On vous soulage le SIF

On vous soulage le SIF

– Tu ne t’assieds pas ?

– Nope.

– Vraiment ?

– Vraiment.

– Sûr ? parce que tu m’as l’air un peu pâlich…

– NON JE M’ASSEOIS PAS TU VAS ME LÂCHER OUI.

– Je vois que le sujet est sensible.

– Y a pas que lui. D’ailleurs, en parlant de ça, j’étais persuadé d’en avoir vu quelque part…

– Tu peux arrêter de tout foutre en l’air dans cette malheureuse armoire à pharmacie qui te ne t’a rien fait et me dire ce que tu cherches ?

– De la POMMADE. Je cherche de la POMMADE, si tu tiens à le savoir, puisque visiblement on n’a plus le droit à un minimum de discrétion.

– Attends, tu ne veux pas t’asseoir et tu cherches de la pomm… Oh.

– M’aider, c’est envisageable ?

 – A te pommader ? Ecoute, tu sais toute l’affection que te porte mais…

– A me soigner, patate.

– Ben… Tu as pensé à élever ton âme et à prier saint Fiacre ?

– Qui ?

– Saint Fiacre. C’est la personne à contacter quand on a ton genre de… problème.

– Il s’y connaît en hémorroï… en mal de fion, ton saint ?

–  C’est même le saint patron des affligés sur ce point, Sam.

– Il y a un saint patron pour ce que j’ai ?

– Mais oui.

– J’en suis sur le cul. Enfin je me comprends. Raconte toujours, j’arriverai peut-être à penser à autre chose.

– Tu le croises souvent dans les églises, ce bon vieux Fiacre. Dabord parce que c’est le patron des jardiniers, mais pas seulement : il est très spécifiquement chargé de répondre aux prières de ceux qui souffrent d’une affection à laquelle il a longtemps prêté son nom : la maladie de saint Fiacre, autrement dit les hémorroïdes.

– Merci pour la discrétion, vraiment. Et ça vient d’où ?

– Du jour où s’étant assis sur un rocher, le cher homme eut la surprise de le voir se ramollir pour lui offrir un (saint) siège convenable. Et voilà comment se retrouve associé pour les siècles des siècles aux souffrances subies par un nombre remarquable de sillons inter-fessiers (SIF).

« La pelle, c’est plutôt pour la partie jardinage ».

– Pardon mais le traitement me semble un peu léger.

– « Aide-toi et le Ciel t’aidera », Sam : on ne s’est pas contenté de compter sur l’intercession du bienheureux Fiacre. Avant même l’ère chrétienne, les maladies des veines rectales – internes ou externes – sont connues, décrites et soignées. Hippocrate évoque déjà des « éminences livides sur la face du rectum, en forme de pépins de raisin » qui saignent quand on les presse.

– MAIS POURQUOI IL LES PRESSE AUSSI.

– Il sert la science et c’est sa joie, je pense. Du côté des causes, les meilleurs auteurs s’accordent alors à distinguer les facteurs naturels – l’âge ou la grossesse, notamment – et les autres, comme la pratique du cheval…

– Non, sans déconner ?

–  … un régime trop riche ou les longues stations debout. Chacun considère qu’il est dans la plupart des cas plus sage de ne pas y toucher, se bornant à conseiller des bains de siège en guise d’émollients, doublé d’un régime qui bannit le vin pour se résumer à des bouillies d’orge ou de millet.

– Et quand ça ne change que dalle ?

– C’est là qu’on commence à rentrer dans les détails sympathiques. Du côté des traitements, Hippocrate consacre un chapitre entier à une série d’actes tous plus sympathiques les uns que les autres, surtout si tu veux bien se souvenir qu’il n’existe pas la moindre possibilité d’anesthésier le malade.

Un chapitre entier, qu’on vous dit.

– Franchement ça valait le coup de faire grec au collège pour découvrir des beaux textes comme ça, mais je ne suis pas certain de vouloir sav…

– Tu te tais quand le père de la médecine parle, Sam, tu te tais et tu écoutes. Hippocrate père de la médecine recommande ainsi d’éplucher la surface du « tubercule hémorroïdal » du bout de l’ongle : « cela se fera sans peine, la chair suivra en se séparant comme fait la peau de mouton quand on passe la main entre elle et la viande ».

– Si tu crois que je vais te donner la satisfaction de couiner, c’est mal me connaître.

– Et pour détendre le patient dans le cas certes improbable où se faire éplucher les veines du cul lui causerait léger désagrément, Hippocrate conseille à ses confrères de procéder « sans prévenir le malade, lui parlant même d’autre chose ».

– Oui, ça devrait bien marcher.

– Franchement, ce n’est pas délicat ? Tu es là tranquille à causer de la pluie et du beau temps avec ton malade confiant et serein, et PAF tu lui écosses les veines du fion.

– Ouilleouilleouilleouilleouillleouill….

– La douleur n’est qu’un signal, Sam. Et s’il se met à hurler, c’est encore mieux : « plus il crie, plus les hémorroïdes se mettent à découvert ». Une fois le plus gros déblayé, ne reste plus qu’à nettoyer la zone « avec du vin âpre dans lequel auront macéré des noix de gale » et le tour est joué.

– Je ne couine toujours pas, t’as vu.

– Bravo. Quant à pratiquer une incision pour drainer le sang des amas veineux, le père de la médecine ne l’envisage qu’en dernier recours et pour cause, le risque d’hémorragie ou d’infection étant trop grand.  Pour traiter les cas les plus sévères, mieux vaut une autre solution parfaitement hippocratique.

– Ah ben voilà, je préfère.

– Le dessèchement des hémorroïdes au moyen d’un fer porté au rouge.

« Vous allez peut-être ressentir une légère sensation de chaleur ».

– PARDON ?

– Non mais pas d’inquiétude, on approche le fer au plus près sans les toucher.

– Ouf.

– Quitte à les extraire de l’anus à la main en cas de besoin.

– Grmfglffffl je couine toujours pas mffffmmf.

– Maintenant qu’on s’est tous bien mis en appétit, passons à l’époque moderne.

– Oh je sais pas.

– Mais si. La science médicale progresse, les auteurs multiplient les travaux et les observations. Tiens, Pierre Donis, par exemple, un médecin français. A la fin du 17e siècle, il note « que les hémorroïdes sont faciles à connaître » et qu’on n’a qu’à « y porter les doigts ou le regard pour apercevoir dans la circonférence de l’anus des tumeurs de différentes grosseurs, comme des noisettes, des noix ou des œufs ». Il recommande pour les éviter des régimes adaptés, bannissant les aliments « qui épaississent le sang comme le riz, les coings, le gros vin et l’eau ferrée ».

– Je ne vois pas franchement la rupture fondamentale avec Hippocrate.

– Oh ça vient. En 1716, le hollandais Jodocus Lommius, médecin du roi Philippe II, évoque à son tour dans son Tableau des Maladies cette « maladie du fondement propre aux mélancoliques, aux néphrétiques et aux maniaques où les veines trop dilatées et engorgées de sang le répandent en abondance ». Comme ses ancêtres grecs et latins, il distingue hémorroïdes externes et internes et commence surtout à décrire les risques de complications parfois graves en l’absence de soins : thromboses, anémies, fistules parfois… Lommius prévient : « si l’hémorragie est excessive, le danger est très grand, les forces périssent, le visage s’éteint. Quelle puanteur au haut des cuisses, quelle faiblesse aux jambes ! ».

– Fais-moi penser de ne jamais prendre un bouquin au hasard dans ta bibliothèque.

– Ce n’est effectivement pas recommandé. Il faut dire qu’à cette date, une opération célèbre et déjà vieille d’une petite vingtaine d’année a exposé la région fessière aux regards des amateurs de médecine : celle d’une fistule.

– Cette conversation s’améliore de minute en minute.

– Mais pas n’importe quelle fistule : une royale fistule. Celle en l’occurrence du Roi Soleil lui-même, touché à 48 ans par un abcès rectal assez douloureux pour l’empêcher de marcher.

– Ah mais oui je connais cette histoire…

– Oh oui. Complication probable d’une crise hémorroïdaire mal soignée, la fistule du Roi est sur toutes les lèvres en 1686, si l’on ose dire. Faut-il opérer et si oui comment ? Tout geste chirurgical, tout incision dans la zone est à la fois douloureuse et risquée. Après des semaines de débats aussi enflammés que le royal trou de balle, le chirurgien Charles-François Felix parvient à convaincre le souverain de se faire opérer. Il s’entraîne dur sur un certain nombre de malades sélectionnés parmi les indigents de l’hospice de Versailles et finit par se lancer.

– Bravo.

– Non sans en avoir tué un certain nombre. Mais le 18 novembre 1686, l’intervention réussit.

– Mais là, c’est une fistule, pas des hémorroïdes.

– Oui, mais il y a un rapport : la courtisanerie étant ce qu’elle, l’opération va provoquer une véritable vague d’opérations.

– Hein ?

– On imite TOUT ce que fait le roi, Sam. Dans ses Cours d’opérations de chirurgie démontrées au jardin du roi, Pierre Dionis, devenu médecin de la cour, raconte que « c’est une maladie qui est devenue à la mode depuis celle du roi (…) plusieurs de ceux qui la cachaient avec soin avant ce temps n’ont plus honte de la rendre publique (…) Ceux qui avaient de petits suintements ou de simples hémorroïdes ne différaient pas à présenter leur derrière au chirurgien pour y faire l’incision : j’en ai vu plus de trente qui voulaient qu’on leur fit l’opération ». Une manie qui a le don d’agacer le praticien : « leur folie était si grande qu’ils paraissaient fâchés lorsqu’on leur assurait qu’il n’y avait point de nécessité de la faire ». Et s’il râle, c’est pour de bonnes raisons : toute intervention chirurgicale dans la région rectale reste extrêmement délicate.

– Enfin courtisans je veux bien, mais ça ne les empêche pas de chanter quand ils s’assoient, ces braves gens. Il propose quoi, ton Pierre Dionis ?

– Des sangsues.

– Ecoute c’était très intéressant mais je vais y aller.

– Meuh nan, c’est tout simple. Il suffit de placer un de ces charmants annélides à un emplacement, disons, stratégique « et à l’y laisser sucer jusqu’à ce que l’hémorroïde soit vide ». Promis, « le malade se sent soulagé immédiatement et la cessation de la douleur et la tension lui fait goûter un repos fort agréable ».

– Oh oui, j’imagine.

– Attention toutefois : « il en reste un suintement continuel par ces ouvertures qui devient très incommode ».

– Classe. Et si on affronte une pénurie mondiale de sangsues ?

Goal life : ne pas se réincarner en sangsue.

–  Il faut se résoudre à la lancette. Après avoir préparé le malade par des lavements, on le fait coucher et « les fesses étant tournées du côté du jour, on les fait écarter par deux serviteurs. Puis l’opérateur prenant de la main gauche avec les pincettes chaque poche d’hémorroïdes, il les coupe l’une après l’autre avec des ciseaux qu’il tient de la main droite ».

– Je vais dégobiller.

– Mais non, on arrive au 19e siècle.

– Et c’est mieux.

– Ah non.

– Chouette.

– J’exagère, c’est UN PEU mieux et les traitements s’améliorent. Si le  docteur Alme Lepelletier, dans le très remarqué Des hémorroïdes et de la chute du rectum, publié en 1834, ne rate pas l’occasion de refléter les jugements moraux de son temps sur l’homosexualité en estimant que « certaines pratiques illicites et monstrueuses » provoquent l’apparition des hémorroïdes, il propose toute une palanquée de traitements qui visent d’une part à en prévenir l’apparition par un régime adapté, d’autre part à réduire l’inflammation à grands coups d’onguents, de lavement, de fumigations et de cataplasmes émollients. Quant à la douleur, c’est le festival de la pharmacopée : Alme Lepelletier recommande de « la calmer par les pommades, les suppositoires à la crème de limaçon, le beurre de cacao auxquels on peut unir le safran, la belladone, la jusquiame ou l’opium. »

Vous nous faites lire de ces trucs, franchement, vous devriez avoir honte.

– On se tartinait vraiment le SIF avec du beurre de cacao ?

– Et de la crème de limace – me demande surtout pas comment ça se préparait, ça. Mais pour peu que ça fonctionne, on n’a résolu qu’une partie du problème. Comment soigner les hémorroïdes internes ?

– Je te le demande. Enfin, non, je te le demande pas mais il n’y a de toute façon aucun rapport entre ce que je désire écouter et ce que j’entends.

– Pour soulager la douleur, « il suffit de porter profondément dans le rectum un fort tampon de charpie garnie d’un long fil ciré enduit de cérat ou de blanc d’œufs ».

– Et qui n’a pas chez lui un long fil ciré enduit de blanc d’œuf ?

– Exactement. Mais soulager n’est pas tout, encore faut-il traiter le mal à la racine. Coup de veine…

– C’est malin, ça.

– … la très alléchante Monographie des hémorroïdes d’André Level, en 1873, dresse un complet panorama de l’arsenal thérapeutique disponible et dit le plus grand bien d’une technique anglaise, due au Dr. Burne : « il s’agit de bougies (…) de grosseurs variables, introduits dans le fondement. Suivant notre savant confrère anglais, [leur] emploi judicieux par des mains exercées, habiles, dispenserait, à coup sûr, d’avoir recours (…) au bistouri. »

– Attends, des mains exercées ? Exercées comm…

– T’occupe. Des techniques modernes donc, mais il ne s’agirait pas non plus de jouer les zazous. André Lebel rejette vertement le traitement par l’électricité, douloureuse et risquée : « on enfonce dans les tumeurs hémorroïdales rouges, enflammées, douloureuses, de grandes et belles aiguilles longues de deux à trois pouces ; ces aiguilles, dont la tête est munie d’une ouverture, y reçoivent un des conducteurs de la machine électrique ou de la pile, et le tour est fait ! »

– Ils ont électrocuté le fion des gens ?

– Apparemment. Ceci dit, par rapport à l’ultime alternative… Si vraiment rien ne soulage les patients, il faut bien se résoudre au seul moyen véritablement efficace : la cautérisation au fer rouge, déjà vantée par Hippocrate – rappelons que nous sommes tout de même en 1873… « Ce moyen, dernier effort que l’on puisse, que l’on doive tenter lorsque la vie est gravement compromise, expose néanmoins à une foule de dangers », concède le Dr. Lebel.

– Le médecin peut se brûler salement les mains, j’imagine.

– Huhu oui. Mais pas seulement : avec un bel humanisme, le docteur écrit : « Que devient le pauvre patient en présence de fourneaux remplis de charbons ardents, en présence de marteaux, de tenailles, de pinces à dissection et cela avec six aides, employés, les uns à aviver le feu, les autres à passer les fers rouges ? Aussi voit-on souvent les malades tomber à cet aspect dans un délire nerveux dont on a peine à les retirer. »

– Franchement, je ne vois pas pourquoi.

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