si. Ce n’était pas si rare, d’ailleurs, un paquet d’anciennes fines gâchettes de la fin de la conquête de l’Ouest ont fini leur carrière comme conseillers techniques à Los Angeles, à commencer par Wyatt Earp, à qui John Wayne doit paraît-il quelques petits trucs. Pour Emmett, c’est même allé un peu plus loin : un de ses livres, « Quand les Dalton chevauchaient », a été adapté au cinéma en 1940, trois ans après sa mort.

– Eh ben…

– Et maintenant tous en chœur TAGADA VOILA LES DALTON…

– … Mon pot de peinture, putain, où est mon pot de peinture…

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*Mais 11e album. Beaucoup d’histoires du début de la série, plus courtes, paraissaient dans Spirou avant d’être réunies dans les albums publiés un ou deux ans plus tard.

One thought on “Tagada tagada

  1. A noter que l’album précédant “Hors-la-loi” est “Lucky Luke contre Pat Poker” et non Pat Garrett.

    Mais sinon, comme d’hab.’, c’est toujours aussi intéressant et drôle à lire !
    Bravo !

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