Sous-marin à double fond

Sous-marin à double fond

– Ha, c’est bon, ça m’agace, j’arrête.

– Mais non, enfin, faut pas abandonner comme ça.

– Comme ça ? J’en suis au troisième essai, c’est un four à chaque fois.

– Je suis désolé, mais c’est pas la bonne attitude. C’est pas comme ça que tu vas changer le monde.

– Je n’ai pas de telles ambitions.

– Tu mens mal, en plus.

– Non mais attends, qu’est-ce que tu me conseilles ? Plus ça rate, plus il y a de chances pour que ça finisse par réussir ? La méthode Shadoks ?

– Euh…presque ? La méthode sudiste ?

– Sudiste comme Confédéré ?

– Oui.

– J’aime bien les interprétations et exégèses plus ou moins tirées par les cheveux, mais je dois avouer que les Shadoks comme métaphore de la Guerre de Sécession je ne l’avais encore jamais entendu.

Ouvrez les yeux enfin, les parallèles sont évidents.

– Et pourtant. Jusque dans l’activité pour laquelle ces espèces d’oiseaux débiles sont les plus connus.

– Pomper, pomper, pomper ?

– Celle-là même.

– Bon, ok, je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler. Tu m’éclaires ?

– Eh bien l’armée confédérée a réalisé au moins une première dans l’histoire militaire, mais d’une ça ne serait jamais arrivé s’ils avaient lâché l’affaire après de premières tentatives cuisantes, et de deux ils auraient bien fait de prévoir quelques pompes.

– Et donc ?

– Et donc on va parler de guerre sous-marine. Mais aussi d’escrocs, d’agents doubles, d’armes de science-fiction, et plus encore.

– Tu as toute mon attention.

– Ca fait un bail que l’ingéniosité humaine a été mobilisée pour concevoir des dispositifs pour permettre d’aller sous l’eau pendant des périodes prolongées sans subir ce désagrément mineur également appelé noyade. Nous avons déjà parlé par exemple de la cloche de plongée d’Edmund Halley. Pour sa part, de la même façon qu’il avait réfléchi à des engins reposant sur le même principe que l’hélicoptère, Léonard de Vinci avait conçu une forme de sous-marin. Mais ça restait très théorique. Pendant la guerre d’indépendance entre les Etats-Unis naissants et la Grande-Bretagne, un sous-marin expérimental baptisé la Tortue s’est lancé à l’assaut d’un navire anglais, mais ce fut un échec. La Guerre de Sécession va cependant permettre de réelles avancées.

– J’ignorais qu’elle avait eu une dimension sous-marine.

– Ce n’est pas ça qui a fait basculé la bataille de Gettysburg, mais le conflit n’a pas été que terrestre. Le Nord a notamment mené des actions de blocus des ports sudistes, ce qui a conduit les Confédérés à chercher des moyens de couler efficacement un maximum de bâtiments ennemis. C’est alors qu’apparaît un individu remarquable sinon exemplaire, James McClintock.

– Papiers siouplaît.

– Né dans l’Ohio, le jeune James quitte sa famille assez jeune pour rejoindre l’équipe d’un steamer du Mississippi.

– Un de ces grands bateaux à vapeur ?

– Exactement. Par la suite, il devient le plus jeune capitaine de steamboat en activité avant la guerre. Il est aussi inventeur et bricoleur. Et un rien escroc.

– Un mélange potentiellement intéressant.

– Oh que oui. Quand la Guerre de Sécession éclate, McClintock et son ami Baxter Watson conçoivent les plans d’une machine à produire en série des munitions. Ils prétendent qu’avec une machine de 2 000 à 3 000 dollars, ils peuvent ainsi sortir 1 000 balles par heure. Voire 8 à 10 000 si on la fait tourner à la vapeur.

– Pour 3 000 balles, t’as 10 000 balles.

– Avoue que c’est une opération intéressante. La machine n’est jamais construite, mais ce projet attire l’attention d’un dénommé Horace Hunley, propriétaire de plantation. Il rentre en relation avec McClintock, qui lui parle alors de son autre idée : un sous-marin. Mieux, un sous-marin d’attaque, pour pouvoir envoyer des Yankees par le fond. Hunley dispose des contacts nécessaires pour constituer le syndicat qui financera le développement de l’engin. Il réussit ainsi à réunir un tour de table d’hommes d’affaires de la Nouvelle Orléans pour investir environ 30 000 dollars dans les projets de sous-marins de McClintock. Sachant que l’idée des deux hommes est de construire un sous-marin privé, et d’aider l’armée confédérée en menant des opérations pour elle, contre paiement. On fait la guerre pour en tirer un profit.

– Un sous-marin corsaire, en fait.

– Exactement. Les travaux commencent ainsi en 1862, et aboutissent à un premier prototype baptisé le Pioneer.

« Je sais pas, il a quand même une drôle de tête votre sous-marin non ? »

McClintock, Baxton, et Hunley testent leur machine dans le lac Pontchartrain en Louisiane. Le sous-marin se montre capable de plonger et manœuvrer, mais présente encore un certain nombre de défauts pour réaliser des missions d’attaque. Malheureusement, il va falloir attendre pour se remettre au boulot.

– Y’a un contretemps ?

– On peut dire ça. Les armées du Nord se rapprochent de la Nouvelle Orléans, ce qui conduit nos bricoleurs à abandonner leur submersible au fond du lac, de façon au final assez prémonitoire. L’équipe se replie à Mobile, dans l’Alabama. Elle se remet au travail, avec un machiniste, William Alexander, et le lieutenant George Dixon, un officier féru de mécanique qui avait reçu la mission de développer de nouvelles armes.

– Le DARPA sudiste.

– C’est ça. Ils mettent au point un deuxième prototype amélioré, l’American Diver. Il est testé dans la baie de Mobile, et les essais sont suffisamment concluants pour envisager des attaques contre des bâtiments unionistes au large de Sand Island.

– Ca devient sérieux.

– Oui, sauf que…le Diver coule pendant qu’il est remorqué sur place.

– Il a l’air pas mal votre sous-marin, mais ce serait mieux qu’il puisse résister au fait d’être immergé, quand même.

– Je te trouve bien exigeant. Qu’à cela ne tienne, il ne faut pas se laisser décourager et la science avance par des essais et erreurs. Nous avons ainsi un troisième prototype, appelé cette fois le Fishing Boat, ce qui…bon, je sais pas, me semblait qu’ils voulaient plutôt en faire un bâtiment de guerre, ou le Porpoise (marsouin). Avant qu’il change encore de nom.

– Pourquoi ?

– On va y venir. Le sous-marin est conçu pour accueillir un équipage de 8 personnes, soit 7 qui actionnent l’hélice avec un gros vilebrequin, et 1 qui dirige et manœuvre le tout. Il est également équipé de ballasts à pompe pour contrôler la plongée.

(vous noterez les indispensables casquettes)

Le machin est mis à l’eau dans la baie de Charleston. Et il y reste.

– Tu veux dire… ?

– Le barreur marche par erreur sur le levier qui actionne la plongée alors que l’écoutille est encore ouverte.

– Tu rigoles ?!

– Ah non, et l’équipage non plus. Trois hommes réussissent à s’échapper, les cinq autres se noient.

– Laisse-moi deviner : on ne va pas se décourager, tout ça.

– Exactement. Un deuxième test est programmé, et cette fois Horace Hunley lui-même décide de prendre place à bord. C’est bien le signe que c’est du sérieux, et qu’un gars qui s’y connaît est lui-même à la manivelle, littéralement.

– Alors ?

– Eh bien c’est suite à cet essai que le bâtiment est renommé le H.L. Hunley, en l’honneur du monsieur.

– Ah, c’est bi…attends, ça se fait pas de donner à un vaisseau le nom d’une personne vivante ?

– Non, effectivement, ça se fait pas. Et tu connais les sudistes, ils sont traditionnalistes.

– Attends, tu veux dire…

– Exactement ! Le sous-marin coule, et cette fois personne ne s’en sort, y compris Hunley. En l’occurrence, il s’avère que quand les ballasts sont pleins, ils débordent dans le sous-marin.

– Vu que je le finance, ce serait sympa de lui donner mon nom.

– Ha ha, non.

– Allez…

– Non. Faut être mort.

– Ha oui, c’est comme ça ?

– C’est pas un sous-marin, c’est un running gag.

– Drowning gag, actually.

– Je veux bien que le concept du sous-marin ait ses mérites, mais à un moment faut peut-être se dire que la conception est à reprendre.

– Mais quel défaitiste ! Bon cela dit tu as raison sur un point, il y a manifestement encore quelques réglages à affiner. Donc il est temps de prévoir un troisième test.

– Oui, ça semble…

– Ha ha, non. Le H.L. Hunley a manifestement fait la preuve de son efficacité, donc il est plus que temps de l’envoyer en mission.

– Tu plaisantes ?

– Pas du tout. Cela dit, ne va pas croire que toute cette opération est entre les mains de guignols qui font n’importe quoi.

– Ben entre nous…

– Mais non, enfin. Après ces deux fours, le général Beauregard, commandant du port de Charleston, impose au Hunley d’opérer en surface.

– Attends je résume. Les gars conçoivent un sous-marin pour attaquer des navires discrètement.

– Voilà.

– Mais en gros il coule dès qu’il opère en plongée.

– Globalement c’est ça.

– Donc on l’envoie à l’attaque en surface, ce qui revient à confier une mission à un bâtiment à la fiabilité douteuse, en lui retirant son principal avantage tactique.

– Ah là là, mais présenté comme ça, évidemment, tu les fais passer pour des glands. Sont pas idiots, ils sont sudistes.

– C’est pas particulièrement convaincant, comme argument.

– Tu es plein de préjugés. Et puis en toute objectivité, dire qu’il opère en surface signifie quand même qu’il est au ras de l’eau, ce qui le rend très discret par rapport à un navire de surface. C’est quand même pas une mission suicide.

– En dehors du fait que le machin coule à la première occasion.

– En dehors de ça, oui. Toujours est-il que le 18 février 1864, au soir pour maximiser les chances qu’il passe inaperçu, le Hunley est envoyé au large du port de Charleston, pour tenter de briser le blocus de ce dernier. Il est commandé par le lieutenant George Dixon, et sa mission consiste à viser un bâtiment nordiste avec une torpille de 45 kg. Enfin, quand je dis viser…

– Quoi encore ?

– Ben en fait de torpille, c’est plutôt une charge immobile. Le Hunley la tire derrière lui, et doit lui-même la faire rentrer en contact avec sa cible. En l’occurrence, l’USS Housatonic, un bâtiment de type man-o-war, à voile et à vapeur.

Entre nous, après des décennies  d’iconographie de ce type, on s’en doutait un peu.

– Et alors ?

– Aussi incroyable et improbable que ça puisse paraître, le Hunley réussit son coup. Il est repéré par l’équipe du Housatonic, mais trop tard. Le navire unioniste est envoyé par le fond. L’armée sudiste entre dans l’histoire comme étant la première à détruire un bateau ennemi grâce à une attaque sous-marine.

– Sous-marine de surface.

– Nah nah nah. Et sur ce, l’équipage victorieux rentre au port où il est acclamé et célébré. La prouesse du Hunley reçoit un retentissement colossal, et renverse le cours de la guerre, que les Confédérés remportent dans les mois qui suivent.

– Hein ? Quoi ? Mais non !

– Non, en effet.

– En vrai, il se passe quoi ?

– A ton avis, franchement ?

– Ben je ne sais pas.

– On parle du Hunley, là. S’il y a un truc qu’il fait à chaque sortie, c’est quoi ?

– Il…naaan ?

– Ben si. Il coule et ne retourne jamais au port. Tout l’équipage y passe, et on ne retrouvera l’épave que 136 ans plus tard.

– Mission accomplie, bravo à tous. On rentre.

– Pfiou. Toute cette tension, moi ça m’a… Je vais sortir faire une petite pause pipi.

– Je ne suis pas sûr que ça valait bien le coup, cette première.

– Ah non mais attends, l’histoire ne s’arrête pas là.

– C’est de l’acharnement thérapeutique à ce stade.

– Pour le Sud et ses velléités de guerre sous-marine, la cause est entendue.

Un problème de communication, sans doute.

Mais on n’a pas fini d’entendre parler de James McClintock.

– Comment ça ?

– Déjà, en 1872, il se rend au Canada pour vendre des plans de sous-marins à la Royal Navy. Ses interlocuteurs sont impressionnés, notamment par sa connaissance des questions mécaniques et chimiques relatives aux sous-marins et aux torpilles.

– Il a comme une certaine expérience du naufrage.

– Et puis surtout quelques années plus tard, il s’associe à deux individus pas banals non plus. Le premier est George Holgate. C’est un artificier, concepteur de bombes qu’il vend au plus offrant : républicains irlandais, indépendantistes cubains, ou nihilistes russes. Comme il dit : « je ne demande pas plus à un client s’il veut faire sauter un tsar qu’un armurier veut savoir si la personne à qui il vend un pistolet souhaite commettre un meurtre ».

– Bien, ça promet.

– Holgate est installé dans le Wisconsin, où il tient une armurerie. Il propose également divers dispositifs explosifs. Il prétend aussi avoir inventé un dispositif pour injecter de l’ozone dans les produits frais afin qu’ils le restent plus longtemps. Mais ce plan prometteur ne sera jamais concrétisé. L’autre nouvel associé de McClintock s’appelle J.C. Wingard.

– Même genre de profil ?

– Du tout. Wingard est lui un médium. Dans les années 50, il est ainsi un guérisseur spirituel établi et connu pour produire des « dessins spirituels ». C’est-à-dire que lors de séances dans des salles obscures, il produit des dessins mystiques sur des feuilles qui, dûment examinées avant, étaient tout à fait vierges.

– Ca me paraît totalement pas suspect du tout.

– On touche manifestement au surnaturel. Dans le même ordre d’idée, il fait de l’écriture automatique sous la dictée des esprits. Selon un témoignage, il était ainsi capable d’écrire des deux mains à la fois, des textes différents dans des langues qu’il ne connait pas (français, latin, grec, hébreu, arabe).

– Ha.

– Le témoignage en question étant celui d’un prêcheur.

– Ah.

– Toujours est-il que quand la guerre éclate, Wingard se repositionne comme inventeur. Il affirme ainsi avoir conçu une mitrailleuse capable de tirer 92 balles à la minute.

– Pas mal.

– Mais elle ne sera jamais construite.

– Je perçois comme un thème récurrent, les inventions brillantes mais jamais passées du papier à la réalité. On a donc un concepteur de sous-marins qui coulent, un artificier mercenaire, et un médium-armurier.

– C’est ça.

Ca sent la réussite.

En 1876, le désormais « professeur » Wingard se pointe à la Nouvelle Orléans, et prétend avoir conçu un rayon de la mort capable d’annihiler les vaisseaux ennemis jusqu’à 5 miles. L’arme en question repose sur…euh…l’électricité, et une « force sans nom » qui permet de la transporter sur de grande distance.

– Mais c’est quoi sa force sans nom ?

– Il l’appelle littéralement la force sans nom.

On n’irait pas inventer un truc pareil. Enfin si, sans doute, mais pas cette fois.

Wingard invite tout le monde à une démo sur le lac Pontchartrain. Celui-là même au fond duquel repose le premier prototype de McClintock. Mais ça ne marche pas.

– Ca doit être le lac qui fait ça.

– Appliquant une fois encore la logique shadok, Wingard programme une deuxième démonstration. Qui foire également. Par conséquent, pour la troisième, parce qu’évidemment il y a une troisième le 1er juin 1876, il n’invite non pas le public dans son ensemble mais un comité de gentlemen. L’objectif est un vieux bateau ancré à deux miles, l’Augusta. Qui explose environ 1 minute 30 après avoir été ciblé par la mystérieuse machine.

– Vraiment ?!

– Mais oui. Les témoins constatent que le bateau est effectivement en pièces, tandis que Wingard se retire parce qu’il a de son côté subi des brûlures à la main. La force sans nom n’est pas sans risque.

– Je suis néanmoins impressionné.

– Ne t’emballe pas. Quelques jours plus tard, le Galveston Daily raconte l’histoire d’une bande de jeunes garçons curieux, qui en dépit des consignes et avertissements étaient allés voir de près le bateau cible avant la démo. Et ils avaient repéré un baril rempli de poudre, relié à un câble qui partait en direction de l’embarcation sur laquelle Wingard s’apprêtait à actionner son arme secrète.

– Ah ouais. La force sans nom ça serait pas plutôt le fait d’avoir un artificier dans son équipe ?

– Crois-tu ? Et ça voudrait dire qu’un type qui a exercé plusieurs années comme médium serait un truand ? J’ai du mal à le croire, vraiment. En tout état de cause, la réputation de Wingard en prend un coup, et on n’en entend plus parler. Jusqu’à ce qu’il se pointe à Boston en octobre1879, toujours flanqué de McClintock et Holgate. Ils organisent la démonstration d’un nouveau modèle de torpille de 35 livres, capable selon McClintock de détruire n’importe quelle flotte au monde.

– Mon Dieu, planquez-vous.

– Wingard est à la barre du bateau à vapeur qui remorque l’épave qui doit servir de cible. Holgate et McClintock prennent un autre bateau pour s’éloigner et procéder au tir. Holgate est malade, et reste à bord, tandis que McClintock et le capitaine partent sur un canot à rames sur lequel ils transportent la torpille. Et là…

– Oui ?

– BOOOOM !

– Y’avait longtemps.

– Plus de trace des deux passagers. Manifestement, la torpille a détonné de façon impromptue. Les faits semblent clairs et les autorités portuaires de Boston ne s’intéressent pas vraiment à l’affaire. Il n’y a donc pas véritablement d’enquête, l’histoire est classée.

– Je sens venir un sauf que.

– Sauf que le Daily Globe publie deux informations qui ne collent pas avec la version des deux rescapés. D’une, la torpille était de fonctionnement électrique, et Holgate l’aurait déclenché à distance. De deux, un témoin (un chasseur qui était dans le coin) a vu le canot après l’explosion. On apprend aussi dans le Chicago Daily Tribune que Wingard était venu à Boston pour organiser une autre démo de sa force mystérieuse, après avoir convaincu de nouveaux investisseurs de mettre au pot. Une démo tout aussi bidon, puisque la cible devait à nouveau être détruite via une charge déclenchée à distance. Sauf que l’explosion fait tout tomber à l’eau.

– Zut alors, la technologie de la force sans nom risque de ne jamais s’en remettre.

– L’histoire ne va pour autant pas plus loin. Wingard et Holgate ne s’attardent pas, et la police maritime de Boston ne pousse pas l’enquête. James McClintock est déclaré mort, point.

– Eh bien voilà qui…

– Attends, c’est pas fini. Pendant ce temps, à New York, une cellule d’indépendantistes irlandais cherche à collecter des fonds et fabriquer des bombes pour les utiliser sur le sol britannique. Ils amassant ainsi près d’un million de dollars actuels, et mettent en place une « école de la dynamite » pour répandre « la terreur, la conflagration, et d’irrémédiables destructions » dans toute la Grande-Bretagne.

« Une école de la dynamite ? Mais c’est complétement irresponsable ! »

L’existence de cette cellule et de ses efforts pour récolter de l’argent, sinon ses plans détaillés, étaient connus des autorités britanniques qui cherchaient donc à obtenir des renseignements plus précis.

– Ca paraît logique.

– Et là, en octobre 1880, le consul britannique à Philadelphie, Robert Clipperton, est contacté par un homme qui dit disposer d’une grande expérience en matière d’explosifs et de sous-marins.

– Ca me rappelle quelqu’un.

– Je te le donne en mille : James McClintock, revenu d’entre les morts. Il lui explique qu’il a été recruté par les Irlandais pour fabriquer 15 exemplaires d’une torpille révolutionnaire, d’une quinzaine de kilos (35 livres), qu’un individu peut transporter sous un manteau, et capable de détruire n’importe quel navire.

« Y compris celui qui la transporte, bien sûr. »

McClintock  se propose de devenir agent double, et pour un peu plus de 4 000 dollars (actuels) par mois, de renseigner les Britanniques tout en ralentissant la production et en leur fournissant des échantillons. Il s’engage également à ne fournir aux Irlandais aucune torpille fonctionnelle.

– Ca devrait pas être la partie la plus compliquée pour lui.

– Le consul remonte l’information à l’ambassade de Washington, qui dépêche son attaché naval à Philadelphie. Il rencontre McClintock, et propose effectivement de le recruter. Il considère que les armes et les plans de l’individu sont crédibles. Il exprime en revanche des doutes sur sa loyauté. L’homme qui dit être McClintock est donc payé 1 000 dollars, et le consul reste en contact régulier avec lui pendant plusieurs mois.

– Ca donne quoi ?

– En mars 1881, l’informateur lui procure trois échantillons de bombes, dont une dissimulée en morceau de charbon et destinée à être introduite dans le stock d’un paquebot transatlantique pour faire exploser ses machines en mer.

– Uh, c’est moins drôle, d’un coup.

– En juillet 1881, surprise ! L’individu a réussi à bananer ses deux employeurs en leur soutirant de l’argent pour rien : les Irlandais n’ont jamais reçu leurs torpilles, et après examen les échantillons fournis aux Britanniques ne contiennent aucun explosif, juste une poudre qui ressemble bien à de la dynamite mais n’est que très faiblement explosive. Et sur ce, l’agent double disparaît. On n’en trouvera plus trace.

– Mais c’était vraiment McClintock ?

– Bonne question. La correspondance du consul ne comprend aucune description physique. McClintock est bien déclaré mort, et aucun membre de sa famille n’a jamais dit avoir eu de contact avec lui après l’explosion de 1879. On ne peut pas exclure qu’il se soit en fait agi de Holgate. Il était de Philadelphie, et c’était lui le véritable expert en explosifs. En outre, la charge promise pour les torpilles était de 35 livres, comme pour l’essai de 1879.

– Effectivement.

– Mais peut-être pas. Qu’est-ce qu’Holgate aurait gagné à se faire passer pour McClintock, dont le rôle dans la conception du Hunley et les contacts avec l’ambassade au Canada en 1872 étaient secrets ?

– Donc c’était peut-être McClintock ?

– Possible. Il avait des dettes et difficultés financières au moment de sa disparition officielle, qui aurait donc pu être providentielle. On peut aussi imaginer que les deux complices étaient de mèche.

Ils avaient une certaine expertise dans ce domaine.

Après tout, c’est le témoignage de Holgate qui place McClintock dans le canot qui explose en 1879. Par ailleurs, McClintock a réussi à convaincre l’attaché naval britannique qu’il s’y connaissait en mines et explosifs, alors que pas du tout, ce qui peut laisser imaginer une complicité de Holgate.

– Donc ?

– Donc on sait pas. Faut attendre que la vérité fasse surface. Mais au vu des protagonistes, c’est pas gagné.

One thought on “Sous-marin à double fond

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *