Edition spéciale !

Edition spéciale !

– Ah, tu tombes bien, j’ai quelque chose pour toi.

– Aïe. J’avais un mauvais pressentiment.

– Mais pourquoi cette réaction spontanément négative ?

– Je ne sais pas, je dirais…l’expérience ?

– C’est pas de l’expérience, c’est de la rancune.

– Elle est pas venue toute seule.

– Il faut savoir pardonner. Tiens, en gage de bonne volonté, regarde, c’est pour toi.

– Un béret ?

– Pfff, un béret…une casquette modèle 1900.

– Un béret, quoi.

– Béotien.

– Eh bien, euh, merci, j’imagine.

– C’est pas tout. Regarde ce que je t’ai dégoté : ce magnifique cycle !

– C’est donc vrai, le principal défaut des gens qui se mettent au vélo c’est qu’ils voudraient que tout le monde en fasse autant.

– Si c’est mon principal défaut, reconnais qu’il y a un énorme progrès.

– C’est vrai. Ecoute, je…attends un peu. Un béret ?

– Uh huh.

– Un vélo ?

– Mais oui.

– Non, je vois où tu veux en venir, c’est non.

– C’est pour la cause.

– Hors de question.

– Mais j’ai un plan !

– Raison de plus.

– Attends, je ne t’ai pas encore tout dit.

– Oh, je sais très bien ou tu veux en venir. Tu vas me proposer un troisième accessoire.

– En effet.

– Et tenter de me transformer exactement en ce que nous avions juré de ne pas jamais devenir.

– Tu exagères.

– Jamais.

– Faut regarder les choses en face, c’est la nouvelle étape, la suite logique de notre développement. On en a besoin. Il faut en passer par là.

– Je refuse.

– Ne dis pas n’importe quoi. Tiens, voilà…

– Non !

– Quoi, il est pas beau ?

– Mais c’est…un panier ?

– Ben oui. Tu t’attendais à quoi ?

– Plutôt un kit d’entretien de la barbe ou une paire de bretelles à carreaux.

– Un kit de…ooooh, tu as cru que ?

– Ben oui.

Jamais. JA-MAIS.

– Mais non, du tout.

– Alors il faut que tu m’expliques.

– C’est fort simple. Nous devons développer notre distribution, et aller au-devant du public. Après tous ces mois à être isolés, là, faut du contact. Rencontrer les gens, appâter le gog…le lecteur.

– On publie en ligne. On est chez les gens, directement. On active leurs caméras et on pompe leurs données personnelles à une échelle industrielle[1].

– Eh bien moi je veux de la proximité. Allez hop, à partir de la semaine prochaine tu sillonnes la ville et tu vends à la criée.

– Mais enfin, non.

– Evidemment, pour que ça vaille la peine tu commenceras sur le coup de 5h.

– Tu divagues.

– Et le dimanche aussi, bien sûr. Grosse journée, le dimanche.

– Compte là-dessus. Pas question.

– C’est comme ça.

– Certainement pas.

– Tu vas faire quoi ?

– Ben grève, tiens.

– Ha ha, grève, dans la presse. T’as déjà vu quelque chose comme ça marcher et donner des résultats ?

– 24 heures de diffusion continue de la playlist de Radio France et le pays est au bord de l’émeute.

– Oui, mais dans la presse, ça peut donner quelque chose ?

– Oh que oui. Tu n’as jamais entendu parler des newsboys toi.

– Tu rigoles, je connais leur discographie par cœur et j’ai…c’est ma sœur, elle était fan.

– Sûr. Non, les newsboys, ou newsies. Les gamins qui vendaient les journaux dans les rue de New York à la fin du 19ème siècle. Des gosses des rues en âge d’être collégiens, voire moins, qui ont eu raison des magnats de la presse. Disney en a même fait un film.

– Disney a fait un film sur des petits gars qui se battent contre des géants des médias !

– Mais oui, c’est beau non ?

Pas qu’un film en plus, une comédie musicale. C’était pas suffisamment diabolique comme ça.

– Ok, dis-moi tout.

– Nous sommes en 1899. Cette belle époque pendant laquelle rien ne vient contrarier l’esprit aventureux et l’audace entrepreneuriale, ce souffle vital qui peut animer tout à chacun dès le plus jeune âge. Aucune barrière tatillonne ne se dresse entre l’individu qui prend son destin en main et son rêve de succès.

– Je ne suis pas sûr de comprendre.

– Ca veut dire que le code du travail tient sur un ticket de métro, que 35 heures correspondent à un peu plus de deux journées de travail, que l’idée d’un âge limite pour bosser est un motif d’hilarité chez les employeurs, et que le concept de congé payé est une fantaisie utopiste qui aurait tôt fait de détruire toute perspective de prospérité.

– Je vois, et si les grandes fortunes se développent sur le dos des travailleurs pauvres, c’est pas grave parce qu’au final ça finira à bénéficier aussi à ces derniers.

– Comme une forme de ruissellement ? Non, n’exagère pas, les gens sont certainement un peu crédules mais quand même pas à ce point. L’époque est aussi celle de l’âge d’or de la presse, la presse au sens le plus strict : les journaux imprimés. Dont la distribution repose largement sur les vendeurs de rue, ces fameux newsboys, newsies, ou paperboys qui font de la retape dans les rues passantes pour attirer le chaland en lui promettant une édition spéciale et des révélations exclusives et explosives.

« Exclusif, Batman serait aussi un amant exceptionnel ! »

(si si, c’est lui)

– Ils sont employés par les journaux ?

 -Pas exactement, ce sont plus des travailleurs auto-entrepreneurs qui assurent une prestation pour les journaux, mais de façon totalement indépendante et sans aucun lien de subordination.

« RIEN à voir avec un salarié. »

Les newsboys étaient pour la plupart des orphelins ou gamins abandonnés/en fugue. Autrement dit, à la rue. Au mieux, c’était des gosses de familles pauvres, souvent immigrées. Ils achetaient les journaux en gros, par paquets de cent, puis les revendaient à l’unité. Autrement dit, ce qu’ils retiraient de la vente était tout ce dont ils disposaient pour vivre, et racheter à nouveau des journaux le lendemain.

– Et j’imagine qu’il fallait pas espérer en tirer une fortune.

– Le prix au gros d’un paquet de 100 exemplaires était de 50 cents en 1898, sachant que le prix à l’unité était d’un cent. Et que revendre un lot entier était déjà une très belle performance.

– Donc au mieux ils touchaient 50 cents par jour.

– Au mieux. Pour te donner une idée, un dollar de 1900 en valait près de 32 d’aujourd’hui. Donc si tu fourgues ton lot complet, en général en bossant de l’aube jusque tard dans la soirée, tu as royalement gagné l’équivalent 16 dollars.

– C’est pas lourd.

– Non, d’autant moins qu’en 1898, les ventes connaissent une spectaculaire augmentation.

– Ben, c’est plutôt bien ça, non ?

– Oui et non. Avec la guerre hispano-américaine, les ventes augmentent sensiblement. Je suis d’accord, c’est plutôt bien pour toute la chaine, y compris les revendeurs. Mais par conséquent, les journaux décident d’augmenter le prix de gros de leur paquet de 100 exemplaires de 20 %, soit un passage de 50 à 60 cents. Les newsboys doivent donc en vendre 10 de plus pour rentrer dans leurs frais. C’est jouable pendant le conflit, mais le problème est que les ventes reviennent à des niveaux plus normaux quand tout le monde arrête de se taper dessus. Or si la plupart des journaux retournent alors à leurs tarifs précédents, deux poids lourds décident au contraire de pérenniser le nouveau prix. A savoir le New York Journal de William Randolph Hearst…

“Je peux pas être un sale type, j’ai inspiré un film d’Orson Wells. »

Et le New York World de Joseph Pulitzer.

« Le prix Pulitzer ? C’est celui que je fixe. »

Hearst et Pulitzer se cognent évidemment pas mal des revenus des gamins qui vendent leurs papiers. Et à l’été 1899 ces derniers gagnent en moyenne 26 cents par jour. Moins de 8,5 dollars de nos jours.

– Non mais c’est pas viable là.

– Effectivement, et c’est exactement ce que se disent les newsies de Long Island le 18 juillet 1899. Ils décident que ça va bien. Il est possible que l’événement déclencheur soit le fait qu’un livreur se serve et leur vende des paquets de moins de 100 numéros. Quoi qu’il en soit, ils renversent un chariot de livraison du Journal, et déclarent la grève. En plus de faire grève, ils bloquent le pont, ce qui provoque des bouchons et tout. Ils sont suivis par ceux de Manhattan et Brooklyn. Puis de tout New York et d’une partie de la Nouvelle Angleterre.

« On en a marre d’être exploités depuis des décenn…des années. »

– Et ils ont bien raison, mais j’ai tendance à penser que Hearst et Pulitzer sont bien du genre à recruter des briseurs de grève.

– Tu as raison. Les newsboys s’en prennent à ceux qui vendent les deux journaux boycottés. Les vendeurs sont tabassés, et les journaux détruits. Sauf si ce sont des filles, parce que ça se fait pas.

– C’est bien. Mais c’est de la discrimination, donc…

– On n’a pas le temps d’attendre que tu te décides. Les propriétaires de journaux recrutent donc des adultes pour la vente, et ils vont jusqu’à leur offrir une protection policière. Mais les gamins créent des diversions, et profitent aussi du fait qu’il y a au même moment une grève des trams, ce qui occupe pas mal les policiers. Dans le même temps, ils distribuent par ailleurs des tracts, et collent des affiches, pour encourager la population à les soutenir et à ne plus acheter le World ou le Journal.

– Ca marche ?

– Le mouvement prend de l’ampleur, et forcément une grève de gosses contre des millionnaires attire de la sympathie. Pour se donner encore plus d’écho, le Comité de grève de New York organise une grande réunion publique au Irving Hall le 24 juillet. La manifestation  est soutenue par le sénateur de l’état Timothy Sulivan. Elle rassemble environ 8 000 newsies, avec participation de politiques, d’hommes d’affaires, et des représentants désignés par les paperboys eux-mêmes. Certains crèvent l’écran. Faut dire qu’on parle de gamins qui ont l’habitude de parler fort et qui ont grandi dans la rue, alors beaucoup ont un certain bagout. Et des blazes à coucher dehors.

– Genre ?

– Ed « Racetrack » Higgins, responsables de la section de Brooklyn, surnommé comme ça parce que son territoire est le Sheepshead Bay. Ou Henry Butler, plus connu sous le nom de Major Butts, « commandant fesses ».

Ah ben ils ont littéralement 14 ans d’âge moyen.

Tu as aussi David Simmons, le président du syndicat. Parce que oui, ils ont constitué un syndicat. Simmons est un vétéran et un ancêtre, puisqu’il 21 ans au moment de la grève, et exerce depuis 13 ans.

– Ca fait quand même jeune 13 ans.

– Euh, non. Ca fait 13 ans qu’il vend des journaux dans la rue. Il a commencé à 8 ans. Aussi, c’est un boxeur amateur. Mais la véritable révélation, c’est Louis Baletti, dit Kid Blink, le gamin clin d’œil.

– Awwww…

– Parce qu’il est borgne et porte un bandeau.

– Uuuuuh…

– Egalement appelée Red Blink, parce qu’il était roux, Muggsy McGee, et Blind Diamond, Kid Blink est le véritable meneur du mouvement, à 13 ou 14 ans. Son discours fait sensation notamment quand il demande :

« Est-ce que ces 10 centimes ça comptent pas autant pour nous que pour Hearst ou Pulitzer, qui sont millionnaires ? J’crois bien que oui. S’ils ne peuvent pas faire sans, comment qu’on pourrait ? J’essaie de comprendre comment 10 centimes sur 100 journaux peut signifier plus pour un millionnaire que pour nous, et j’vois pas. »

– Révolution !

– De son côté, Simmons appelle à des moyens d’action non violents, tout en déclarant que la grève doit se poursuivre tant que les propriétaires ne revoient pas les prix. Et puis tu as aussi des interventions de Warhorse Brennan, Young Mush, Bob the Indian, Crazy Arborn, Annie Kelly, une des rares filles du secteur qui les soutenaient, et pour finir une chanson de Hungry Joe Kernan.

– Attends, pas si vite, je prends des notes pour mon prochain bouquin.

– Evidemment, la réunion bénéficie d’une belle couverture dans la presse autre que le Journal et le World. Les journaux sans lien avec Hearst ou Pulitzer soulignent le poids et l’influence gagnés par Kid Blink, dont le New York Times parle comme d’un leader parmi les enfants, et peut-être à terme parmi les hommes. Il reçoit une couronne de fleurs pour son discours.

– Je pense qu’il aurait préféré autre chose que des fleurs.

– Possible. Suite à ce meeting, les méthodes des newsboys deviennent effectivement non-violentes. Ils n’ont plus besoin de s’en prendre aux adultes embauchés par le Journal et le World, de renverser les chariots de distribution, ou de brûler les journaux, tout simplement parce que le public s’en détourne. Et du coup les annonceurs aussi.

– Ils font quoi Hearst et Pulitzer ?

– Tout ce que je peux te dire, c’est que le 26, des rumeurs accusent Kid Blink et Simmons d’avoir vendu le mouvement, et accepté de vendre les journaux contre un dessous-de-table.

– Genre s’ils sont deux à vendre les journaux sur tout New York ça va changer quelque chose, et en plus ça va pas se voir.

– Je suis d’accord, mais pour autant en dépit de leurs dénégations ils abandonnent leur mandat. Simmons devient trésorier du syndicat, et Blink simple délégué, mais certains disent que Blink portaient ce jour-là des fringues de qualité un peu meilleure. Il finit par se faire courser par un groupe de paperboys en colère, et un officier de police l’arrête pour trouble à l’ordre public, pensant qu’il en est en fait le leader. Il s’en sort avec une amende.

– Mais noooon.

– Major Butts reprend la section d’Upper Manhattan après Kid Blink, mais il est arrêté le 31 juillet pour chantage, après avoir dit à des responsables du World qu’il ne mettrait pas fin à la grève pour moins de 600 dollars (20 000 actuels).

– Je suis déçu, Commandant. Faites pas ça les gars.

– Ce sont des épiphénomènes. Ce qui compte, c’est que les deux semaines de grève font chuter la circulation des titres visés des deux tiers. Pour le World, c’est un plongeon de 360 000 à 125 000 exemplaires quotidiens.

– Ca fait mal.

– Au point que les deux conglomérats finissent par céder. Le 1er août ils proposent de ne pas diminuer le prix de gros, mais d’accepter une autre revendication plus ancienne, et plus conséquente : en fin de journée, les invendus peuvent être retournés et remboursés. Les newboys sont d’accord, la grève est levée le 2.

– Bien joué les gamins, ils ont réussi à tordre le bras à des magnats.

 – Allez, maintenant des journées de moins de 12 heures.

– Vous voulez tuer l’économie !

– Un peu, oui. Et ça ne s’arrête pas là. La grève connaît un retentissement national, et des mouvements similaires apparaissent ailleurs dans le pays. En outre, la mise en avant des conditions de vie de ces gamins a probablement aidé à la mise en place de lois et établissements pour la prise en charge sociale des enfants.

– Et ils deviennent quoi, au fait, les leaders de la grève ?

– Pas grand-chose, malheureusement. Kid Blink devient livreur à chariot après le mouvement, puis tenancier de saloon. Peut-être même bras droit d’un mafieux. Il meurt en 1913 de la tuberculose.

– Merde.

– Mais son combat des soutiers contre les magnats a servi d’exemple, et inspiré…euh…Disney.

« Ca fera 60 cents, mon canard. »

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[1] Mais non, pas du tout. Vous êtes quand même très nombreux à nous lire aux toilettes, entre nous.

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