Good ! Die, Lénine !

Good ! Die, Lénine !

La mort de Vladimir Ilitch Lénine dans sa demeure de Gorki le 21 janvier 1924, à 53 ans, n’est une surprise pour personne. Affaibli par plusieurs attaques cérébrales successives, hémiplégique, le fondateur de l’URSS n’était plus que l’ombre de lui-même depuis plusieurs années et n’avait plus de rôle politique véritablement central depuis le printemps 1923. Cela dit, l’histoire aurait pu s’arrêter net cinq ans plus tôt, en 1918, lorsque Lénine manqua d’un souffle de tomber sous les balles d’une jeune femme qui n’avait pas trente ans : Fanny Kaplan.

30 août 1918, Moscou. La Révolution d’Octobre n’a pas un an et cela fait quelques semaines à peine que le tsar Nicolas II et sa famille ont été sommairement exécutés lorsque Lénine décide de visiter une usine d’armement à Moscou sans protection particulière – un moyen d’afficher sa tranquillité d’esprit face aux médias présents. Vers 22 heures, alors qu’il se dirige vers sa voiture en échangeant quelques mots avec les ouvriers des ateliers, une jeune femme brune se met à lui crier quelques mots à peine audibles, l’accusant d’avoir trahi la révolution. Avant que personne ne puisse réagir, elle lève un petit revolver un poil capitaliste d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’un Browning, et tire trois fois sur Lénine. L’une des balles se perd dans le manteau du leader bolchevik, mais deux autres le touchent à l’épaule et à la poitrine.

Vacillant, Lénine parvient à monter dans sa voiture qui démarre en trombe en direction non de l’hôpital mais du Kremlin – le chef du Conseil des commissaires du peuple craint que d’autres meurtriers l’attendent sur la route. Arrivé à son appartement, Lénine est rejoint par deux médecins qui ne peuvent que constater l’évidence : c’est moche. Une des deux balles est restée logée dans le poumon, l’autre a vrillé après l’impact jusqu’à s’arrêter à la base du cou – bien trop près des cervicales pour qu’on ose aller farfouiller au bistouri dans le secteur – il faudra attendre qu’un médecin allemand tente l’opération quatre ans plus tard pour enlever le morceau de métal. A court terme, tout au plus réussit-on à extraire les fragments de tissu enfoncé dans les deux plaies au passage des projectiles.

Paranoïaque – et vu le contexte, on le comprend – Lénine refuse pourtant de quitter la protection du Kremlin et ordonne qu’on laisse les deux balles là où elles sont. Une fois les plaies désinfectés et refermées, il ne lui reste plus qu’à attendre.

« Mon nom est Fanya Kaplan »

À l’usine, la tireuse, maîtrisée par les ouvriers est vite remise aux mains des agents de la Tchéka, la toute jeune police politique fondée quelques mois plus tôt. Interrogée plusieurs jours sans ménagements, la jeune femme se borne à une brève déclaration : « Je m’appelle Fanya Kaplan. J’ai tiré sur Lénine aujourd’hui. Je l’ai fait volontairement. Je ne dirai pas d’où provient le revolver. J’étais résolue à tuer Lénine depuis longtemps. Je le considère comme un traître à la Révolution. J’ai été exilée (…) pour avoir participé à la tentative d’assassinat du tsar à Kiev (…) J’ai été libérée après la Révolution. J’étais en faveur de l’Assemblée constituante et je le suis toujours. »

Fanya Kaplan, dite Fanny, ne ment pas en affirmant qu’elle n’en est pas à sa première tentative d’assassinat contre un dirigeant russe. Née dans une famille paysanne de sept enfants, la jeune femme s’est impliquée très jeune dans le mouvement révolutionnaire russe : à 16 ans à peine, elle fait partie du petit groupe de militants du Parti socialiste révolutionnaire (SR) qu’on avait arrêté in extremis à Kiev, avant qu’ils parviennent à lancer une bombe censée disperser le tsar Nicolas II un peu partout. Condamnée, la jeune fille a passé une douzaine d’années en détention dans la prison d’Akatui, réputée pour sa dureté. Régulièrement battue à coups de canne, elle en est sortie en mars 1917, quelques jours après que la Révolution de Février ait mis fin à l’Empire russe et au règne de Nicolas II.

La jeune femme en est restée physiquement diminuée, touchée par des migraines atroces qui vont jusqu’à lui brouiller temporairement la vue. En revanche, elle n’a rien renié de ses convictions et rejoint à nouveau le parti de sa jeunesse, le SR. Mais dès l’été 17, les fissures idéologiques et politiques qui séparent les différents courants révolutionnaires se font de plus en plus béantes, dans un pays ravagé par la guerre civile d’une part, par le conflit avec l’Allemagne d’autre part.

Deuxième acte politique majeur de l’année 17, la Révolution d’Octobre 1917 ne résout rien. Pour beaucoup de militants du SR, dont Fanny Kaplan, Lénine et les bolcheviks trahissent la Révolution russe à la minute où ils décident, en janvier 1918, de dissoudre l’Assemblée constituante pour ne plus s’appuyer que sur le seul Congrès des Soviets. En mars, le traité de Brest-Litovsk, qui signe la fin de l’engagement russe dans la Première guerre mondiale, marque la rupture définitive entre Lénine et le SR, opposé à un traité jugé humiliant pour la Russie – ce qui n’est pas entièrement faux, et finit de décider Fanny Kaplan à abattre celui qu’elle considère comme un traître…

Une balle dans la nuque

Si la Tchéka passe des jours à interroger la jeune femme, c’est aussi parce qu’elle soupçonne un complot de plus grande envergure, d’autant qu’elle a été concernée directement. Lénine n’a pas été le seul responsable politique visé le 30 août : quelques heures avant la tentative d’assassinat contre Lénine à Moscou, un autre attentat – réussi, celui-là – a eu lieu à Petrograd, dirigé cette fois contre Moïsseï Ouritski, patron de la Tcheka locale et proche de Lénine avec qui il a signé la dissolution de l’Assemblée constituante. Une coïncidence un rien troublante pour l’ancêtre du KGB, qui cherche à savoir si le double attentat est une action coordonnée et si oui, par qui… Mais les geôliers de Fanny Kaplan en sont pour leurs frais : solide, la jeune femme n’ajoute pas un mot à sa déclaration initiale et se mure dans le silence.

Le 3 septembre 1918, la Tcheka ne s’embarrasse pas d’un procès. Raison d’Etat ou excès des temps révolutionnaires, le résultat est le même : sans qu’elle n’ait jamais croisé la route d’un juge ou d’un avocat, on fait entrer Fanny Kaplan dans une salle des sous-sols du Kremlin, où l’agenouille de force au-dessus des toilettes. Un agent sort son revolver et lui tire une balle dans la nuque sur ordre direct de Iakov Sverdlov, probable commanditaire de l’exécution de Nicolas II et de toute la famille des Romanov, moins de six semaines plus tôt. Le corps de Fanny Kaplan est ensuite placé dans un tonneau qu’on roule dans le Parc Alexandre, le long du Kremlin, avant d’être arrosé d’essence et incinéré.

Terreur rouge

Déjà bien entamé depuis plusieurs semaines, le virage plus qu’autoritaire du régime bolchevik se durcit contre tous les éléments considérés comme contre-révolutionnaires – autrement dit, tous ceux qui s’opposent aux Bolcheviks. Libérée de toute forme de contrôle ou de contrainte légale, la Tchéka se livre dans tout le pays à des violences et à des massacres à grande échelle contre des opposants, réels ou imaginaires.

Arrestations, tortures, exécution sommaires… Entre le 31 août et le 4 septembre, 1 300 prisonniers sont exécutés dans les prisons de Petrograd et de Kronstadt ; à Petrograd, là où l’attentat contre Moïsseï Ouritski a réussi, 500 autres sont massacrés. Le 5 septembre, le Sovnarkom, ou Conseil des commissaires du peuple, signe le décret qui institue très officiellement la красный террор ou « Terreur rouge », un texte qui vise à « isoler les ennemis de classe de la République soviétique dans des camps de concentration, et à fusiller sur-le-champ tout individu impliqué (…) dans des insurrections ou des émeutes ». Le 5 novembre, le Sovnarkom publie un nouveau texte qui établit qu’il est « indispensable de garantir la République soviétique contre ses ennemis de classe, en isolant ces derniers dans des camps de travail » – les célèbres goulags, qui se multiplieront après l’arrivée au pouvoir de Staline. Dresser un bilan des victimes de ce type de coup de chaud révolutionnaire n’est jamais simple mais les historiens estiment qu’en quelques semaines, les agents de la Tcheka exécutent deux à trois fois plus de personnes que l’Empire tsariste n’en avait condamné à mort de 1825 à 1917.

Un Lénine diminué

Parti en convalescence dans son manoir de Gorki fin septembre, Lénine ne reprend pleinement sa place dans le jeu politique que mi-octobre. De là à dire que la Terreur rouge se décide sans lui, il y a loin : diminué, il n’en reste pas moins actif et soutient largement la Tchéka – parfois contre les membres mêmes du Parti – qualifiant les rares critiques dont l’ancêtre du KGB fait ouvertement l’objet en évoquant des « racontars petits-bourgeois ». Il écrit également et publie en 1920 son dernier grand ouvrage, La Maladie infantile du communisme.

Reste que Lénine ne se remettra jamais entièrement de l’attentat qui a bien failli lui coûter la vie, à quelques centimètres près. Si la tentative de Fanny Kaplan a largement contribué au culte de la personnalité qui s’installe dans une population bombardée par une propagande qui ne fait pas vraiment dans la dentelle, sa santé reste plus que précaire : vives douleurs, migraines, insomnies, troubles cardiaques… L’affaiblissement constant du dirigeant et théoricien communiste conduira mécaniquement à l’émergence d’autres ambitions – à commencer par celles de Staline.  

One thought on “Good ! Die, Lénine !

  1. Bonjour,

    « 1 300 prisonniers sont exécutés dans les prisons de Petrograd et de Kronstadt ; à Petrograd, là où l’attentat contre Moïsseï Ouritski a réussi, 500 autres sont massacrés »

    il n’y a pas un Petrograd de trop ?

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