Un barrage vers le Pacifique

Un barrage vers le Pacifique

– Eh bien…je dirais Hawaï.

– Oh ben ça alors, je suis surpris.

– Quoi ?!

– Rien, mais je pensais plutôt aux Etats-Unis continentaux.

– Ha. Alors si je devais aller aux Etats-Unis continentaux…bon ben sans surprise, je crois que j’opterais pour la Californie.

– Ouais, classique, mais bon j’imagine mal quelqu’un répondre le Dakota du nord ou l’Iowa.

– Voilà.

– Cela dit la Californie ça devient chaud. Je veux dire, littéralement. Je veux dire, fans le mauvais sens du terme. C’est terrible quand même, le coin qui évoque la douceur de vivre et tout, qui est en train de devenir un brasier. Surtout que d’après ce que j’ai entendu, ils commencent aussi à avoir de sérieux problèmes d’eau. Manquait plus que ça.

– Alors pour le coup, c’est pas nouveau. La Californie et la flotte, c’est une vieille histoire. C’est même à l’origine de la deuxième pire catastrophe de l’histoire de l’état et des Etats-Unis pendant un moment.

– Ah bon ?

– Que oui. Des centaines de morts. Noyés.

Alors que les maîtres-nageurs sont pourtant mondialement réputés.

– Pardon ? Tu es en train de me dire que le manque d’eau a fait des centaines de noyés ?! Je veux bien admettre qu’il m’arrive parfois de faire preuve d’une certaine crédulité, mais faut peut-être pas pousser non plus, hein.

– Mais pas du tout, c’est parfaitement cohérent et logique. Il suffit de passer par l’étape guerre civile.

– Guerre civile ? En Californie ?

– Tsk tsk tsk, je suis au regret de constater un certain nombre de lacunes. Qu’il va bien me falloir combler, je le crains.

– Si c’est pas trop demander.

– C’est ma croix. Alors, commençons par le commencement…

– Euh, on va peut-être pas remonter toute l’histoire de la Californie quand même.

– De la Californie elle-même, non. On va se contenter de la région et de la ville de Los Angeles. Du coup, c’est pas si vieux. Los Angeles rejoint le territoire des Etats-Unis, avec tout l’état de Californie et quelques autres, après la guerre contre le Mexique de 1846-1848.

– Ok, ça fait pas trop loin.

–  A cette époque, Paris compte environ 1 million d’habitants, et Los Angeles…autour de 1 600. C’est un village, et pas particulièrement gros. Mais au gré des ruées vers l’or, du développement du chemin de fer, de l’appel de la côté ouest, le développement va être très rapide. La population atteint 50 000 personnes en 1890, le double 10 ans plus tard, puis 175 000 en 1905. Et elle se retrouve donc face à un problème.

– Les prix de l’immobilier commencent à augmenter ?

– Sans doute, mais y’a encore largement assez de surface disponible. En revanche, il devient évident que l’agglomération va manquer d’eau. Los Angeles est traversé par une rivière, ingénieusement appelée…la rivière de Los Angeles, cependant cette dernière ne peut alimenter qu’environ 200 000 personnes, et ce seuil est parti pour être atteint très rapidement. L’urgence de la question est soulignée par une succession de périodes de sécheresse fin 19e/début 20e.

– Il serait temps de s’en préoccuper.

– Oh, on n’a pas attendu. Une société d’adduction d’eau est en place depuis plusieurs années, que la municipalité acquiert en 1902. Elle place à sa tête, comme chef ingénieur et directeur général, un homme qui a gravi les échelons depuis le bas de l’échelle et dont le nom va te dire quelque chose dans le contexte : William Mulholland.

– Ah ben oui, Mulholland, comme justement le quartier de Los Angeles. Celui qui a donné son titre au film, tu sais, celui avec la fille à tomber là…

Mulholland Falls. 1996. Avec Jennifer Connelly et…d’autres gens, sans doute, peu importe.

(on peut arriver à Jennifer en trois coup max à partir de n’importe quoi)

– Celui-là même. Mulholland est un Irlandais, né en 1855, qui a quitté le domicile familial à 15 ans après que son père l’a rossé pour de mauvaises notes. Il rejoint alors la flotte marchande britannique, ce qui l’amène aux Etats-Unis, où il finit par s’installer à LA. En 1878, il est embauché pour creuser des tranchées de conduites destinées à amener l’eau de la Los Angeles river.

– Le bas de l’échelle effectivement.

– C’est ça, mais il a de l’ambition. Il s’achète des bouquins de math, ingénierie, hydrologie, et géologie, et monte en grade. Quand il est nommé à la tête du service des eaux, il est conscient que la rivière de Los Angeles ne peut pas suffire à approvisionner la ville. Il va donc y travailler avec une autre figure locale, Fred Eaton. Eaton est lui un ingénieur en urbanisme de formation, qui a travaillé à la société des Eaux de LA, avant de rejoindre la municipalité, puis d’en devenir maire en 1898. En 1894, il a cherché et trouvé une source potentielle d’eau pour la ville.

– Il a creusé un puit ?

– Pas du tout. Il imagine un projet d’adduction de flotte depuis le lac Owens, à plus de 400 km de là à l’est de la Sierra Nevada. Non, celle des Etats-Unis. Il projette de construire un immense aqueduc, sachant qu’entre Los Angeles et la vallée, qui de façon très originale s’appelle également Owens, il y a notamment le désert du Mojave.

– Ca va être simple.

– Oui et non. Le projet de Mulholland et Eaton est un aqueduc de près de 400 km, une longueur sans précédent. Les plus longs aqueducs romains faisaient un peu moins de 100 km, ce qui était absolument remarquable pour l’époque, mais c’est une autre dimension. Cependant le lac se situe plus d’un kilomètre au-dessus du niveau de la ville, la gravité va donc faire l‘essentiel du travail pour amener l’eau. Pour autant, l’ouvrage comprend notamment 164 tunnels, et on compare le chantier à celui du canal de Panama. Pour son ambition, pas sa difficulté technique. De ce point de vue, franchement, ça va. Le problème n’est pas là.

– Y’a quand même un problème, donc.

– Oui. La vallée d’Owens est riche en eau, mais elle n’est pas déserte. Au début du 20e siècle, elle compte quelques milliers d’agriculteurs, qui se sont installés là précisément parce que l’endroit est bien irrigué et fertile. Et il y a un vieux dicton de l’Ouest qui dit : « tu peux voler mon cheval, tu peux prendre ma femme, mais ne touche pas à mon eau ».

De l’Ouest du Bouclier.

A l’époque, le United States Reclamation Service, en charge de la gestion et de la répartition des ressources en eau pour l’Etat fédéral, envisageait de développer un barrage et des systèmes d’irrigation pour les agriculteurs de la vallée. Eaton et Mulholland font campagne auprès de lui pour que les droits soient plutôt attribués à LA, et récupèrent tous ceux qu’ils peuvent. Ils vont en parler jusqu’à Washington, et Roosevelt tranche en leur faveur.

– On peut imaginer qu’ils ont un peu plus de poids auprès des services fédéraux que l’association des fermiers du coin.

– On peut. Ce qui n’empêche pas ces derniers de protester. Dès que le projet est annoncé, les réactions dans la vallée sont hostiles. Eaton se fait chasser par la foule, et est menacé de mort si jamais il revient dans le coin.

– Bonne ambiance.

– Faut pas toucher à l’eau. Le chantier est donc lancé. Pour la construction de l’aqueduc, l’utilisation des machines à vapeur n’est pas idéale. Mulholland fait installer 270 km de lignes électriques, et ce projet est le premier ouvrage de génie civil américain construit essentiellement à l’électricité. Le chantier établit également plusieurs records de percement de tunnels à travers des couches de roches dures.

– C’est qu’ils n’avaient pas d’armes nucléaires de génie civil à l’époque, les pauvres.

– Et non. En 1913, l’aqueduc le plus long au monde est achevé. Mulholland devient docteur honoris causa de l’université de Californie et est salué comme le plus grand homme de l’état.

Il peine à contenir son enthousiasme.

Pour l’inauguration, le 5 novembre, une cascade artificielle a été construire au point d’arrivée. Mulholland donne la consigne pour ouvrir les vannes, puis se retourne vers la foule alors que l’eau jaillit en déclarant « la voici, prenez-là ! ».

Bien aimable de sa part.

Et de fait, l’ouvrage achemine près d’un million de mètres cubes par jour.

– Oh ben ça va, avec on est tranquilles.

– Mmm, non. Ca va pas suffire.

– Non ?!

– Non, la ville continue à grandir, et les habitants persistent à vouloir boire et se laver.

– Pfff, faut faire des efforts. Est-ce que je bois de l’eau, moi ?

– Je…bref. En plus, pendant la construction, des spéculateurs avaient acheté de nombreuses terres dans la vallée de San Fernando, partant du principe que l’adduction d’eau transformerait le secteur en zone d’agriculture fertile. Ce qui ulcère encore plus les fermiers de la vallée d’Owens, en passant. Mais en fait la ville accapare l’essentiel de la ressource. Les propriétaires terriens font donc campagne pour être annexés à la ville, et obtiennent satisfaction. Ainsi, en 1924, la surface de Los Angeles a été multipliée par 4, ce qui accentue encore les besoins.

– Bien joué.

– Avec ça, le lac s’assèche plus vite que prévu. En plus l’aqueduc est menacé par les tremblements de terre, et les sabotages.

– Des sabotages ?

– Oui. Les habitants et agriculteurs de la vallée d’Owens prennent en effet très mal que leur région auparavant fertile voie ses ressources en eau partir vers la ville. Cette dernière, c’est-à-dire Mulholland, cherche pour satisfaire les besoins à acquérir les canaux d’irrigation et droits d’exploitation appartenant aux agriculteurs. En 1924, il envoie ses agents dans la vallée pour tenter d’y faire leurs courses. Les fermiers y sont globalement absolument hostiles. Ils sont menés par les frères Wilfred et Mark Waterson, qui ne sont pas agriculteurs mais banquiers locaux. Mais deux agents du service des eaux viennent solliciter directement des fermiers installés sur un canal d’irrigation historique de la vallée, et achètent pour plusieurs millions de dollars de droits.

– Cette eau va finir par tourner au vinaigre.

– Tu ne crois pas si bien dire. Quand la ville tente d’acquérir les droits d’un secteur plus bas sur le cours de la vallée, le canal de Big Pine…

– Comment ?

– Big Pine, pourqu…tu veux bien arrêter de te gondoler deux minutes ?

Ok, allez-y.

Quand la ville tente d’acquérir ces droits, DONC, plusieurs locaux en armes viennent délivrer aux agents des services municipaux une « shotgun injunction », une ordonnance au fusil. Ils expliquent qu’ils ne tiennent à se servir de leurs flingues, mais bon. Ils exigent de négocier selon leurs termes, et au final la ville leur lâche plus d’un million de dollars.

– L’art du deal.

– On peut dire ça. Voyant cela, les propriétaires des autres canaux sont prêts à vendre leurs droits, mais cher. Pour mettre la pression sur la ville, plusieurs détournent l’eau des canaux destinés à l’aqueduc vers les leurs. Et demandent 8 millions de dollars pour l’ensemble des ressources de la vallée supérieure. Ce qui aujourd’hui en représenterait 144.

– Ah oui, quand même.

– La ville attaque plusieurs d’entre eux en justice pour détournement d’eau vers leurs fermes. Du coup, ça part. Le 20 mai 1924, une partie de l’aqueduc est dynamitée, et Mulholland est prévenu que s’il vient dans la vallée il risque de finit lynché. Les Wattersons expliquent que si Los Angeles veut de l’eau, elle doit acheter l’ensemble. La ville élabore un plan qui propose…exactement pas ça, en rachetant plutôt un ensemble de droits auprès de propriétaires individuels.

– Ils ont bien compris le concept d’apaisement.

– Le 16 novembre, Mark Watterson et une centaine d’hommes armés s’emparent d’une station sur l’aqueduc et détournent l’eau. Des représentants de la ville viennent discuter, sans effet. Le shérif du coin donne aux occupants l’ordre de quitter les lieux, ça leur fait ni chaud ni froid. Le gouverneur n’est de son côté pas disposé à mobiliser la garde nationale. La situation fait les titres de la presse nationale et internationale, et on parle jusqu’en Europe de la « petite guerre civile de Californie ».

– Haaan, petite guerre civile, c’est mignon.

– Pendant ce temps, Wilfried Watterson négocie avec des banquiers de LA le rachat de l’ensemble des droits pour 5 à 6 millions de dollars. Le temps qu’ils réfléchissent, après 4 jours d’occupation, les résistants de la vallée évacuent l’aqueduc.

– Eh ben voilà, tout le monde se calme.

– On dirait. Début 1925, le service des eaux de LA se dit disposé à acheter. L’acquisition est négociée par Watterson, et conclue fin mars. Mais pendant encore plusieurs années il y a de vives tensions entre les résidents de la vallée et la ville sur la répartition des sommes et le montants des réparations pour la perte des activités liée à l’asséchement de la région. Les discussions traînent, s’enlisent.

– Logique.

– En passant, le lac Owens est à sec en 1926. Pour autant, le processus de rachats/réparation se poursuit. Lentement. Le 19 mars 1927, les résidents de la vallée achètent des pages dans les journaux californiens où ils se présentent comme « ceux qui vont mourir ». La ville répond en fixant un ultimatum : après 4 jours, elle n’achètera plus de terres ni de droits dans la vallée. A son expiration, les habitants de la vallée adressent un courrier officiel aux autorités municipales pour les enjoindre à revoir leur position avant que ça tourne mal.

– Résultat ?

– Rien. Deux semaines plus tard, une attaque à la dynamite détruit une section de l’aqueduc.

« Y’avait plus de robinets au magasin de bricolage. »

– Je dirais que les discussions rencontrent quelques difficultés.

– Mulholland fait déployer des gardes armés, vétérans de la Première Guerre, pour protéger l’aqueduc. Ce qui pousse à un autre dynamitage, par conséquent les effectifs de garde son renforcés.

– Ca sent pas du tout l’engrenage.

– Ben non. D’ailleurs, au total, il n’y aura que 14 dynamitages en deux mois.

– Ah, oui, quand même.

– La ville accuse alors les Wattersons de se servir de fonds de leurs banques pour financer des actions illégales, genre des dynamitages. L’état mène des investigations, dont il ressort que leurs comptes sont méchamment dans le rouge après des investissements hasardeux, d’où leur insistance pour obtenir des paiements de LA. Le 11 novembre 1927, ils sont condamnés pour malversation et envoyés à San Quentin.

– Whaouh, c’est super-sévère quand même !

– Non, le pénitencier de San Quentin, pas dans les Yvelines. Ils sont humains quand même.

– Je préfère.

– En 1929, Los Angeles achète tous les canaux et propriétés municipales restants dans la vallée pour 12 millions de dollars. Soit un très très gros chèque, et de ce point de vue la guerre se finit plutôt par une victoire financière pour les résidents de la vallée. Mais les agriculteurs sont obligés de quitter les lieux, puisqu’ils n’ont plus accès à des ressources en eau pour continuer leurs activités. LA détient 90 % des droits sur l’eau de la vallée d’Owens.

– D’accord, ce fut rude mais la ville a assuré son approvisionnement.

– Mulholland est quand même inquiet. Un aqueduc c’est bien, mais des réserves c’est mieux. Quelques années après la mise en service du canal Owens, il décide donc de construire plusieurs barrages qui permettront d’avoir des stocks. Pour passer les périodes de sécheresse. Quand l’aqueduc subit des attaques dans les années 20, cela ne fait que renforcer la pertinence de cette idée.

– Ca se tient.

– Mulholland fait donc construire 5 barrages dans la région de LA entre 1920 et 1926, dont celui de San Francis, dans le canyon de San Francisquito. C’est le gros morceau de l’ensemble.

– Gros comment ?

– Le plan initial prévoit un ouvrage de 53 mètres de haut, pour une longueur de 210 mètres.

– Plan initial ?

– Oui, au vu de l’augmentation de la demande pendant le chantier, la capacité est accrue de 25 %, et on rajoute 8 mètres de haut. Mais sans élargir la base.

– Euh…je suis pas ingénieur hydraulique et tant mieux pour la sécurité publique, mais avec 25 % d’eau en plus ça va faire un peu lourd à retenir, alors sans assise supplémentaire…

– Mulholland considère que ça passe « avec un facteur de sécurité de trois ou quatre ». Pas lieu de s’inquiéter. Le barrage est terminé en 1926, et il atteint donc. 61 mètres de haut. C’est à l’époque le plus grand barrage-voûte du monde. C’est un ouvrage à degrés en béton, sans renfort en acier ni joints de contraction (qui permettent de contrôler l’apparition de fissures quand le béton sèche). Il n’y a pas non plus de galeries d’inspection pour repérer et suivre les fissures. C’est-à-dire que sur une construction pareille l’apparition de fissures n’est pas anormale en soi, mais faut s’assurer qu’elles restent « normales ».

– Sauf que là non, donc.

– Y’a pas de galeries, c’est comme ça. Le barrage de San Francis dispose d’une capacité de 54 millions de mètres cubes, soit près de deux ans de consommation de Los Angeles, qui se situe 75 km plus loin. Aussi, le barrage est équipé de deux stations de production électrique.

It’s a damn dam.

– Et ?

– Et ben voilà, le barrage est inauguré, il se remplit progressivement, et assure donc sa mission de stockage et de production de courant. Le matin du 12 mars 1928, Tony Harnischfeger, un des gardiens du barrage, remarque quelque chose de bizarre à l’occasion de sa tournée d’inspection.

– Aïe, c’est quoi ?

– Une fuite d’eau boueuse sur la partie ouest de la paroi. Ce qui pourrait indiquer que les fondations sont en train d’être sapées et progressivement emportées.

– Je ne suis toujours pas ingénieur hydraulique, mais j’ai tendance à penser que les fondations c’est un truc assez important.

– C’est l’avis général. Harnischfeger contacte immédiatement le « Chief », Mulholland. Ce dernier arrive sur place à 10h30. Il constate que l’eau n’est alors pas boueuse sur le point de fuite. Il en conclut que le barrage n’est pas compromis. Fin de l’incident.

– Vraiment ?

– Harnischfeger réalise sa tournée nocturne à 23h, et ne constate rien d’anormal.

– Bon ben très bi…

– Le barrage rompt à 23h58. Harnischfeger et sa famille, qui logeaient juste en contrebas,  sont sans doute les premières victimes. Vite rejointes par la plupart des autres employés et leurs familles, qui habitaient aussi à proximité. Le mur d’eau écrase les deux stations électriques du barrage, plongeant la vallée dans le noir.

– Seigneur, y’a tous les ingrédients pour une catastrophe de grande ampleur.

– De proportions bibliques.

Calamité hydraulique. Déluge. Noé (film de Daren Aronofsky, 2014). Jennifer.

Et quand je dis que le barrage rompt, ce n’est pas juste qu’il s’ouvre et que l’eau passe. Il se brise en plusieurs morceaux qui sont emportés par le courant, qui projette donc des blocs de béton de plusieurs milliers de tonnes sur son passage.

– Y’a des bouts.

– Les restes du barrage ne vont pas bien loin, mais la vague colossale emporte et charrie tout sur son passage. C’est une muraille d’eau noire qui déferle dans la vallée à près de 30 km/h.

Ca devient trop facile.

La déferlante traverse les villes de Castaic, Saugus, Filmore, Santa Paula, et Saticoy, prenant une grande partie des victimes par surprise.

– J’en conclus que le cours naturel ne va pas vers Los Angeles ?

– Non, heureusement, sinon ce serait encore une toute autre dimension. Les premiers messages d’alerte aux habitants de la région n’arrivent en effet qu’à 1h20. Les villes touchées s’efforcent de prévenir les autres, et une bonne partie des rescapées doit son salut aux « Hello Girls ».

– Qui ça ?

– Les opératrices du téléphone. Elles appellent à tour de bras pour alerter les résidents.

« Bonjour, connaissez-vous nos solutions d’isolation à 1 dollar ?  Pourriez en avoir besoin. »

En parallèle, Mulholland et son directeur adjoint sont sur place à 2h30, mais ils ne peuvent pas faire autre chose que de constater la situation.

« Notez : il en manque un bout. »

– Et le bilan ?

– Quand l’eau atteint le Pacifique, pas moins de 6 heures plus tard, on commence à évaluer les dégâts. Les premières estimations font état de de 200 morts, 300 disparus, et des dégâts évalués à 7 millions de dollars (de l’époque, 16 fois plus au cours actuel). Il y a autour de 1 200 maisons détruites, des centaines de morts et disparus, sans compter les milliers de têtes de bétail. La rupture du barrage de San Francis est la pire catastrophe de génie civil de l’histoire des Etats-Unis, et la deuxième pire catastrophe tout court de Californie après le séisme de San Francisco en 1906. Dans les jours qui suivent, des corps sont retrouvés sur les plages jusqu’à la frontière mexicaine. Le bilan final fait état de 420 morts, mais ce chiffre reste sujet à débat aujourd’hui encore.

– J’imagine qu’il va y avoir des investigations.

– Tu penses bien, mais avant même qu’elles soient lancées, Mulholland, jusque-là vu comme celui comme celui qui avait assuré la survie de Los Angeles, est considéré par beaucoup comme le seul responsable des morts. Des habitants de toute la région installent des pancartes « Tuez Mulholland » sur leur pelouse.

– Le Capitole, la roche tarpéienne, tout ça.

– L’enquête commence le 21 mars. Plusieurs témoins disent avoir observé des fissures dans le barrage les jours précédant la rupture. Selon un de ses collègues, Harnischfeger avait formulé des remarques et doutes sur la sûreté de l’ouvrage avant le 12 mars, mais certains de ses supérieures lui avaient conseillé de garder le silence s’il voulait conserver son boulot. Plusieurs experts mettent en cause la conception même du barrage. Mulholland propose sa démission, mais elle est refusée. Globalement, il se comporte d’ailleurs de façon assez digne au vu des circonstances.

– C’est-à-dire ?

– Quand il est appelé à la barre, il indique que s’il y a une personne à blâmer, c’est lui et personne d’autre : « s’il y a eu une erreur humaine, j’ai été cet humain, et je n’essaierai pas d’incriminer qui que ce soit d’autre. En ces circonstances, j’envie les morts. »

– Je peux le comprendre.

– Pendant un moment il indique également qu’il pense que le barrage a pu être dynamité, et qu’il soupçonne quelqu’un, mais refuse d’en dire plus parce que ce sont des allégations trop graves.

– C’est possible que ce soit un sabotage ?

– Au vu du contexte, l’hypothèse a évidemment été étudiée, mais pas retenue. Les enquêteurs et experts excluent une explosion, ou un tremblement de terre. Ils confirment que le matériau était suffisamment solide, et que la conception était conforme avec les pratiques du secteur. Mais ils considèrent qu’il y avait un défaut au niveau des fondations.

– Donc Mulholland est responsable.

– Non, il est exonéré par l’enquête. Elle conclut néanmoins que la conception et la gestion d’un tel ouvrage ne devrait jamais être laissée entre les mains d’une seule personne, « aussi éminente soit-elle ». Dans l’opinion publique, beaucoup continuent néanmoins à considérer Mulholland responsable.

– Si je suis bien, il y a eu un défaut au niveau des fondations, mais personne n’y est pour rien ?

– Le barrage de San Francis a été conçu et réalisé dans les normes, et les fondations ont cédé pour une raison non identifiée. En 1995, un ingénieur géologique reprend le dossier et conclut que l’ouvrage a été pour partie construit sur le site d’un ancien glissement de terrain, et que le sol s’est déplacé sous le poids de l’eau. Il précise qu’en l’état des connaissances et outils de l’époque, personne n’aurait pu le savoir.

– La faute à pas de chance.

– En quelque sorte. Pendant un temps e vestige central du barrage est resté en l’état, histoire de marquer le site et les mémoires. En raison de sa forme et de l’histoire liée, ce souvenir était surnommé la « pierre tombale ».

– Macabre, mais approprié.

– Oui, jusqu’à ce que, par un petit supplément d’ironie cruelle, un gamin se tue en montant dessus. Enfin, en tombant, tu me comprends. On a alors tout rasé et installé une plaque à la place.

– Plus sûr.

– Ouais. Quant à Los Angeles, son approvisionnement en eau reste une préoccupation majeure, et c’est effectivement pas ces jours-ci que ça va s’arranger. Mais ce sera pour une autre fois.

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