Alphonse tout droit

Alphonse tout droit

– J’en peux plus, Jean-Christophe. J’en peux plus.

– De ?

– Des clichés dans les séries policières américaines.

– Oula. On n’a pas fini.

– Non, hein ? Tiens, t’as remarqué qu’il y a TOUJOURS un moment où Joe le Détective et Acolyte de Joe le Détective passent par un bar à strip-tease ?

– Oh oui, crois-moi, j’ai bien remarqué.

Puisque je vous dis que c’est pour les besoins de l’enquête.

– Ou que les mecs trouvent toujours une place de parking exactement là et où ils en ont besoin ?

– D’accord, c’est un peu facile mais c’est une convention d’écritu…

– Et les coupures de presse punaisées sur tous les murs de la putain de pièce, c’est aussi une convention d’écriture ?

– Ben oui.

– Et puis le garage, doux Jésus, le garage.

– Quoi, le garage ?

– T’as jamais remarqué ? Il y a toujours un moment où les flics se pointent dans un garage et commencent à interroger un gars couvert de cambouis en train de bricoler sous une bagnole. Et il continue, en plus, comme si c’était sa petite routine à lui de démonter des carburateurs en discutant avec des gens qui lui demandent ce qu’il faisait à 23 heures le 14 janvier 1985.  

– Et puis il y a les clichés, aussi.

– Ben oui, c’est exactement ce dont je suis en train de te parl…

– Les clichés au sens propre. Les mugshots, tu sais ? Le petit flash de face et de profil du principal suspect, en général libéré après la pub et un coup de théâtre.

“Non mais si je vous chante My Way, vous me laissez partir ?” (Oui, c’est Sinatra)

– Ah oui, effectivement.

– Eh ben figure-toi que c’est encore un peu plus français que le camembert, les mugshots.

– Hein ?

– Ben oui. La photographie d’identité judiciaire, pour le dire autrement, c’est nous.

– Quand tu dis « nous » …

– Disons Alphonse Bertillon.

– Papiers.

– Marrant, c’est justement l’idée. Il est né en 1853, l’ami Alphonse, et avant de modifier en profondeur les méthodes et le fonctionnement de la police contemporaine, il a commencé par planter à peu près tout ce qu’il a entrepris.

– Un homme né pour intégrer la PJ.

– Sam, voyons. Alphonse, au départ, c’est le vilain petit canard d’une famille où tout le monde fait de belles carrières : médecine, mathématiques, statistiques, démographie et j’en passe, son arbre archéologique est tout bonnement truffé de gloires universitaires.

– Et ça défrise Alphonse.

– Disons qu’il a quelque chose de rebelle, si j’en crois le fait qu’il commence par se faire dégager de deux lycées pour insolence avant de superbement rater ses études de médecine.

– Et ça ne doit pas trop plaire à Papa Bertillon.

– Pas trop, le standing familial en prend un coup. Mais ça reste la famille : il faut que son père pèse de tout son poids pour ça, mais Alphonse trouve un emploi à la Préfecture de police de Paris, en mars 1879.

– Comme policier ?

– Même pas. Alphonse ne rejoint pas du tout la Maison comme enquêteur mais comme commis aux écritures.

– Dieu que ça a l’air chiant.

– De fait, ce n’est pas le boulot le plus en vue dans la police. En gros, ça consiste à rédiger et à classer les dossiers des criminels.

– Oh ben ça peut être pittoresque.

– Je crois que c’est sordide, le mot que tu cherches. En tout cas, ça lui sert de déclic : Alphonse, qui est tout sauf un crétin, se met à bosser sérieusement pour trouver un moyen de répondre au plus gros problème de la police de la fin du 19e : trouver un système vraiment efficace pour identifier les criminels.

– Oh ben ça ne m’a pourtant pas l’air d’être franchement sorcier, quand même.

– Ah ? On est en 1879, Sam. Pas de carte d’identité. Pas de tests ADN, évidemment. Pas même d’empreintes digitales. Tu fais comment pour faire correspondre à coup sûr un nom et un visage ?

– Eh bien facile, je… C’est… Tout con… Il faut… OUI BON D’ACCORD.

– Voilà. Pour des criminels un peu malins, c’est assez facile de tromper les enquêteurs en changeant de nom ou en se laissant tout simplement pousser la barbe, pour peu qu’on dispose d’un système pileux délinquant prêt à couvrir un complice.

Moi, Alberto Ramirez ? Pas du tout, je m’appelle Ragnar et je débarque tout juste de Trondheim.  

– Non, je refuse que ce soit aussi con que ça.

– Et pourtant. Si tu en veux un écho littéraire, c’est pour ça que Javert, le policier des Misérables, met un temps fou à identifier Jean Valjean qui lui passe pourtant tous les jours sous le nez, sous le nom de Monsieur Madeleine.

– Et il résout tout ça comment, Bertillon ?

– Il n’est pas resté bien longtemps en fac de médecine mais il y a quand même appris deux ou trois petits trucs, Alphonse. Il a aussi retenu quelques leçons de son grand-père Achille Guillard, un des pères de la statistique moderne. Son coup de génie, c’est de croiser les deux.

– La médecine et les statistiques ?

– Exactement. En cours d’anatomie, Bertillon a appris qu’un squelette humain compte 222 os différents, chacun avec ses dimensions propres à un individu en particulier.

– J’avais retenu 206.

– C’est… compliqué parce que ça varie avec l’âge, la définition de ce qu’on décide d’appeler un os… Bref, pour Alphonse, c’est 222.

– 222, v’là les flics.

– Huhu. Mais le gag, c’est surtout qu’un corps humain n’est jamais parfaitement identique à un autre. L’écartement des yeux n’est jamais tout à fait le même, chaque oreille a un dessin différent et la largeur des mains change d’un individu à l’autre, comme la longueur de l’arête du nez ou du tour du crâne.

– C’est vrai. Celui du professeur Raoult fait 17 kilomètres, par exemple.

– Tu ne l’aimes pas, hein ?

– Nan.

– Bref : si on relève ces caractéristiques anatomiques avec un matériel tout simple – disons un compas et un pied à coulisses – il devient possible d’identifier un individu de façon infaillible. Bertillon construit un système basé sur 14 mesures anthropométriques distinctes.

– Avoue-tout, Alphonse : c’est ta vraie barbe ?”

– Et c’est vraiment infaillible ?

– Ben… Quasi. Après quelques savants calculs, Bertillon conclut qu’il existe une chance sur 286 millions seulement pour qu’on retrouve ces quatorze caractéristiques à l’identique chez deux individus distincts. Et le 15 octobre 1879, quelques mois seulement après son arrivée, Alphonse Bertillon présente son rapport au préfet de police, Louis Andrieux.

– Qui adore l’idée.

– Qui le flanque dehors à grands coups de pompes dans le train ou presque, en le traitant grosso modo de cinglé obsessionnel.

– Visionnaire, le monsieur.  

– Disons que l’histoire ne souffle pas dans son sens. Bertillon doit patienter trois ans avant de pouvoir tester son système mais en décembre 1882, le nouveau préfet lui donne trois mois pour prouver que son système fonctionne en identifiant à coup sûr un récidiviste.

– C’est court.

– Très, parce que ça suppose de choper un suspect et de prendre ses mesures en priant d’une part pour qu’on le relâche, d’autre part pour qu’il se refasse gauler.

– Et il avait aussi calculé ses chances sur ce coup-là, Alphonse ?

– J’en doute, elles ne devaient pas être en sa faveur. Et pourtant : le 15 décembre, Bertillon commence à procéder à des relevés anthropométriques sur les prévenus qui arrivent au Dépôt de la Préfecture. Et le 16 février, Bertillon confond un cambrioleur qui vient à nouveau de se faire pincer après avoir été relâché.

– SANS DOUTE PAR DES JUGES ROUGES ET LAXISTES PAYES AVEC NOS IMPÔTS J’AI MAL A MA FRANCE.

– Ton cosplay d’abonné à Valeurs actuelles est effrayant de réalisme, tu sais ?

– Merci.

– Mais tu arrêtes, maintenant, ça fait peur. Bref : la carrière d’Alphonse est lancée et il passe les trente années qui suivent à étoffer le système Bertillon, le bertillonnage, un procédé tellement performant que toutes les polices de la planète se mettent à l’imiter.

– Trente ans ?!

–  Un serviteur dévoué de la chose publique, Sam.

– Un grand malade, oui.

– Mais non. En 1893, Bertillon prend en la tête d’un service créé rien que pour lui par le préfet Lépine

– Le Lépine du concours Lépine ?

– Lui-même. Le service en question, c’est l’Identité judiciaire. Petit à petit, les policiers sont formés pour prendre les mesures. On standardise le matériel, les fiches, les méthodes de classement et on arrive à un dispositif extrêmement efficace qui repose sur le mélange de trois choses.

– Allons bon.

– La première, c’est la série de mesures anthropométriques dont on vient de parler.

La deuxième, c’est la photographie signalétique, le fameux double portrait de face et de profil.

– Mes mugshots.

– Tes mugshots, oui. La troisième, c’est ce que Bertillon appelle le « portrait parlé ».

– Le quoi ?

– C’est une sorte de résumé qui liste tout ce qui peut être utile aux enquêteurs pour lever les derniers doutes en listant les particularités qui ne peuvent pas vraiment se mesurer sur un suspect : les grains de beauté, les tatouages, les tâches de naissance, les cicatrices, etc.

– T’aurais été salement coincé avec ton fameux tatouage de bouledogue sur les miches.

– C’est confidentiel, Sam.

– Oh.

– Et puis je l’ai recouvert, c’est un très joli paysage provençal, maintenant. Bref : en mélangeant ces trois procédés, il y a de quoi convaincre n’importe quel juge qu’il a bien la bonne personne en face de lui.

Faut voir ça grandeur nature, c’est superbe.

– L’outil policier devient un outil judiciaire.

– En gros. Le système Bertillon va permettre à la police d’identifier un joli paquet de stars du crime comme le fameux Ravachol, grand poseur de bombes devant l’Eternel.

– D’accord. M’enfin 30 ans pour mettre au point son truc, c’est long.

– Oh mais il n’a pas fait que ça.

– Ah bon ?

– Eh non. Si on en fait souvent le père de la police scientifique, c’est… Ben parce que c’est le père de la police scientifique. Un des pères, disons.

– Tu sais qu’en théorie ça ne marche pas comme ç…

– Oui je sais, Sam. C’est une image. Alphonse est un des premiers à comprendre l’intérêt de « geler » une scène de crime, c’est à dire de la protéger par toute une série de règles et de protocoles, histoire d’éviter de perdre des indices en marchant ou en se déplaçant.

– Il a inventé les rubalises ? Quel homme.

– Pas seulement. Il a surtout compris l’importance de fixer « l’image » d’un meurtre en prenant toute une série de relevés et de photos qui permettent aux policiers de revenir plus tard sur tel ou tel détail, sans avoir à se fier à leurs souvenirs ou à leurs notes. C’est souvent le bordel, une scène de crime.  

– En plus d’être sale.

– De fait. En 1907, Bertillon invente même ce qu’on appelle le « plongeur », c’est-à-dire un appareil photo fixé en haut d’un trépied qu’on place au-dessus du corps de la victime, à près de deux mètres de haut. Ça permet de prendre une vue à 90°, strictement verticale et… objective, dépassionnée, si tu préfères. Aucun risque d’angle menteur ou de cadrage trompeur. Le cadavre est saisi dans la disposition exacte que la victime avait au moment de sa mort.

– Comme si Dieu avait pris la photo.

– Ou un drone, mais c’est plus poétique comme ça, oui. Toutes ces règles, tous ces protocoles et ces consignes que Bertillon met petit à petit en place fondent tout simplement la science des affaires criminelles – la criminologie.

– Mouais. Ça fonde surtout toute une culture des fichiers de police.

– Ah ça, on peut dire que c’est le premier, mais pas le dernier, le fichier des bertillonnages. Et puis il a aussi fait quelques erreurs.

– HA. Je savais que ce n’était pas infaillible, son truc.

– Oh le système l’est à peu près, mais pas Bertillon, qui a commis sa part d’erreurs, par exemple en se mêlant d’analyse graphologique dans l’affaire Dreyfus, un terrain qu’il ne maitrisait pas du tout. Il n’a pas non plus voulu admettre l’intérêt d’une autre technique d’identification, celle des empreintes digitales. Scotland Yard l’a adopté dès 1897, au grand dam de Bertillon.

– Pourquoi ?

– Officiellement pour des question pratiques et techniques, officieusement parce que ça devait le gonfler de voir un Anglais proposer un meilleur système que le sien – une chance sur 64 milliards d’avoir les mêmes empreintes qu’un autre être humain, c’est nettement mieux que sa propre méthode. Il a quand même fini par intégrer la prise d’empreintes à son propre système, mais en 1902, et encore : contraint et forcé. Ceci, dit les Anglais ne sont pas rancuniers.

– Parce que ?

– Tu as lu le Chien des Baskerville ?

– De Conan Doyle ? Oui.

– Un des personnages fait allusion à Bertillon, et de façon plutôt flatteuse : il qualifie Sherlock Holmes de deuxième plus grand expert criminel d’Europe, derrière Alphonse Bertillon…

Shocking.

One thought on “Alphonse tout droit

  1. Bonjour

    je dirais que la science des affaires criminelles telle que l’a développée Bertillon est la criminalistique.
    La criminologie, c’est plutôt l’étude des criminels et des comportements criminels, non ?

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