Poulidor de l’espace

Poulidor de l’espace

– Je ne dis pas que c’est lassant, je dis que j’en ai marre de ne jamais remporter une seule partie.

– Attends, t’as fait deuxième, quand même.

– C’est difficile de faire pire à la bataille navale, tu sais.

– Mais ça arrive à des gens très bien de finir deuxièmes. Poulidor, tiens.

– C’EST PAS PAREIL.

– Je sens comme un parfum de seum mais je te jure qu’on a vu bien pire. Tiens, pense à Buzz Aldrin.

– L’astronaute ?

Et Monsieur Loyal au cirque Pinder dans sa jeunesse, manifestement.

– Lui-même. Imagine, tu te tapes quelques dizaines de milliers de kilomètres à travers l’espace pour aller poser le pied sur la Lune et boum, tu te fais griller la politesse par le seul type coincé avec toi dans le module.

– Armstrong.

– Lui-même. Le premier à poser ses grolles sur le sol lunaire pour les siècles des siècles, c’est lui.  La phrase historique, c’est lui. Le nom que tout le monde retient, c’est le sien. Tu te tapes exactement la même mission, tu prends strictement les mêmes risques, tu joues un rôle aussi important qu’Armstrong, voire plus dans la mesure où c’est toi qui fais atterrir le bouzin sur la Lune, et tu resteras pour l’éternité le deuxième gars à avoir marché sur ce foutu satellite. Et en plus, tu t’appelles Eugene.

Un prénom potentiellement complexe sur le plan capillaire (oui, faut avoir vu Walking Dead, pour celle-ci)

– Attends, ce n’est pas Buzz Aldrin ? 

– Oui et non. Non, parce que personne n’aurait l’idée d’appeler son fils comme ça, j’espère : à sa naissance, Aldrin s’appelait en réalité Edwin Eugene. Oui, parce que l’état-civil américain lui a officiellement accordé le droit de se prénommer Buzz en 1988.

– Et Buzz, ça vient d’où ?

– De sa petite sœur. En commençant à parler, la môme n’arrivait pas à prononcer « brother » et articulait un truc comme buzzer. Comme chacun sait que c’est trop mignon les enfants, toute la famille a repris le truc, vite raccourci en buzz.

– Et comment il se retrouve à randonner sur la Lune, Edwin Eugene Buzz ?

– En passant par l’armée, ce qui le range droit dans la tradition familiale puisque son père avait été pilote pendant la première guerre mondiale. Aldrin, excellent élève et sportif de très bon niveau, a suivi les pas du padre en préférant l’US Air Force à la Navy, une fois entré à West Point.

– Attends, ce n’est pas l’académie de l’armée de terre, West Point ?

– En théorie si, mais elle n’a pas encore d’équivalent du côté de l’aviation, dans les années 40. Bref : Aldrin se retrouve en Floride où il se forme au noble métier de pilote de chasse, pile au bon moment pour découvrir les joies de la guerre de Corée, où il combat à partir de 1952.

– Et il est bon ?

– Plutôt, oui :  66 missions de combat, toute menées sur le F-86 Sabre qui devrait dire quelque chose aux amateurs de Buck Danny. Il abat deux Mig avant de servir ensuite comme instructeur en Allemagne de l’ouest, une fois les combats finis. Et là, il rejoint les bancs de l’école. 

« … Va falloir repenser les parkings. »

– Pardon ?

– De l’université, pour être exact. Aldrin a toujours aimé étudier et les progrès de l’aéronautique lui donnent envie d’aller plus loin. Il file au Machachu, Massucha, Machahachusse… OH ET PUIS MERDE : il intègre le MIT, rien que ça, où il boucle un doctorat en sciences de l’astronautique en 1963.

– Pas mal pour un pilote de chasse.

– A ce moment-là, Aldrin voit déjà clairement plus haut, au moins en termes d’altitude. Le nouveau défi, c’est l’espace et il s’emballe pour les perspectives que ça lui ouvre, sur fond de Guerre froide et de compétition avec les Russes. C’est ce qui fait qu’il se retrouve embarqué dans le programme Gemini.

– Et Gemini, c’est…?

– Le programme de vols habités de la NASA. Aldrin détonne un peu dans le groupe des futurs astronautes sélectionnés par la NASA : tous ou presque sont des pilotes d’essai, alors que lui n’est « que » pilote de chasse. Et c’est aussi le seul à avoir passé un doctorat, ce qui lui vaut de se traîner une réputation de grosse tête au milieu des autres candidats à l’espace. Tout le monde s’amuse à l’appeler Docteur, et ça n’est pas pour lui faire un compliment… Lui encaisse sans rien dire et trace sa route, au point de devenir l’un des meilleurs pour tout ce qui touche à l’analyse des trajectoires et des plans de vol. Et en 1966, bingo : pour sa deuxième « sortie extra-véhiculaire », pour reprendre le terme officiel, Aldrin devient le premier être humain à passer plus de deux heures dans le vide spatial, ce qui lui vaut une qualification directe pour le programme lunaire Apollo. Et même mieux que ça : Apollo 11, la mission destinée à faire alunir un être humain pour la première fois. Le 16 juillet 1969, Buzz Aldrin fait partie de l’équipage qui décolle de Cap Canaveral, avec Michael Collins et Neil Armstrong. Pour la petite histoire, son rythme cardiaque n’a pas dépassé 88 bpm au décollage.

C’est donc à ça que ça ressemble, quatorze milliards de dollars.

– Calme, le garçon. Parce que c’est quand même pas tout à fait ta sortie du dimanche à vélo, son voyage.

– Voyage qui commence par le trajet entre chez lui et le pas de tir. Aldrin a conservé la note de frais du taxi :  33 dollars et 31 cents exactement.

– Son boulot consiste à faire quoi ?

– Aldrin est le pilote du module lunaire Eagle, l’espèce de canette en tôle qui se sépare d’Apollon 11 pour aller se poser à la surface de la Lune. Et en théorie, c’est lui qui est censé sortir le premier pour aller se balader. Enfin ça, c’était la procédure initiale… Aldrin a beaucoup gueulé en apprenant que la NASA allait la modifier.

– Forcément. Et on la modifie pourquoi ?

– Oula. Pour tout un tas de raisons plus ou moins officielles. D’abord, c’est Armstrong, le commandant de la mission, pas Aldrin. Ensuite, Armstrong n’est pas militaire, lui : c’est un civil, pilote pour la Nasa, et pas un des p’tits gars détachés de l’US Air Force. Symboliquement, ça compte. Mais la vraie raison, c’est que c’est lui qui est le plus près de la porte…

– Mais non ?

– Mais si. Je te passe la longueur du vol : après le décollage du 16 juillet 1969, il faut attendre le 20 juillet à 20 heures 17 minutes et 40 secondes exactement pour que le module lunaire se pose à la surface de la Lune, pas du tout à l’endroit prévu – au passage et contrairement à une légende tenace, il restait encore un poil de carburant à Aldrin

– Ah bon ? J’ai toujours entendu qu’il leur restait quelques secondes de réserve à peine ?

– Nope. Enfin c’est ce qu’ils ont cru en direct, mais l’analyse post-mission a montré qu’ils avaient en réalité de quoi tenir en tout cas plus longtemps que les quelques secondes de vol dont on a parlé. Aldrin avait presque 60 secondes devant lui

– Ah oui, on est larges.

– Plus que ce qu’on a raconté en tout cas. Bref : voilà l’Eagle posé et chacun sait ce qui sort en premier du module.

– Armstrong.

– Pas du tout : des couches.

– Pardon ?

– La conquête spatiale a ses splendeurs et ses misères, Sam, et même les astronautes font caca. Or, il n’y a pas de toilettes, à bord du module, si tu vois ce que je veux dire. La première chose que l’homme aura balancé à la surface de la Lune est donc un sac rempli de couches pleines et d’emballages alimentaires, et je trouve ça très beau, comme symbole. Il a même son petit nom à lui : le jettison bag, ou sac de délestage.

– Mais enfin.

– Et tant qu’on y est, c’est aussi la première chose qu’on aura photographié sur la Lune.

– Pardon ?

– Eh oui. La première image d’Armstrong, c’est celle-ci.

« Non laisse, c’est biodégradable, je te dis. »

– Un sac rempli de déjections ?

– Parfaitement.

– C’est élégant, je te jure.

– Mais revenons à Aldrin. Le 21 juillet, un peu avant 3 heures du matin, il est aux premières loges pour voir Neil Armstrong descendre l’échelle du module lunaire, sauter le dernier degré et faire ce fameux grand pas pour l’humanité.

– Et Buzz Aldrin se fait griller. 

– De 19 minutes, pour être précis. Là où c’est un peu injuste, c’est que tout le monde se souvient de la phrase historique d’Armstrong alors que celle que lui a prononcé a quelque chose d’étrangement triste et beau.

– Te voilà poète.

– Pas moi, lui : pour décrire la surface de la Lune, grise, morte et pâle, il a ce mot : c’est magnifique, oui mais c’est une « magnifique désolation ». Et ensuite, il se remet au boulot, ce qui consiste à galérer façon Ikéa pour assembler le Lunar Flag Assembly, autrement dit le bidule chargé de faire « flotter » le drapeau américain qui aurait bêtement pendouillé sans ça, vu qu’il n’y a pas de vent sur la Lune.

– Ben oui, pas d’atmosphère.

– Voilà. Cela dit, si Buzz n’a pas été le premier à marcher sur la Lune, il peut se vanter d’y avoir réalisé un paquet de premières.

– Comme ?

– La messe.

– Hein ?

– Parfaitement, ce qui a au passage comme conséquence le fait que la première nourriture consommée à la surface de la Lune a été une hostie avec un petit coup de rouge.

-M’enfin il est prêtre, Aldrin ? 

– Non, mais il est diacre dans son église presbytérienne. Et son pasteur l’avait autorisé à célébrer une cérémonie religieuse à la surface de la Lune, ce qu’il fait en communiant, donc en rompant le pain et en versant le vin.

– Manque plus que le Boursin.

– Mécréant.

– Je n’ai jamais entendu parler de cette histoire.

– Et pour cause, la NASA a soigneusement et longtemps gardé le secret sur cette cérémonie qui n’a pas été diffusée en direct, pour ne pas être accusée de transformer en message religieux un événement aussi marquant.

– Ce qui peut se comprendre. Et à part communier, il a fait autre chose, Aldrin ?

– Oh oui. Pipi.

– Ah très bien.

– Mais en le conservant soigneusement. Pour les analyses, tout ça.

– Mais ils ne viennent pas de balancer un sac entier de couches pleine de pipi de l’espace ?

– Si, mais c’est différent : cette fois-ci, c’est un pipi à la surface de la Lune, et les scientifiques du programme Apollo attendent impatiemment de savoir si ça change quelque chose d’aller changer l’eau de l’aquarium sur la Lune…

– … plutôt qu’en allant pisser dans le lavabo comme tout le monde.

– … ?

–  Quoi ?

– Rien. Rien. Je ne mettrai plus jamais les pieds dans ta salle de bains, mais rien. Oh et autre chose : Aldrin est aussi le premier à avoir fourni une réponse à une drôle de question : ça sent quoi, la Lune ?

– Hein ? Ben je ne sais pas moi. Certainement pas la terre mouillée après l’orage, mais à part ça…

– Ben lui, il sait. Une fois revenu dans le module, Aldrin remarque que son scaphandre est couvert d’une poussière grise, une poussière de Lune qui ressemble beaucoup à de la poudre à canon : fine, grise, et volatile. Et pour la décrire aux ingénieurs de la Nasa, Aldrin explique que ça sent la cendre, un peu comme du charbon brûlé quand on vient de l’arroser pour l’éteindre.

– On a fait 400 000 bornes pour découvrir que la Lune sent le vieux barbecue sous la pluie ?

– En gros. Ensuite, c’est le retour, en passant par la douane d’Hawaï.

– Ahahaaaa excellent.

– Non mais c’est vrai ! Ils sont VRAIMENT passés par la douane d’Hawaï sur la route du retour, où ils ont soigneusement écrit « Lune » dans la case « Lieu de Départ ». Avant de déclarer 28 kilos de roches et de poussière lunaire aux douaniers.

5 thoughts on “Poulidor de l’espace

  1. Une histoire veux que Gagarine ait été préféré à Titov pour être le premier homme dans l’espace pour 2 raisons
    1) ça faisait mieux que le héros soit fils de charpentier et de laitière dans un kolkhoze plutôt que fils d’instituteur
    2) le prénom Guerman faisait trop penser à l’allemagne

  2. Apprendre en se réjouissant ! Et se dire que la première trace humaine sur la Lune c’est un déchet…
    Cela étant, et tant pis pour Buck Danny, les pilotes de chasse aussi ont des vicissitudes et portent des couches en mission longue…
    Ça casse le mythe de Take my Breath away, n’est ce pas ?

  3. Toujours sympa ces points de vue un peu décalé.

    Par contre c’est bien Armstrong qui a piloté le LEM jusqu’à l’atterrissage, comme chaque commandant de mission durant le programme Apollo. Tous les membres d’équipage étaient des astronautes à l’ego surdimensionné et n’aurait pas supporté d’être désigné co-pilot ou flight engineer comme cela avait été envisagé initialement.

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