Retour de la mission sans retour

Retour de la mission sans retour

Pour la première partie c’est ici.

– C’est pas tout ça, mais j’ai l’impression de m’être fait avoir.

– Tu as encore répondu à une pauvrette qui te demandait de quoi payer ses opérations chirurgicales par mail ?

– Non, c’est toi le truand en l’espèce, et tu le sais très bien.

– Je confirme que je sais très bien que je suis un truand. C’est à quel sujet ?

– Tu m’as promis des dragons, et je n’ai rien vu.

– Tu n’as pas encore le niveau pour t’attaquer à des dragons. Et on ne joue pas en semaine.

– Non non, tu m’as dit que tu allais parler de Dragons Accroupis, et au final il n’a été question que de kamikazes.

– Sur le fond, c’est la même chose.

– Peut-être, mais j’ai pas vu de dragons, et je veux comprendre !

– D’accord, d’accord. C’est un peu paradoxal et contradictoire d’y revenir quand on parle de missions sans retour, mais on va reparler kamikazes. Et plus précisément de tous ceux qui n’étaient pas des pilotes d’avion.

– Tu veux dire que l’armée japonaise a décliné ce mode d’attaque dans d’autres domaines ?

– Exactement. Après tout, une fois le principe validé, pourquoi ne pas l’utiliser partout où c’est possible ? Si c’est une bonne stratégie, autant la mettre en œuvre.

– Ca fait un gros si.

– Oui, d’autant que comme on l’a dit c’est autant une option désespérée qu’autre chose. Mais l’idée reste la même : pas de raison qu’il n’y ait que les pilotes qui s’y collent.

« Quand même, pourquoi ce serait toujours pour les mêmes ? »

– D’accord. Eh bien je t’écoute, décline.

– Je ne fais que ça, tu sais.

– Décline les autres modes d’attaque kamikaze, s’il-te-plaît.

– Pour te faciliter la transition, on va rester un peu dans l’aérien. Ainsi, l’armée a mis en place des parachutistes kamikazes.

– Comme ça on fait des économies de parachutes, mais faut bien viser quand même.

– Alors, non. Ils avaient des parachutes, quand même. Etre prêt à tout c’est une chose, mais de là à juste balancer tes soldats depuis des avions, faut pas…pousser. Les Giretsu Kuteitai, c’est-à-dire les Parachutistes Héroïques, sont des commandos aéroportés. Ils sont envoyés réaliser des opérations spéciales, ce qu’ils font comme des commandos classiques.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire qu’ils ne mènent pas d’opérations suicides au sens où leur mode d’attaque consisterait à se faire sauter sur l’ennemi. Ils sautent sur l’ennemi, pas avec lui. En revanche il s’agit bien de missions sans retour, parce que rien n’est prévu pour les ramener. Ils doivent se battre jusqu’au dernier.

– Je vois. Et ça donne quoi ?

– Les Giretsu Kuteitai sont créés en novembre 44, sous le commandement du capitaine Michiro Okuyama, lui-même un spécialiste des opérations de sabotage. Leurs missions consisteront à sauter de nuit sur des îles occupées par les Américains, après un premier passage de bombardiers, à faire s’écraser leurs transports sur la cible, parce que quand même, à infliger un maximum de dégâts, et à tenir aussi longtemps que possible. La première opération vise la base américaine d’Aslito, sur l’île de Saipan dans les Mariannes. Elle est programmée dans la nuit du 24 décembre 1944.

– Bon moment pour organiser une attaque parachutée.

« Ils vont rien comprendre. »

– Pour le moins, malheureusement l’attaque doit être reportée parce que les aérodromes d’Iwo Jima, qui devaient servir pour le ravitaillement, ont été endommagés. Ils sont par la suite pris par les troupes US, et deviennent par conséquent la cible d’une nouvelle opération. Qui est elle-même annulée parce que la garnison d’Iwo Jima est tombée.

– C’est pénible ces contretemps.

– Finalement, les Parachutistes Héroïques sont déployés sur un aérodrome américain d’Okinawa en avril 1945. 168 hommes sont lancés à l’attaque dans 12 transports. Dont 4 tombent en panne, et 3 sont abattus. Les 5 restants parviennent à atteindre leur cible, mais pas sans avoir subi de lourds dégâts. Il n’y a donc à l’arrivée qu’une dizaine de commandos qui partent à l’attaque.

– Y’a eu un peu de perte, quoi.

– Un peu. Quand vous partez en mission suicide, merci d’attendre la fin pour mourir. Cela dit, les survivants sont bien énervés, parce qu’ils détruisent complètement 9 avions, en endommagent 19 autres, le tout en tuant 2 Marines et en en blessant 18. Aussi, ils font cramer 300 000 litres de carburant. Et ils y restent tout sauf un, qui est fait prisonnier.

– C’est pas totalement ridicule pour une dizaine d’hommes, mais ils étaient près de 170 au départ.

– Et pourtant, l’état-major considère cette opération comme un succès. Il en programme donc une autre, d’une toute autre ampleur puisqu’elle lancera à la bataille 900 paras.

– Ouch, y’a de quoi faire mal.

– Oui. Heureusement, le projet est victime du calendrier, puisqu’il est prévu pour le 23 août, soit au final une semaine après l’annonce de la capitulation par l’Empereur.

– Pas plus mal. Maintenant qu’on est au sol, on y reste ?

– Volontiers. C’est le moment de te parler de la mine lunge.

– La mine luge ? Je ne conteste pas le principe, mais faut des conditions bien spécifiques pour…

– Lunge, pas luge. Comme une fente en escrime.

Vous m’en ferez 20 pour la peine. DE CHAQUE COTE.

– C’était une attaque au sabre ?

– Non. Vois-tu, l’armée japonaise était moderne et bien équipée et tout, mais elle manquait de chars. Parce que ce n’était pas une arme particulièrement adaptée à ses théâtres d’opération. Par conséquent, elle n’était pas non plus bien dotée en armes anti-char. Ce qui s’avère embêtant, parce les Etats-Unis, eux, utilisent des blindés. En revanche, le Japon dispose de soldats, et après tout qu’est-ce que soldat sinon une paire de jambes pour amener une mine jusqu’à un char ennemi ?

– Euh, j’ai pas mal d’autres réponses.

– Elles n’intéressent pas l’état-major. La tactique la plus rudimentaire imaginée pour mettre en application ce principe est d’envoyer un soldat se jeter sous un char avec une mine avant de la faire exploser.

– On fait difficilement plus simple.

– Oui, mais à partir du printemps 45, les Américains décrivent l’apparition d’une nouvelle arme, la fameuse lunge mine. Il s’agit d’une perche de bambou de 1,5 à 2 mètres, qui se termine par une charge creuse conique de 5,3 kg. Le soldat la dégoupille, et vient la plaquer contre le tank, en effectuant donc une forme de fente, ce qui fait sauter la sécurité et provoque l’explosion. La charge est conçue pour dégager une puissance de pénétration de 15 cm, arrête de rire bêtement, soit largement assez pour percer le blindage du char, qui en fait moins de 5.

« Est-ce que je peux me brancher sur votre char ? »

– Et accessoirement vaporiser le porteur de la perche.

– Sa survie ne fait pas partie du plan. Et ce qui est intéressant avec ce truc, c’est qu’aucun rapport américain ne fait état de char détruit avec ces mines.

– C’est intéressant au sens où ça ne marchait pas ?

– Je ne peux pas te dire si les lunge mines étaient fonctionnelles et auraient effectivement pu détruire des tanks, mais que toutes les attaques ont été déjouées, ou si c’était de la camelote. Ce qui est sûr c’est que la fabrication de ces armes est avérée, puisque l’armée américaine en a saisies, et que ça a suffi à avoir un réel effet psychologique sur ses tankistes et soldats, qui en avaient peur. Elle a eu un effet sur leur moral bien plus important que sur leurs chars.

– Ouais, d’accord, mais bon tu me parles d’armes qui n’ont pas fait de dégâts avérés.

– Tu es déçu ?

– Oui.

– Que des gens ne se soient pas tués.

– Ou…non, mais…

– Je vois. Bon ben la marine impériale alors. Première à mettre en place des escadrons de pilotes kamikazes, elle ne s’est pas arrêtée là.

– Des bateaux-suicides ?

– Oui, mais avant ça, des sous-marins. A commencer en 1943 par le Kairyu, et là tu vas être content parce que ça veut dire…

– Euh, tu sais, moi le japonais.

– Le Dragon de Mer.

– Ca rigole plus.

Ca suffit les demi-mesures.

– Non, en effet. Le Kairyu est un engin de 17 mètres de long, conçu pour un équipage de deux hommes. Il est équipé de deux torpilles, et d’une charge explosive de 600 kg dans la proue. Autrement dit, il doit exploser en percutant leur cible.

– Ca me paraît assez terrifiant. Comment ça se fait que je n’en ai jamais entendu parler ?

– Le Kairyu est en fait mal nommé. Il n’est pas fait pour naviguer en mer, mais pour défendre les ports, en premier lieu Tokyo. Or les ports japonais n’ont jamais été attaqués par la mer, donc les Dragons n’ont jamais été déployés.

– Je suis floué.

– Ne râle pas, ce n’était pas leur seule idée, loin de là. A partir de la campagne des Philippines en 1944, la marine impériale aligne des Shin’yo. Ce sont des vedettes d’attaque. Attaques suicides, sinon je ne t’en parlerais pas. Elles sont équipées de charges explosives et/ou de grenades anti-sous-marins, et leur vocation est de se précipiter sur leur cible à une vitesse de pointe de 55 km/h.

– Pour la faire exploser à l’impact.

– Alors en fait non. La vedette est censée larguer sa charge sous la coque de la cible. Charge qui à ce moment explose, ce qui pour le pilote signifie une mort à peu près certaine. Donc la méthode est un peu différente, mais le résultat est globalement le même.

– Et on en a vraiment mis en service ?

– Ah oui. La marine en produit 6 200 unités, auxquelles s’ajoutent les 3 000 Maru-ni de l’armée, qui sont essentiellement la même chose. Donc les moyens ont été mis. Pour ce qui est des résultats, c’est une autre affaire.

– Qu’est-ce qui ne marche pas ?

– Même lancée à 55 km/h, la vedette a de bonnes chances, de très bonnes chances même au vu des statistiques, de se faire détruire par les défenses avant d’atteindre sa cible. Pendant l’année 1945, ces attaques affichent ainsi un bilan de 8 navires américains coulés et 3 endommagés. Essentiellement des transports, moins bien défendus. C’est pas flamboyant, même si de fait une bonne partie des vedettes produites a été gardée comme force de défense de l’archipel lui-même.

– Ca n’est quand même pas convaincant.

– Et encore, c’est mieux que les Kaiten.

– C’est quoi les Kaiten ?

Nan, KAI-TEN.

– Un départ vers le ciel.

– Pardon ?

– C’est littéralement la signification du nom. Avoue qu’on ne fait pas plus clair pour un engin de mission suicide.

– C’est effectivement explicite.

– Ce sont des torpilles. Des torpilles pilotées.

Torpille humaine, pas mal explicite aussi.

Elles sont équipées d’une charge explosive de 1,5 tonne, et sont lancées depuis un navire ou un sous-marin. Ce qui va poser à peu près le même problème que pour les Ohka, leur équivalent volant.

– A savoir ?

– Que ça s’avère plus dangereux pour le bâtiment qui les transporte qui pour celui qui est visé. La première attaque par Kaiten est réalisée le 20 novembre 1944, et c’est un succès puisque le pétrolier US Mississinewa est coulé. Ca commence bien, mais  à partir de là et jusqu’à la fin de la guerre, soit au cours de 8 campagnes d’attaque, seuls 45 Kaiten atteignent leur cible. Ils détruisent 3 navires, donc aucune cible majeure, et tuent 175 marins américains.

– Mouais, c’est pas décisif.

– En réalité, les Kaiten ont un bilan bien plus lourd, mais essentiellement du côté japonais. Leurs explosions provoquent la destruction de 10 sous-marins nippons, et la mort de 1 500 soldats au total.

– C’est gentil de donner un coup de main aux Etats-Unis.

– Et je vais conclure avec les Fukuryu…

– Ryu ? Dragons ?

– Subarashii, Jean-Christophe-san.

– De nada, c’est un don.

– Effectivement, les Fukuryu ce sont les fameux Dragons Accroupis. Accroupis où, me diras-tu ?

– Euh…accroupis où ?

– Au fond de l’océan, tel le kaiju qui attend son heure.

Japon+dragon+sous-marin, on n’avait pas le choix.

– Mais en vrai c’est quoi ?

– Des plongeurs. Où comme on disait à l’époque, des hommes-grenouilles.

– Des grenouilles-dragons.

– Si tu veux. Quand je dis qu’ils étaient accroupis au fond de l’océan, on parle quand même plutôt des rivages. Les Fukuryu étaient équipés de deux bouteilles de 3,5 kg et d’un système de recyclage du CO² leur permettant une autonomie d’une dizaine d’heures dans la flotte. Surtout, ils étaient armés de perches de bambous de 5 mètres, prolongées par une charge de 15 kg afin de couler les navires ennemis en approche.

Mouais, je voyais pas ça comme ça, un dragon

– Ca marche ?

– Plutôt. Deux tests sont réalisés en janvier et février 1945, qui envoient deux navires US par le fond dans les iles Palaos. Alors quand je dis que ça marche, il est bien entendu que quand tu fais péter une charge de 15 kg a seulement 5 mètres de distance, a fortiori sous l’eau, tu ne t’en remets pas. C’est la version aquatique de la lunge mine.

– Si je comprends bien le principe, c’est plus un système de défense que d’attaque.

– Oui, s’agit pas d’envoyer les plongeurs en pleine mer courser les bateaux ennemis. Les Fukuryu doivent être déployés préventivement, à l’approche d’un port susceptible d’être attaqué, et attendre planqués que l’ennemi se pointe.

– Mais, euh, attendre comme ça au fond de la flotte ?

– Non, dans des abris conçus pour. On a ainsi installé trois mini-bases dans l’embouchure de la baie de Tokyo, à environ 20 mètres de profondeur. Là, les plongeurs peuvent communiquer par hydrophone entre eux et avec la côte pour repérer les cibles en approche et se coordonner. Au moment de l’attaque, ils se déploient en ligne, en respectant une distance d’environ 60 mètres entre chaque homme.

– 60 mètres ? Ca ne plaisante pas les gestes-barrières.

– C’est pour éviter d’être tué par l’explosion de son collègue. Quand je te disais qu’une perche de 5 mètres ne suffisait pas pour être à l’abri… Chaque Fukuryu disposait d’une enseigne, comme un navire de guerre, pour signifier le fait qu’ils représentaient chacun la puissance de destruction d’un vaisseau entier.

– Et ils l’ont vraiment mise en œuvre, cette puissance de destruction ?

– Non. Déjà, le programme a rencontré pas mal de difficultés techniques. Il s’avère que l’équipement n’est pas très fiable, et beaucoup d’hommes meurent par noyade, toxicité de l’oxygène, ou accidents de décompression. L’objectif était de disposer de 6 000 Fukuryu, mais il n’y en a que 1 200 en août 1945. Qui doivent se partager 600 combinaisons. Pour autant, ils attendent d’un pied ferme et humide l’invasion américaine.

– Qui ne viendra pas.

– Non. Au final, les différents Dragons qui devaient défendre l’archipel de leur vie ne sont jamais rentrés en action. Et c’est pas plus mal.

« Non mais en fait la guerre c’est pas notre truc, hein. »

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2 thoughts on “Retour de la mission sans retour

  1. J’ai appris comme d’habitude plein de choses dans ce bel article, mais il manque tout de même le plus impressionnant des engins-suicide japonais: le cuirassé Yamato « en personne » (opération Ten-Go) !

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