Article à double fond

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– Aaaaah. Quand même, on est pas mal là.

– C’est pas désagréable.

– Attends, c’est mieux que ça quand même. Tu te rends compte la chance qu’on a ?

– Oui enfin c’est pas non plus…

– Tuh tuh tuh. Je vois que tu as déjà un peu oublié. Je te rappelle qu’on a pu venir jusqu’ici, librement, sans entrave.

– Tu habites en face du bar.

– Cet appart’ était une opportunité rare et immanquable !

– N’empêche que c’était quand même pas la grande aventure de traverser la rue.

– Qu’est-ce que tu veux, je suis désormais plus attaché à ma liberté de mouvement que je ne l’aurais jamais imaginé. D’ailleurs…

– Oui ? Parle plus fort, j’entends rien là. Pourquoi tu chuchotes ?

– C’est justement pour qu’on ne puisse pas nous écouter, ne pas attirer l’attention.

– C’est précisément un peu suspect.

N’ayons l’air de rien.

– Ce que je veux te dire en toute discrétion, c’est que je suis prêt si jamais, va savoir, de nouvelles mesures de restriction des déplacements étaient prises.

– Tu as creusé un tunnel jusqu’au bar ? Mieux, tu as relié tes robinets aux fûts ?

– Faudra que j’y pense, mais non. J’ai…préparé des documents. Une attestation « professionnelle » de circulation, avec laquelle mon « employeur » m’autorise à aller où je veux quand je veux pour motif impérieux. Regarde.

– Mmm…ok… Tu l’aurais pas faite à partir de ton modèle « correspondance familiale » ?

– Peut-être.

– Je suis sûr que les fonctionnaires éventuellement en charge de te contrôler seraient touchés, mais évite quand même « gros bisous » à la fin.

– Ah, flûte, je vais revoir la conception.

– Ecoute, les faux documents c’est un travail de professionnel. Laisse ça à ceux qui savent faire. Genre Christopher Clayton Hutton ou Charles Fraser Smith.

– Whoah, attends, ils sont combien là ?

– Juste deux.

– Et c’est qui ?

– Deux experts. Des inventeurs des services secrets qui ont travaillé à équiper les soldats alliés de toute une panoplie d’accessoires et gadgets pour éviter de se faire capturer, s’échapper, ou réaliser leurs missions. Au point d’inspirer un certain personnage fictif.

– Soldats alliés ? On parle de la Seconde Guerre ?

– Tout juste. Peu après le début du conflit, le renseignement britannique crée une nouvelle branche, un département du renseignement militaire chargé d’organiser les évasions des prisonniers et soldats alliés en territoire ennemi. C’est le MI9. C’est sur le bureau de son chef qu’arrive la lettre de candidature de Christopher Clayton Hutton.

– Un petit gars qui veut s’engager et servir son pays.

– S’engager et servir son pays, oui. Un petit jeune, non. Hutton a déjà été aviateur pendant la Première Guerre, avant de mener une carrière de journaliste. En 1939, il souhaite réintégrer la Royal Air Force, mais sa demande est rejetée en raison de son âge. Il insiste auprès de plusieurs administrations, et c’est comme ça qu’il finit par décrocher un entretien au MI9.

– Ils sont peut-être moins regardants sur la forme physique.

« Eh dites donc, ça veut dire quoi ces sous-entendus ? »

– L’entretien de recrutement prend un tour inattendu, puisque Hutton lui révèle qu’il se passionne depuis longtemps pour les illusionnistes et les numéros d’évasion.

– On est globalement dans le bon domaine.

– Certes, mais lui raconte qu’il a été jusqu’à défier la référence des rois de l’évasion, notre camarade Harry Houdini. L’anecdote remonte à 1915, et à l’époque Hutton a proposé à Houdini de tenter de s’échapper d’une caisse inviolable construite par les ouvriers de l’usine de son oncle. Harry accepte le défi, en posant comme seule condition de pouvoir visiter l’atelier au préalable.

– Et il a réussi ?

– Il a réussi.

– On sait comment ?

– Oh oui. Il a profité de la visite en question pour payer un ouvrier, afin que certains des clous soient factices, ce qui lui a permis, une fois la caisse fermée et positionnée dans une salle close comme convenu, d’en sortir puis de les remettre en place pour maintenir l’illusion.

– Ce qu’on appelle penser en dehors de la boîte.

Espèce de…nan, on n’arrive pas à lui en vouloir.

– Toujours est-il que cet échange conduit le chef du MI9 à considérer Hutton comme l’homme de la situation. Il est plutôt peu orthodoxe, a du mal avec la ligne hiérarchique et les procédures. Ses supérieurs le jugent excentrique et incapable de travailler de façon disciplinée, mais soulignent également que ses ressources et compétences sont trop précieuses pour être inexploitées. Il se retrouve donc chargé de concevoir des équipements pour les pilotes alliés abattus au-dessus de l’Europe. Il s’agit de leur fournir ce dont ils ont besoin pour s’en sortir et rentrer sans être capturés.

– Une fois que l’option « un avion qui reste en l’air » n’est plus envisageable.

– Gros malin, mets-toi plutôt à la place d’un gars qui se retrouve à pied au milieu de…la France, par exemple.

– Mais pourquoi voudrait-il rentrer en Angleterre, déjà ?

– J’ai pas de réponse, mais imagine. Ses options sont limitées, puisqu’il peut essayer d’atteindre l’Espagne, la Suisse, ou de rentrer en contact avec un réseau de résistance. Le tout sans doute sans parler la langue, en étant fringué comme un pilote, et avec des chances de tomber sur des autochtones sympathiques ou qui appelleront la police.

– C’est pas gagné.

– Non. Hutton s’entretient avec des vétérans qui se sont échappés de la sorte pendant la Première Guerre, et en conclut qu’il faut dans son inventaire trois choses pour avoir les meilleures chances : une boussole, une carte, et de la nourriture. Ca peut paraître évident, mais manifestement il fallait que quelqu’un y pense. Sachant que c’est la faim qui conduit les fugitifs à prendre les plus grands risques de se faire repérer et capturer.

– Ca se tient.

– Il met donc au point des rations de secours, à savoir un petit conteneur de la taille d’un paquet de cigarettes contenant des produits très caloriques (lait concentré, chocolat en poudre). Mais il s’avère que son système n’est pas bien étanche et prend l’eau, ce qui le rend inutile dans l’hypothèse d’un amerrissage forcé, ou de manière générale d’un séjour dans la flotte. Il revoit donc le tout dans un conteneur cylindrique scellé.

– Bon, on a les rations.

– Pour les cartes, il faut qu’elles soient silencieuses.

– Pardon ?

– Qu’elles ne fassent pas de bruit quand on les plie et déplie. Ce qui n’est pas la caractéristique première des grandes cartes d’état-major. Par ailleurs, elles doivent elles aussi résister à l’eau, ne pas se dégrader sur les plis, et tenir dans un petit volume. Hutton  choisit des mouchoirs en soie imprimée, avec des encres spéciales pour qu’elles tiennent bien, ou du papier japonais. On peut les mettre en boule, voire les rouler pour les faire passer pour des cigares. Mieux, il développe des cartes cachées dans des cartes à jouer. La carte topographique n’apparaissant que quand on immerge les cartes pour les décoller.

– Bien joué, si je puis dire.

– Tu puis. 400 000 de ces « escape maps » sont ainsi produites pendant la guerre.

« Alors on doit aller…QUI S’EST MOUCHE DANS MA CARTE ?! »

Cela dit, une carte n’est vraiment utile que si tu sais dans quel sens la prendre. Donc, troisième étape, il faut prévoir des boussoles. Hutton a l’idée d’en planquer un peu partout. Il conçoit des boutons de manteau dévissables qui révèlent des boussoles miniatures, mais aussi des boucles de ceintures, crayons, lames de rasoir, ou pointes et épingles de stylo aimantés à placer dans l’eau ou en suspension. Astuce supplémentaire pour les boutons : leur pas de vis est en sens inverse d’une vis ordinaire, comme ça si un policier/garde essaie de le dévisser, au contraire il le serre.

Quelque chose nous dit que le petit Christopher Hutton a été pénible pour ses profs.

– Il est indéniablement ingénieux.

– Surtout que maintenant qu’il est lancé, on ne l’arrête plus. Hutton ne se limite pas aux trois accessoires essentiels qu’il avait identifiés. Les pilotes sont équipés de bottes qui leur tiennent bien chaud quand ils sont en altitude, mais peuvent les faire repérer une fois au sol. En plus elles sont peu confortables pour de longues marches. Christopher imagine une botte dont la partie haute se retire en défaisant une simple couture avec une petite pointe conçue exprès pour. Elles se transforment ainsi chaussures d’apparence banale. Avec une boussole, une lime, un couteau, et une carte dissimulés dans le talon. En tant qu’on y est, une scie gigli, c’est-à-dire une scie filaire, un outil chirurgical à la base, déguisée en lacet.

Une botte, une boîte d’allumettes, et voilà ! Une tronçonneuse.

– C’est tout, elle fait pas hélicoptère la botte ?

– Si tu en veux encore, Hutton met aussi au point une petite lunette déguisée en porte-cigarette. En 1942, il écrit un manuel top secret Per Ardua Libertas, la Liberté à travers l’Adversité. Qui détaille comment se servir de tout ça et d’autres trucs. Le bouquin est notamment utilisé par les Américains pour se remettre à niveau quand ils rejoignent le conflit.

– Ils n’avaient pas encore inventé McGyver.

– Ils avaient un peu de retard. Cependant même le soldat bien préparé et équipé peut se faire prendre et finir prisonnier. Son objectif est alors de s’échapper. C’est même la consigne qui lui est donnée, l’idée étant que s’il réussit à se faire la belle, toutes les ressources que les Allemands mobiliseront pour lui remettre la main dessus seront autant qui ne serviront pas à mener activement la guerre.

– Il y a eu de fait quelques belles histoires d’évasion.

– Qui sont dans les tuyaux, d’ailleurs.

– Dans les tunnels, tu veux dire.

– C’est ça. Le MI9 va donc aussi travailler à des « fournitures » pour aider les prisonniers à mettre les voiles. Hutton élabore ainsi des colis, qui sont remis aux captifs par des organisations caritatives bidons mises en place par le MI9. Le MI9 choisit en effet de ne pas utiliser les colis de la Croix Rouge ou des familles, se disant que si les Allemands découvraient le pot-aux-roses, ils leur supprimeraient la possibilité d’en renvoyer. Des organisations sont ainsi créées de toutes pièces, localisées officiellement dans des bâtiments londoniens rasés par les bombardements. Pour tester le système, des colis parfaitement normaux sont envoyés avec une carte de retour à remplir par le prisonnier pour bien certifier qu’il a reçu les différents éléments.

– Et si ça passe ?

– Alors les prochains envois sont moins innocents. Le MI9 fait passer des cartes, des devises, et des documents d’identité dissimulés dans des disques ou des plateaux de jeux. Dont des éditions spéciales du Monopoly spécialement produites par le détenteur de la licence au Royaume-Uni.

– Tu veux dire que pendant un temps on a réellement pu utiliser des billets de Monopoly ?

– En quelque sorte. Les aviateurs sont formés à des techniques de communication cryptées pour pouvoir échanger des messages cachés dans leurs lettres, ce qui permet en retour de les prévenir quand un colis spécial leur est destiné. Par ailleurs, pour garder le secret, chaque camp de prisonniers avait un « comité évasion », qui se chargeait de récupérer les accessoires avant de brûler leur contenant et de planquer les outils. La plupart des prisonniers n’avaient aucune idée de la façon dont ces derniers leur arrivaient.

– Toute une organisation.

– Promis on y reviendra. Côté communication, on franchit une étape grâce aux Américains. A partir de 42, Hutton « met au jus » son homologue américain Robley Winfrey, en charge de la MIS-X.

– Une unité de mutants ?

– Non, malheureusement pas, c’est la section Military Intelligence Service – Escape and Evasion Section. Me demande pas comment ça donne X. Winfrey fait passer des pièces de radio dans des plateaux de crib (cribbage), un jeu. Puis quand les gardiens repèrent la manœuvre, il les planque dans des battes de base-ball.

– Je suis pas sûr que donner des battes de base-ball à des prisonniers soit une bonne idée, de base.

– Ah mais la Convention de Genève leur donne le droit à de l’exercice sportif. De la même façon, elle prévoit que les prisonniers de guerre puissent disposer d’uniformes neufs quand de nouveaux modèles sont produits. Hutton dessine donc des modèles aussi proches que possibles de ceux des Allemands. Et pour reproduire les décorations et même médailles, ces uniformes étaient remis dans des paquets tenus par des fils de métal et avec des rubans de couleurs.

– Commande ton uniforme allemand par correspondance. Dans le premier numéro, un patron et une croix de fer.

– C’est ça. Il y a aussi des couvertures avec des patrons pour en faire des manteaux et pantalons imprimés dessus, et des encres spéciales qui n’apparaissaient qu’au lavage. Et enfin des stylos-plumes avec des cartouches d’encre qui sont en fait des teintures pour vêtements.

– C’est génial.

– Sachant que c’est une course permanente, puisqu’avec les tentatives et évasions réussies qui se multiplient les Allemands sont tout le temps sur la brèche. En 1945, ils ont globalement fini par percer tous les moyens de faire passer des outils dans les colis, sauf les boites de Monopoly.

« Ach, ils se sont encore trompés, il n’y a que des cartes chance. »

Autant d’équipements très appréciés des pilotes et prisonniers. Pendant le conflit 35 000 prisonniers alliés s’évadent, dont 1 500 qui réussissent à rejoindre la Grande-Bretagne tandis que les autres mobilisent des ressources non négligeables pour leur (re)capture.

– Bien joué M. Hutton.

– Ca se gâte un peu pour lui par la suite. Après la guerre, il publie un livre pour raconter son histoire, mais même en prenant des précautions pour ne rien révéler qui n’ait pas déjà été publié, le gouvernement fait tout pour empêcher la publication pendant plus de dix ans. Jusqu’à en sortir une version lourdement caviardée sous un autre nom. Au final, Hutton réussit à faire publier son manuscrit sous le titre Official Secret en 1960.

– Mais tu m’as parlé de quelqu’un d’autre, non ?

– Tout à fait. Charles Fraser Smith. Il est né en 1904, et mène une carrière d’inventeur bidouilleur, en exerçant des métiers divers, y compris celui de missionnaire au Maghreb. En 1939, il est à Leeds, et fait un sermon/exposé sur les vertus de la roublardise, à partir notamment de son expérience au Maroc. Il se trouve que deux officiers y assistent. Smith reçoit peu de temps après une proposition de poste au département textile et vêtement du ministère de l’Approvisionnement.

– Euh…ok ?

– C’est une couverture.

– Textile.

– Charles Smith reçoit en fait la mission de concevoir des équipements pour les agents du SOE, le Special Operations Executive, un service créé en 1940 pour mener des opérations d’espionnage et sabotage en Europe. Son premier boulot consiste à contrefaire des uniformes espagnols pour une opération du SOE en Espagne, dont l’objectif est de s’assurer qu’elle resterait neutre. Il réussit à nouer des contrats avec 300 entreprises locales pour les confectionner, sans qu’aucune n’ait la moindre idée du plan global. Mais l’opération est annulée.

– Bien la peine.

– Il s’en remet. En 1943, on lui commande un conteneur en alu susceptible de contenir un corps humain et de la glace carbonique pour le préserver, dans le cadre de l’opération d’intox Mincemeat pour faire croire au débarquement en Grèce plutôt qu’en Sicile. Smith développe par ailleurs les cartouches de gaz sous pression pour gonfler les gilets de sauvetage. Mais surtout, il se lance frénétiquement dans la conception d’accessoires pour les espions de sa majesté. Un véritable petit bazar aux gadgets. Indépendamment d’Hutton il met lui aussi au point un bouton-boussole et la scie gigli camouflée en lacet. Mais aussi des stylos, flasques, et blaireaux (pour la barbe) munis de caches pour y mettre des pellicules, des messages, et des cartes. Des balles de golf avec des boussoles. Des crayons de papier qui contiennent des cartes. Ainsi qu’un stylo qui tire des cartouches de gaz lacrymo et un appareil photo miniature planqué dans un briquet.

Ceci n’est vraiment pas une pipe.

– On ne l‘arrête plus.

– Son laboratoire, la Station 9, met au point, entre autres, un pistolet avec silencieux (welrod), des mini sous-marins, une moto pliante, et un mini pistolet à un coup camouflé dans un stylo. Ainsi que diverses armes, explosifs, fumigènes, et autres trucs. Ou encore un sac en matière plastique à mettre dans le réservoir d’un véhicule, qui se dissout à la chaleur et ruine le moteur. Ou une autre forme de mini-bombe à retardement pour faire la même chose.

Pour tirer un petit coup rapide.

– On est dans un film là.

– Tu ne crois pas si bien dire. Smith appelle ses inventions des accessoires Q…

– Ah, c’est pour ça les légendes de photos tendancieuses.

– Je ne vois pas de quoi tu parles. Le Q, c’est en référence aux bateaux Q de la première guerre, des bâtiments civils armés pour mener des embuscades contre des sous-marins allemands. Or qui est au courant du travail de Smith parce qu’il travaille lui-aussi pour les services secrets ?

– Euh…je…

– Ian Fleming ! Le cousin de Christopher Lee, mais surtout le père de James Bond. James Bond, Q, tu vois le rapport ?

– J’en vois plusieurs, même, mais oui.

– Bon, pour des raisons logistiques beaucoup des inventions de Smith n’ont jamais été déployées, mais quand même, il nous a laissé une belle liste d’accessoires.

Charles Fraser Smith, ici aux commandes de son tank.

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