Réussite critique

Réussite critique

– Eh ben dis donc, je vois que certains ont mis à profit le confinement pour se lancer dans l’aménagement intérieur.

– LES confinements.

– Ah non, le confinement, puis le non-reconfinement mais quand même on revient sur le déconfinement, puis la mesure de freinage à domicile. Des catégories tout à fait différentes et distinctes, je te prie.

– Toutes mes excuses.

– De rien. Et n’essaie pas de noyer le poisson, si j’ose dire. Tu nous as fait quoi là, une déco Nautilus ?

– Naughtylus, plutôt.

« Je vous attendais Mr Bond. »

– C’est pour manifester subtilement tout le goût que tu as pour les contacts avec l’extérieur, c’est ça ?

– Ah ah. Non, vois-tu, à force de travailler épisodiquement sur ces sujets, je me découvre un réel intérêt pour les histoires de sous-marins.

– Tu as toujours été adepte du genre « silencieux mais mortel ».

– Dis donc, si on veut parler de toucher le fond, hein. Non mais sérieusement, par définition la guerre sous-marine c’est moins spectaculaire qu’une bataille aérienne, mais ça peut être tout aussi crucial. Plus, même. Regarde la Seconde Guerre mondiale, par exemple.

– Je pense que tout le monde est vaguement au courant qu’il y a eu une dimension nautique et subaquatique dans ce conflit.

– Bien sûr, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit appréciée à sa juste valeur. Quand la France a été vaincue à l’été 40 et que la Grande-Bretagne s’est retrouvée essentiellement seule cible de l’Allemagne, ça a donné lieu à la fameuse Bataille d’Angleterre. C’est un épisode connu, entre les bombardements massifs et les combats aériens spectaculaires dans lesquels les carottes ont ou n’ont pas joué un rôle déterminant.

– Evidemment, ça a été un point de bascule du conflit, le destin du Royaume-Uni était suspendu aux ailes de la Royal Air Force.

– Oui, sauf que si tu demandais à Winston Churchill, dont on ne va pas contester la place de témoin privilégié de l’affaire, il y avait plus grave.

– Tu as été lui poser la question ?

– Pour ainsi dire. De son propre aveu, à l’époque il n’y a qu’une seule chose « qui [l]’a vraiment effrayé », et ça ne se passait pas dans le ciel, au contraire. Pour lui, la vraie menace qui pesait sur les îles britanniques était plutôt celle des sous-marins allemands dans l’Atlantique.

– A ce point ?

– Oh oui. La Grande-Bretagne avait absolument besoin d’importations. Qu’il s’agisse de nourriture ou de fournitures de guerre, sa capacité à poursuivre le combat dépendait d’apports extérieurs, et donc de la circulation de transports maritimes depuis l’Empire, les Etats-Unis, bref le reste du monde au sens large.

– Etre une île n’a pas que des avantages.

Heureusement ça appartient au passé.

– C’est ça. L’Allemagne en est bien informée, et lance donc son offensive sous-marine contre le Royaume-Uni dès septembre 1939. L’objectif est de lui couper les vivres et de le contraindre à la reddition. On parle donc d’une grande chasse aux navires de marchandises, en passant des cibles civiles, qui font route vers la Grande-Bretagne. Sachant qu’avec la perte de ses bases en Irlande en 1938, puis la reddition de la France à l’été 40, l’accès de la Royal Navy à la zone ouest des îles britanniques est plus compliqué, tandis qu’il s’élargit pour les bâtiments allemands, qui récupèrent notamment les ports français.

– D’accord, mais enfin on parle de la Grande-Bretagne quand même. S’il y a bien un domaine militaire dans lequel elle longuement et fermement établi sa force, c’est la marine.

– Eh beeeen… C’est pas si simple. La Grande-Bretagne est en effet une puissance maritime depuis longtemps. Par ailleurs, la guerre sous-marine n’est pas une nouveauté, elle a déjà été déployée, avec les mêmes objectifs, pendant la Première Guerre.

– Parce que la dérive des continents étant un phénomène somme toute relativement lent, la situation géographique des îles britanniques était sensiblement la même en 14-18.

– A quelques centimètres près. Le problème est que les enseignements du premier conflit sont perdus en quelques 20 ans. D’autant qu’il y a un facteur doctrinal, voire psychologique. Pour le dire simplement, l’Amirauté britannique méprise ce mode d’attaque. L’amiral Arthur Wilson, Premier Seigneur de la Mer (littéralement) pendant la Première Guerre, qualifie les attaques de sous-marins contre des navires de transport de « déloyales, sournoises, et définitivement non-anglaises ».

– Sournoises et non-anglaises ? Mais c’est…

– Totalement contradictoire, je sais.

Les viles et méprisables volées de flèches contre la noble chevalerie, en revanche, là y’a pas de problème.

En conséquence de quoi la pratique consistant à regrouper les navires en convois, qui avait fait ses preuves, est abandonnée et même oubliée quand arrive la Seconde Guerre. Pire, les manuels stratégiques britanniques ne mentionnent pas du tout la guerre sous-marine. Et pour ne rien arranger, les commandants de navire d’escorte n’avaient que très peu de possibilités de prendre des initiatives pour mener des chasses efficaces.

– Si je comprends bien, toutes les conditions sont réunies pour que les U-Boot fassent des cartons.

– Tout juste, et ils ne se privent pas. Entre juillet et octobre 1940, les sous-marins allemands envoient par le fond près de 1,5 million de tonnes de vaisseaux alliés. En 41, les imports britanniques sont passés de 68 millions de tonnes avant la guerre à 26 millions. La marine allemande calcule en 1942 que si elle peut couler chaque mois l’équivalent de 700 000 tonnes de cargo, elle gagnera la guerre.

– Je comprends que ça empêche un peu Winston de dormir.

– Le problème est que même une fois l’importance du sujet prise en compte, il s’avère que les Allemands, eux, ont continué la réflexion depuis la Première Guerre. Ils ont fait évoluer leur stratégie. Alors que leurs sous-marins opéraient plutôt de façon isolée, une tactique rendue inefficace par les convois, ils s’organisent en groupes, surnommées les meutes de loups. Il s’agit de patrouiller en ligne dans les zones de transit, et quand un bâtiment repère un convoi il le notifie au QG, qui met toute la meute sur le coup, et ça finit mal pour les bateaux puisque l’escorte est généralement débordée. Les Alliés avaient une idée générale de cette façon d’opérer, mais ils ne savaient pas exactement comment les sous-marins approchaient et attaquaient, et comment les contrer.

– C’est-à-dire que le principe d’une attaque de sous-marins, c’est qu’on ne voit pas trop d’où ça vient.

– Exactement. D’autant que dans la mesure du possible les Allemands attaquaient de nuit, pour ne rien arranger.

– Bon alors, c’est quoi la solution ?

– L’Amirauté se dit qu’il est grand temps de sortir les feuilles, les crayons, et les figurines.

– Hein ?

– L’arme secrète, ce sont les joueurs de wargame.

Le 3ème Reich n’a plus aucune chance

Pour comprendre comment les Allemands s’y prennent et trouver une parade, une unité spéciale est constituée en janvier 1942 : la Western Approaches Tactical Unit, ou WATU. C’est un groupe de simulation et analyse tactique, placé sous le commandement du capitaine Gilbert Roberts, un officier de marine féru de jeux de guerre retiré du service actif en mer après avoir contracté la tuberculose.

– Je suis aussi biclassé paladin/mage élémentaire spécialisé en eau.

– On peut pas se biclasser en étant paladin !

Roberts constitue son unité avec quelques autres officiers, mais surtout pour la plus grande partie des membres de la Women’s Royal Navy Service (WRNS), autrement dit le service féminin de la marine.

Allez, libérez des hommes pour qu’ils puissent se consacrer à des tâches importantes.

Des jeunes femmes, certaines recrutées pour leurs compétences en mathématiques ou tactiques, d’autres pour leurs performances en sport d’équipe : Janet Okell, Elizabeth Drake, Laura Howes, Jean Laidlaw, ou Nancy Wales pour en citer quelques-unes. Entre 1942 et 1945, 66 Wrens servent au sein de cette unité, qui est installée à Liverpool.

Où WATU ? A Liverpool.

– Non mais attends, concrètement ça ressemble à quoi ?

– En discutant avec des capitaines qui ont assisté à et subi des attaques de sous-marins, Roberts réalise qu’ils ne prennent pas en compte le point de vue de l’adversaire, ne se mettent pas à sa place, pour envisager leurs approches et réactions. Le travail de l’unité consiste à jouer et reconstituer des rencontres entre convois et meutes de sous-marins, selon des scénarios hypothétiques ou basés sur des attaques passées.

– Ils font de la bataille navale, en gros.

– C’est globalement l’idée. Tout ce petit monde joue sur le sol de la plus grande salle du bâtiment, divisé en cases d‘un mile nautique de côté, avec des figurines en bois, associées à des fiches de caractéristiques reprenant les données des véritables vaisseaux. Les joueurs qui faisaient l’escorte jouaient derrière un écran qui ne le leur donnait qu’une vision limitée du plateau, alors que les sous-marins voyaient tout. Les membres de chaque groupe se concertaient pendant des tours de deux minutes et donnaient leurs ordres par écrit.

« Ca me rappelle ce club… »

– Et ça donne des résultats ?

– Plutôt, oui. L’unité WATU réussit à recréer les tactiques employées par les sous-marins, qui ne sont pas du tout celles imaginées par l’amirauté. Cette dernière pensait qu’ils attaquaient de l’extérieur, comme pendant la Première Guerre, mais au vu de la portée de leurs torpilles et du périmètre de patrouille des escortes, c’est impossible. Les membres de WATU réalisent qu’ils attaquent donc de l’intérieur, en s’infiltrant dans les convois par l’arrière avant de lâcher leurs grosses torpilles.

– Je…non.

– La WATU développe des contre-stratégies avec des noms comme Framboise, Fraise, Groseille, ou Ananas en raison de la forme des schémas de mouvement.

On sent qu’aucune cargaison d’ananas n’était arrivée depuis un moment.

En novembre 1942, le commandant en chef des Approches Ouest, l’amiral Max Horton, se rend à l’unité WATU qui indique avoir développé une tactique pour contrer une nouvelle méthode d’approche et de repérage des Allemands, la Recherche Béta. Horton, officier sous-marinier expérimenté, se porte volontaire pour jouer un commandant de sous-marin dans ce scénario, alors que Janet Okell, 18 ans, prend la tête du groupe d’escorte. Elle lui met une jolie déculottée, avec un 5-0 bien propre.

« N00b. Pwnd. »

La Recherche Béta est immédiatement intégrée dans les Ordres de Flotte.

– Ca semble pertinent.

– En plus de les développer, l’unité WATU organise régulièrement de sessions de formation pour apprendre ces tactiques aux officiers, à partir de février 42 et jusqu’en juillet 45. Les wargames constituent une part importante de ces sessions : plutôt qu’un cours tactique théorique, Roberts préfère une démonstration. Au total, 5 000 personnes y participent, y compris des membres des forces américaines, canadiennes, néo-zélandaises, australiennes, sud-américaines, polonaises, et françaises libres. La WATU rédige également des manuels d’instruction remis à tous les navires escortes opérant dans l’Atlantique.

– Et ça donne des résultats.

– Oh que oui. Grâce à ses simulations, la WATU réussit à toujours garder un temps d’avance sur les évolutions de la tactique allemande. Les pertes passent de 120 navires coulés en octobre 42 à 76 en décembre, et le mouvement se poursuit par la suite. Le modèle WATU est repris avec des unités similaires mises en place en Irlande et en Ecosse, au Canada, en Sierra Leone, et en Inde. Pendant ce temps au QG des sous-marins de la Kriegsmarine, l’amiral Dönitz affiche une photo de Roberts où il est désigné comme l’ennemi n°1.

– C’est la gloire.

– Les contre-tactiques développées sur le plancher de Liverpool commencent à infliger des pertes sévères à la flotte sous-marine allemande. Et même quand elle essaie de réagir, la WATU la met en échec.

– Comment ça ?

– Fin 43, Roberts reçoit des rapports d’attaques inhabituelles sur les escortes elles-mêmes, depuis l’arrière, et en conclut que les Allemands ont développés des torpilles chercheuses acoustiques. Il met donc au point une contre-tactique basée sur la zone de détection de la torpille, et le déploiement de leurres acoustiques.

« Sinon, si vous voulez une

experte en torpilles… »

Et ainsi l’avantage conféré par cette nouvelle technologie est totalement neutralisé. Par la suite, l’équipe WATU est également mise à contribution pour développer des scénarios et schémas pour d’autres situations (attaques de surface, participation de forces aériennes, etc.).

– Tant qu’à faire, si ça marche y’a aucune raison de s’arrêter.

– Ben non. A la fin 43, les Alliés reprennent le contrôle de l’Atlantique. Grâce aux radars, au décryptage du code Enigma, à des avions de patrouilles à rayon d’action étendu, à des porte-avions de patrouille, mais avant tout grâce aux avancées méthodologiques dans la façon d’organiser les convois et de contrer les attaques issues de l’expérience et réflexions tactiques de l’unité WATU. En conséquence, l’Allemagne ne peut plus soutenir sa guerre sous-marine, et l’ampleur des opérations en Atlantique Nord est drastiquement réduite.

GG

La WATU planche alors sur des tactiques anti sous-marines en vue du Débarquement. Et de fait, très peu de navires ont été coulés dans la Manche pendant la suite de la guerre. La WATU cesse ses activités deux mois après le débarquement. En juillet 45, l’Amirauté souligne la contribution essentielle de l’unité WATU dans la victoire dans la bataille de l’Atlantique, et au-delà la guerre.

– Bon ben on relance le club, faut plus de joueuses.

La Corée l’a bien compris.

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