Cochons d’attaque

Cochons d’attaque

– On le dit souvent comme un cliché, mais c’est important la reconnaissance au boulot.

– On le dit surtout quand il s’agit de distribuer des pins ou des vols de la patrouille de France plutôt que des revalorisations salariales.

– C’est vrai. Mais c’est important quand même.

– Je suis d’accord.

– C’est pour ça que je n’aurais pas pu être agent secret.

– C’est exactement ce que dirait un agent secret.

– Hé hé, en effet.

– Serait plus juste de dire que c’est une des raisons pour lesquelles tu n’aurais pas pu être agent secret.

Quoi ?! Pour le reste c’est bon non ?

Cela dit c’est quoi le rapport avec la reconnaissance professionnelle ?

– Ben par définition, si ta spécialité ce sont les opérations spéciales secrètes, la meilleure preuve de ta capacité c’est quand on n’entend jamais parler de toi. Un soldat régulier qui réussit une action d’éclat a légitimement droit aux honneurs, pour un espion c’est une autre histoire.

– Vrai. Ca me fait penser aux nageurs de combat.

– Pardon ?

– Les nageurs de combat constituent une unité du service Action des services secrets, qui a la réputation d’être parmi les plus prestigieuses et exigeantes. Un groupe d’élite, spécialisé dans…les opérations qui sont menées par des gens dans l’eau, moins tu en sais et mieux c’est.

– Et donc ?

– Ben leur opération la plus connue fut un retentissant échec. Tu te souviens du Rainbow Warrior ?

– Ah oui, effectivement.

– Une opération menée par les services secrets français pour mettre hors d’état un bateau de Greenpeace, en route pour l’atoll de Mururoa afin de protester contre les essais nucléaires que nous menions sur place à l’époque. Et qui était jugé suffisamment pénible pour envisager une action radicale.

– Quand même, ça se fait pas.

– Ho, je t’en prie, fais pas semblant. Un bateau de hippies qui s’appelle le Guerrier Arc-en-ciel, et qui voulait nous empêcher d’étudier Godzilla. Avoue que toi-même tu serais bien allé lui mettre une mine.

– Godzilla ?! Je vais de ce pas chercher mon masque et mes palmes.

– Parmi les idées envisagées pour ruiner l’expédition antinucléaire, il avait été imaginé de provoquer une puissante dysenterie parmi l’équipage, ce qui l’aurait cloué au sol. Je ne peux que regretter que cette option n’ait pas été retenue.

– Moi aussi. Au lieu de ça, si je me souviens bien, ils ont opté pour une charge explosive ?

– Deux, en fait. La première, petite, devait inciter l’équipage du navire, alors amarré au port d’Auckland, à quitter le bateau. Un quart d’heure après, la seconde avait elle vocation à envoyer le Rainbow Warrior, vide, par le fond. Parce que l’idée était de se débarrasser du vaisseau, pas de son équipage. Sauf qu’un photographe décide de remonter à bord après la première explosion pour y récupérer des affaires, et est tué par la deuxième détonation. Il y a donc mort d’homme, et même si on ne pourra jamais savoir si le commando s’en serait sorti sans cela, là ils se font attraper par la police néo-zélandaise et ça finit en incident international et crise gouvernementale. Le grand public découvre les nageurs de combat sous leur jour le moins flatteur.

– Effectivement. Ecoute, mon orgueil national en souffre un peu, mais nous devons dans ce domaine nous incliner devant l’Italie.

– Pourquoi ça ?

– Parce qu’en matière de plongeurs de combat, ils ont manifestement un bilan plus flatteur. Pour te le démontrer, va falloir remonter un peu plus loin dans le temps.

Non, encore plus loin.

On va parler de la Seconde Guerre.

– Aaaaah.

– A tort ou à raison, dans l’idée qu’on a tous du conflit, l’Italie fait toujours un peu figure de 5ème roue de l’Axe. Certes, les Italiens étaient là, ils ont définitivement participé, mais on ne les voit pas au premier plan. Peut-être parce que leur chef suprême, bien qu’étant incontestablement une colossale ordure, avait aussi un côté théâtrico-caricatural qui pourrait à tort faire croire qu’il était plus ridicule que dangereux. Je veux dire, regarde le siège du parti fasciste…

« C’est un peu exagéré, quand même. » (M. Kim, Pyongyang)

– Vrai.

– Eh bien sache que dans le domaine militaire, il est un secteur dans lequel l’armée de l’Italie fasciste était particulièrement compétente, à savoir précisément les opérations spéciales sous-marines. C’est la spécialité de la Decima Flottiglia Mezzi d’Assalto, autrement dit la 10ème flotte des moyens d’assaut. Elle est créée en mai 1939, puis rebaptisée en mars 1941 en 10ème MAS, pour Motoscafi Armati Siluranti, ce qui se traduit, d’après ce qu’on m’en dit, comme flotte de véhicules d’assaut, ou flotte anti-sous-marins. Le sigle MAS peut aussi renvoyer au latin Memento Audere Semper.

– Souviens-toi de toujours oser.

– Bravum. Et évidemment une référence latine est toujours bienvenue chez Benito. Si l’on pousse un peu plus loin la logique et qu’on passe aux chiffres romains, ça donne la Xa Flottiglia MAS, ou Xa MAS.

Attention, ça N’EST PAS la brigade de Noël.

– D’accord, mais ils font quoi ?

– Pour l’essentiel, ils coulent des bateaux. La Flottiglia est composée de nageurs de combat, qui sont donc spécialisés dans les opérations d’infiltration dans les ports ennemis pour y poser des charges sur les coques des navires. Ce sont des hommes-grenouilles, comme on dit à l’époque, qui partent en mission soit depuis la côté, à quelques kilomètres de leur cible, soit carrément depuis un sous-marin. Et ils sont bons.

– Tu veux dire efficaces ?

– Oui. De 1940 à 1943, l’unité combat en Méditerranée : Gibraltar, Afrique du Nord, Crète, Alexandrie, Turquie. Avec 187 hommes, soit 0,1 % des effectifs de la marine, elle revendique 38 % du tonnage militaire et 15 % du tonnage commercial coulé par la Marine royale, le nom de l’armée navale italienne. Soit plus de 200 000 tonnes envoyées par le fond.

– Impressionnant.

– Entre septembre 1940 et septembre 1942, la Xa MAS mène plusieurs opérations dans le port de Gibraltar. Pourquoi Gibraltar ?

– Parce que c’est un port britannique situé à point stratégique à l’entrée de la Méditerranée ?

– Tout juste. Les actions sont réalisées avec des torpilles pilotées lancées depuis un sous-marin ou des chasseurs de combat, mais le succès est limité.

– Des torpilles pilotées ?

– Oui. Ce sont en fait des véhicules électriques sous-marins, des mini-sous-marins, qui transportent deux plongeurs.

« On dira que c’est un iceberg. »

– Et pourquoi tu parles de bilan mitigé ?

– Ou bien il n’y a plus de navire cible quand l’équipe arrive sur place, ce qui se produit à deux reprises, ou bien les plongeurs se font capturer. Au final c’est le sous-marin qui leur sert de base qui est coulé. Tout ça pour détruire un total de 3 cargos. C’est pas extraordinaire.

– Tu viens de me dire que c’était une unité d’élite au bilan impressionnant.

– Oui. Parce que la Decima a de la ressource, et des idées. Elle va élaborer une stratégie…écoute, c’est pas compliqué, c’est du James Bond.

– Vous avez toute mon attention, Moneypenny.

– En l’occurrence ce serait plutôt un plan Q.

– Tu avais déjà toute mon attention.

– Le 10 juin 1940, le tanker Olterra se trouvait le port de Gibraltar. Tranquille, demandait rien à personne. Seulement il était italien, ce qui en faisait une cible pour les Britanniques. Il est donc saboté et coulé par des commandos de Sa Majesté.

– Ha ha, voilà donc l’opération audacieuse des services secrets de la couronne.

– Euh, non. C’est un cargo, ils le coulent, fin.

– Il est nul ce James Bond.

– Attends. Deux ans plus tard, Antonio Ramognino a une idée.

– Quelque chose me dit qu’il est italien, mais va falloir m’en donner un peu plus.

– C’est un ingénieur de chez Piaggio, le fabricant de scooter.

– C’est pas trop son truc les cargos.

– Non, mais il a été incorporé à la Xa MAS. Et il se dit que l’épave de l’Olterra pourrait servir. Avec la complicité des autorités espagnoles, qui sont…ouais, neutres, mais enfin tu vois ce que je veux dire, une équipe de la Decima se pointe à Gibraltar en se présentant comme des ouvriers en charge de récupérer l’Olterra, pour le réparer afin qu’il soit repris par un acquéreur espagnol. Ils remorquent donc le cargo jusqu’à Algésiras, c’est-à-dire le port, espagnol, qui se trouve en face de Gibraltar, de l’autre côté de la baie qui est alternativement appelée d’Algésiras ou de Gibraltar.

« On va pas y aller par la route, hein. »

L’Olterra est donc mis à quai à Algésiras, et un chantier s’organise autour.

– Je vois, un « chantier ».

– Ah non, y’a vraiment des travaux. Seulement il ne s’agit pas de le rendre à nouveau navigable. Il n’y a pas d’acquéreur espagnol. L’Olterra est appelé à devenir une base pour les commandos sous-marins italiens. C’est l’opération Ursa Major, ou Grande Ourse.

– C’est mieux.

– Pendant que des faux ouvriers font semblant de bosser dessus, la soute et la salle des machines sont réaménagées pour la construction et la maintenance des torpilles pilotées/mini sous-marins. Dans le même temps, un poste d’observation est positionné dans la proue pour surveiller les mouvements des navires alliés. Une porte coulissante est installée deux mètres sous la ligne d’eau pour la circulation des engins et plongeurs. Les pièces sont amenées sous le couvert du chantier de reconstruction, assemblées dans l’épave.

*Sifflote négligemment*

– Ingénieux.

– En parallèle, une équipe des renseignements italiens s’installe aussi à Algésiras et loue la Villa Carmela, qui constitue un autre poste d’observation sur Gibraltar. De là, les espions se renseignent sur les mouvements des navires alliés.

« Ton père a décroché des étoiles, et est-ce que tu aurais vu un Liberty Ship classe EC2-S-C1 récemment ? »

Les nageurs, placés sous le commandement du lieutenant Licio Visintini, en charge de l’équipe de l’Olterra, sont opérationnels à partir de juillet 1942. Dès le 11, ils quittent leur base secrète pour rencontrer l’équipe de renseignement de la Villa Carmela sur la plage. Ils récupèrent leurs armes et les informations sur leurs cibles. Entre juillet et septembre, ils attaquent et rendent inopérants 5 bâtiments cargos ennemis.

– Sans se faire repérer.

– Non. Mais pour passer à la vitesse supérieure, il leur faut des cochons.

– Pardon ?

– Des cochons, ou maiale en italien. C’est le surnom donné par les commandos à leurs mini-sous-marins, les silura lenta corsa, torpilles à course lente.

Celui-là est peint en vert pour les opérations en forêt.

– Mais enfin pourquoi ?

– Parce que les engins sont en fait assez difficiles à manier, ce qui parait-il correspond bien aux cochons. Semblerait que ce soient des montures rétives, je ne peux pas confirmer par mon expérience personnelle.

Chaaaaaarge !

– C’est la fameuse opération de la Baie des Cochons.

– Grande Ourse ça sonne mieux. La première attaque de maiale est lancée le 8 décembre 1942. Sous le couvert de l’obscurité, 3 torpilles lentes sortent de l’Olterra et traversent la baie. Elles visent autant de bâtiments britanniques qui ont récemment participé à l’opération Torch : le Formidable, le Furious, et le Nelson.

– Je ne peux que cautionner ce dernier choix, il serait temps que quelqu’un se décide à l’envoyer par le fond.

– Oui, ben ce sera pas encore pour cette fois. Quand je dis que les maiale visent les navires ennemis, on est bien d’accord qu’il s’agit en fait d’y amener discrètement les plongeurs, pour qu’ils y installent des charges explosives. Sauf qu’un des cochons d’attaque se fait détruire par une charge profonde, un autre est capturé, et le troisième réussit à s’échapper mais perd la moitié de son équipage. Trois hommes meurent, dont Visintini, et deux sont faits prisonniers. Ils disent cependant être classiquement partis d’un sous-marin, et manifestement ils sont convaincants.

– Ca n’en reste pas moins un échec assez complet.

– Oui, bon fallait faire quelques réglages. Le 8 mai 1943, l’équipe lance une nouvelle attaque sur trois cibles, des transporteurs alliés ancrés au large : le liberty ship Pat Harrison, et les cargos britanniques Mahsud, et Camerata. Cette fois, c’est un succès total. Pour tromper les alliés, les nageurs déposent du matériel de plongée sur la côte, afin de laisser penser que l’attaque a été menée par une équipe de nageurs de combat.

– Malin. Et mieux.

– N’est-ce pas. En juin 1943, l’équipe reçoit la médaille d’or de l’armée pour son action. Cependant les armées de l’Axe en Afrique du Nord se rendent le 13 mai 1943, et les Alliés débarquent en Sicile le 19 juillet. Mussolini est déposé le 25 juillet, mais Ursa Major mène une dernière opération le 3 août. Elle vise à nouveau trois navires de transport alliés : un britannique, le Stanridge, un norvégien, le Thorshøvdi, et encore un liberty ship américain, le Harrison Grey Otis.

– Attends, y’avait déjà un liberty ship qui s’appelait Harrison dans l’opération précédente.

– Ben oui, qu’est-ce que tu veux que je te dise, ils leur en veulent à Harrison et cherchent à le couler.

« On a ça en commun. »

Les trois navires sont encore une fois envoyés par le fond, même si le bilan de ce final n’est pas aussi parfait. Andrea Gianoli est séparé de son véhicule, il tombe du cochon en quelque sorte, puis est repéré et pris par l’équipage. Il se trouve donc à bord quand la charge explose, mais n’est pas blessé. Il est évacué, et restera prisonnier plusieurs années pendant lesquelles il tente de s’échapper à trois reprises.

– Si je compte bien, ça fait 11 navires coulés en 4 missions. Pas mal du tout.

– Le tout depuis une base secrète dans une épave au milieu du port, que la flotte alliée ne soupçonnera jamais. Le reste de l’équipe n’est donc jamais découvert, et quand l’Italie jette définitivement les armes en septembre 1943, ils se rendent aux Britanniques. Qui ne sont pas rancuniers.

– Comment ça ?

– Ils reprennent l’idée.

– Ah bon ? Où ça ?

– Ecoute, je ne peux pas te dire s’il y a vraiment eu une base secrète de Sa Majesté dans une épave quelque part, mais je veux parier que l’Olterra a bien inspiré les scénaristes de l’Homme au pistolet d’Or, qui en plus de présenter le double colossal avantage d’avoir Christopher Lee au générique et de ne pas être Skyfall, passe par une base secrète du MI6 installée dans le RMS Queen Elizabeth, échoué au milieu de la baie de Hong-Kong.

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