Royal râgout

Royal râgout

– L’heure est grave, Sam.

– Encore ?

– Non mais vraiment. De profundis Frigidarius.

– Du latin au petit déjeuner, maintenant, faut vraiment te faire soign… Attends le frigo est mort ?

– Hélas oui.

Non, ça, c’est un mort qui est dans le frigo.

– Vingt-cinq ans de bons et loyaux services. Il avait fait son temps, que veux-tu que je te dise. Et ça se remplace facilement.

– Oh ce n’est pas tellement ça qui m’embête.

– Je sais, c’est la température de tes bières.

– Non, c’est plutôt la question de savoir ce qu’on fait des soixante kilos de chipolatas que tu as stocké dans le congélateur sous prétexte je cite que « quoi ? Ça peut toujours servir si jamais j’ai une fringale nocturne ».

– OH PUTAIN MES SAUCISSES.

– Voilà. Et je repose ma question : aurais-tu par le plus grand des hasards la moindre idée de ce qu’on va faire pour éviter que ça se mette à sentir la charogne dans pas longtemps ?

– Absolument aucune.

– Heureusement que je suis là.

– Mon sauveur.

– Il va me falloir des épices et pas mal de vin. Oh, et un grand baquet. Je leur réserve un traitement royal, à tes saucisses, Sam.

– … Attends, qui t’autorise à tripoter ma sauci…

– Louis IX, ça te parle ?

– Oui. Mais je ne vois pas le rapport entre Saint Louis et mes chipos.

– Oh ça vient. Tu sais comment il est mort, le cher homme ?

– Pendant les Croisades ?

– Gagné, sans ce que ce soit pour autant particulièrement glorieux ou chevaleresque. Il n’est pas mort les armes à la main en tapant à bras raccourci sur des infidèles mais sous sa tente, d’une maladie dont on se demande toujours ce que c’était vraiment. La tradition veut que ce soit de la peste, mais on avait un peu tendance à qualifier de peste tout ce qui ressemblait à une épidémie, au 13e siècle. Pour ce qu’on en sait, ça peut-être une fourme ou une autre de dysenterie, voire un bon vieux scorbut. En tout cas, ça n’a pas fait un pli : en 1270, quand il se lance dans la huitième croisade, Louis IX a largement dépassé le cap de la cinquantaine et il n’est pas de première fraîcheur.

– Contrairement à mes saucisses.

On ne peut pas reprocher à Sam de voir petit quand il commande.

– C’est de fait une différence notable. L’expédition est un peu foireuse, pour être honnête, au point qu’à peu près tout son entourage tente de le faire changer d’avis, mais sans succès. Louis IX décide de commencer par débarquer sur les côtes d’Afrique du nord et par assiéger Tunis, sans qu’on comprenne vraiment cette stratégie d’ailleurs. Et c’est là qu’il chope la maladie qui finit par l’emporter en 1270, couché sur un lit de cendres en signe d’humilité et au terme d’une agonie pas franchement sympathique. Il meurt « le lendemain de la fête du saint apôtre Barthélemy à trois heures de l’après-midi comme Jésus Christ fils de Dieu », pour citer son compagnon et chroniqueur Guillaume de Nangis, qui s’empresse au passage de signaler que le roi rend l’âme à la même heure que le Christ. Un gros clin d’œil adressé au pape.

« Reçu, Bro. »

– Alors pardon, mais « le lendemain de la fête du saint apôtre Barthélémy », ça ne me parle pas vraiment.

– C’est le 25 août. Et ça, ça pose vite un gros problème qui nous ramène à ton histoire de saucisses.

– Pourquoi ? 

– A ton avis, qu’est-ce qui peut poser problème avec 70 kilos de viande de roi mort en plein été du côté de Tunis ?

– Oh.

Voilà. En plus coulant.

– Voilà. On parle du roi de France, hein, autrement dit du chef d’une des plus grandes puissances d’Occident, mort en pleine guerre sainte et déjà candidat sérieux à une rapide canonisation. Tu ne le flanques pas dans la première fosse commune du coin comme le premier troufion venu. Mais le problème, c’est que chacun a bien conscience qu’il ne va pas falloir attendre longtemps avec que ce brave Louis IX ne commence à sérieusement cocotter de dessous les bras. De partout, en fait.

– Comme mes saucisses.

– Comme tes saucisses, avec cette petite nuance qu’on n’a a priori pas prévu de rendre hommage à leur royale dépouille. Et vu qu’il fait un peu chaud du côté de Tunis, il faut agir vite, d’autant que cette histoire vire à l’affaire d’Etat.

– Comment ça ?

– La question de la conservation du corps de Louis IX est un premier problème qui en rencontre un second : tout le monde s’engueule pour savoir ce qu’il convient de faire du défunt, mort loin de France. Son frère Charles d’Anjou, roi de Sicile, estime que son frère doit reposer près de lui, avec un argument solide : Palerme est moins éloignée de Tunis que la France. Mais le fils et nouveau roi de France Philippe III le Hardi, n’est pas du tout d’accord avec son tonton : pour lui, le corps de son père doit reposer dans la crypte de la basilique de Saint-Denis, comme celui de ses aïeux.

– Et du coup, ça vire au concours de zgue… à l’affrontement politique.  

– Exactement. Pour Philippe III, c’est une façon d’affirmer d’entrée son pouvoir, dès son accession au trône. Pour son frangin, c’est une manière d’asseoir son pouvoir en Sicile en récupérant une dépouille et des reliques dont chacun a bien compris l’enjeu symbolique.

– Et du coup ?

– Ben on partage la poire en deux. Enfin Louis IX en trois, plutôt, sur le principe de la dilaceratio corporis.

– Tu vas te calmer avec ton latin de cuisine, Hermione Granger. La quoi ? 

– La partition du corps. L’oncle et le neveu s’entendent pour séparer le corps en trois parties : à Charles d’Anjou les entrailles, destinées à reposer dans l’abbaye sicilienne de Monreale, près de Palerme. A Philippe III le cœur et les ossements, que le nouveau roi de France compte faire déposer à Saint-Denis.

– C’est particulier, l’idée d’une sépulture en plusieurs épisodes.

– Pas vraiment, en tout cas pas depuis que Richard Cœur de Lion a inauguré la pratique du dépeça… de la dispersion funéraire un petit siècle plus tôt. En 1199, Richard avait été blessé devant le château de Châlus et il avait eu le temps de se voir partir, donc de prévoir les détails de ses funérailles. Et comme le roi d’Angleterre était aussi duc de Normandie, il a décidé en personne que son cœur serait conservé dans la cathédrale de Rouen, ses os à Fontevraud et ses tripes…

– A Caen ?

« Ma… Majesté ? MAJESTE ? »

– A Châlus, patate.

– Ben quoi, c’est en Normandie, Caen.

– Oui mais non. Bref, le deuxième problème est résolu. Reste le premier problème : partager le corps du roi, c’est bien beau, mais il reste une question en suspens : comment conserver tout ça alors que le soleil tape dur sous les murs de Tunis ?

– On ne sait pas embaumer les corps, au 13e siècle ?

– Ben pas trop, non. Ce n’est pas faute d’essayer depuis des siècles, mais on est très loin des niveaux de savoir-faire des Egyptiens de l’Antiquité, par exemple. Au temps des Mérovingiens et des Carolingiens, on a bien tenté de fourrer tous les liquides possibles et imaginables dans le corps des souverains partis vers un monde meilleur, mais bizarrement, remplir post mortem le gosier du bon roi Dagobert avec des litres de conditum aromatibus, autrement dit de potions aromatisées aux herbes ne donne pas de résultats particulièrement flamboyants.

– Eurgh.

– Oh ben accroche-toi aux branches, t’as encore rien vu. On a tenté d’adapter un peu le principe en incisant le corps pour y mettre le même genre de mélanger de vin, d’épice et d’aromates. Non seulement ça coûte un bras de se procurer des ingrédients comme de la myrrhe, de l’aloès, de l’eau de rose, du camphre ou certaines résines bien spécifiques, mais ça ne fonctionne pas tellement mieux. Pour peu qu’il faille déplacer le corps des personnages concernés, il ne fallait pas bien longtemps pour que la décomposition fasse son œuvre, si tu vois ce que je veux dire. Pour éviter que des têtes couronnées ne se mettent à dégouliner de partout, on en est donc réduit à des expédients parfois pittoresques, qui consistent par exemple à les enserrer dans une sorte d’enveloppe de peaux cousues les unes aux autres, en salant généreusement leurs Majestés avant de refermer.

– Un peu comme avec un jambon.

Là, par exemple, c’est Ramon 1er.

– Exactement comme avec un jambon. Mais tu sais sur qui tu peux compter quand il s’agit d’innover dans l’art de la thanatopraxie ?

– Les vautours ?

– Non, les Germains, qui mettent au point ce qu’on appelle le mos teutonicus, quelque chose comme le procédé ou l’usage teuton.

– Et ça consiste en quoi ?

– Tu vas aimer, je n’ai rien de vue de plus beau depuis certaines recettes de chapons. Tu vois ton roi mort ?

– Oui.

– Bon ben tu le prends, tu le nettoies bien dans l’évier, tu le vides en mettant soigneusement de côté toute la royale tripaille et tu découpes le reste en gros morceaux de barbaque. Et puis tu fais laisses mijoter à petits bouillons dans un grand chaudron rempli de vinasse et d’herbes aromatiques en touillant régulièrement. Pour pas que ça attache, tu vois.

– MAIS ENFIN.

– Ben quoi ? OK, ça ressemble un peu à un rougail saucisses, mais c’est idéal pour détacher les chairs des os d’une part, pour répartir tout ce qui bloblote dans des petits coffres soigneusement fermés d’autre part. Non seulement ça facilite le voyage mais ça nettoie bien le squelette. Te voilà avec un beau Louis IX tout propre. Mort, mais tout propre.

– Attends, mais ça passe auprès de l’Eglise, ça ?

– Nécessité fait loi, Sam. Mais pour répondre à ta question, non : trente ans après la mort de Louis IX et trois ans après sa canonisation en 1297, Boniface VIII fulmine.

– Il est en colère ?

– Non, il fulmine une bulle, c’est-à-dire qu’il publie un texte juridique majeur. La bulle en question, c’est De Sepultaris, un texte surtout conçu pour interdire la pratique de la dissection mais qui promet aussi au passage l’excommunication « à tous ceux qui extraient les viscères du corps des défunts pour en faire un abus horrible et détestable, qui font bouillir inhumainement les corps morts et les privent ainsi de la couverture de leur chair ». Pratique que le souverain pontife dénonce en parlant de « l’abominable sauvagerie que pratiquent quelques fidèles d’une manière horrible et inconsidérément ».

– Mais ce n’est pas exactement ce qu’on a fait au gars qu’il vient de canoniser ?

– A son cadavre défendant. Louis IX n’avait pour ce qu’on en sait pas demandé à passer par le mos teutonicus avant sa mort. De toute façon, la papale position se classe dans la vaste catégorie des textes dont tout le monde se cogne ou presque. On continue de faire bouillir allègrement les corps des grands de ce monde quand on estime qu’il n’y a pas d’autre solution pour les transporter sans que ça se mette à salement refouler à vingt lieues à la ronde. Plusieurs grands princes y ont encore eu droit, sans compter Bertrand Du Guesclin. Lui, on a fini par le faire bouillir après avoir d’abord tenté un embaumement manifestement loupé dans les grandes largeurs puisque le cortège funéraire était littéralement harcelé par des nuages de mouches.

– Tu sais quoi ?

– Non ?

– Je n’ai plus tellement envie de bouffer des saucisses, là.  

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