Fraude d’une nuit d’été

Fraude d’une nuit d’été

– Sam, mon vieux, je sais que plus rien ne devrait me surprendre depuis le temps, mais je ne te cache pas une certaine forme de stupeur.

– T’as toujours été impressionnable.

– Admettons, mais tout de même.

– Tout de même quoi ?

– Ecoute, je sais que je vais le regretter mais tant pis, la tentation est trop forte. Est-ce que tu peux m’expliquer ce que tu fous en collant au milieu du salon avec un crâne dans la main ?

Je vous jure que ça surprend un peu.

– Je répète.

– Tu répètes quoi ?

– HELAS ! PAUVRE YORICK ! JE L’AI CONNU, HORATIO. C’ETAIT UN GARÇON D’UNE VERVE INFINIE, D’UNE FANTAISIE EXQUISE…  

– Non mais ça ne va pas de brailler comme ça, non ?

– Je ne braille pas, je déclame.

– Tu déclames vachement fort.

– Ben c’est du Shakespeare, pas les contes de Perrault, quoi.

– Les contes de Perrault sont plutôt plus effrayants que Hamlet, mais je te concède qu’on les beugle rarement à l’oreille des mômes. Et pourquoi tu bram… tu déclames du Shakespeare ?

– C’est pour mon association de théâtre.

– Les Baladins Folâtres ?

– Oui.

– Dieu nous garde.

– Moque-toi. On va jouer Hamlet à la salle polyvalente Pablo Neruda. Y aura l’adjoint au maire en charge de la culture et tout.

– Oh, chouette. Et il y a un pot de prévu, après ?

– Ben oui, pourqu…

– Un repas, peut-être ?

– Probablement mais…

– Bon, je préparerai une omelette.

– C’est gentil mais pourqu…

– On ne fait pas d’Hamlet sans casser des œufs, tu le sais bien.

– … Tu viens de claquer dix lignes de texte juste pour avoir le plaisir de la placer, celle-ci, c’est ça ?

– Non seulement je suis imperméable à la honte mais je te rappelle que Hugo disait « Shakespeare ? Quel vilain nom. On croirait entendre mourir un auvergnat. ». Mais cela dit, bravo, jouer la pièce d’un escroc notoire, c’est courageux.

– Attends, quoi ? Shakespeare, un escroc ?

– Parfaitement.

– T’es gonflé, je sais qu’il est anglais, le Barde d’Avon, et je sais ce que tu penses des Bardes en  jeu de rôle, mais quand même : littérairement parlant, ça envoie du pâté.

– Onques ne le conteste. Mais il a fraudé en beauté, ton cher William.

– Il a fraudé ? Il a fraudé qui ?

– Sa Majesté. Enfin le fisc, mais c’est tout comme. Il a fait ce que fait n’importe quel Al Capone de bas étage, quoi.

– Mais non ?

– Oh si. Il a beau être à peu près aussi intouchable que Mozart pour les Autrichiens, les archives sont formelles : Shakespeare a joyeusement tripatouillé ses déclarations d’impôt tel un vulgaire Cahuzac.

– Raconte.

– Le gag avec Shakespeare, c’est qu’en dépit de sa célébrité, il reste un paquet de zones d’ombre autour de lui.  Il n’y a pas de mystère sur la date et sur le lieu de sa naissance. Tu connais sa phrase célèbre : « le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous n’y sont que des acteurs, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles » ? Bon ben lui, il entre en scène en 1564 à Stratford-sur-Avon, en plein centre de l’Angleterre.

– Au début du règne d’Elisabeth 1ère.

– Exactement. On sait aussi qu’il a vu le jour dans une famille plutôt aisée, mais que son gantier de père a eu des revers de fortune assez sérieux. On sait enfin qu’il a été marié très jeune avec une certaine Anne Hathaway, à 18 ans, pour l’excellente raison qu’il venait de la mettre un tout petit peu en cloque d’une future petite Susanna.

Non, pas cette Anne Hathaway là.

– Et ensuite ?

– Ben mystère et boule de gomme pendant sept ans : il disparaît.

– En laissant sa femme enceinte ? Classe.

– A sa décharge, il disparaît des archives, pas forcément de la vie de son épouse – on n’en sait tout simplement rien, mais Anna a eu des jumeaux l’année suivante, ce qui tendrait à prouver qu’il était toujours dans le secteur. On le retrouve bien plus tard à Londres, en 1592, à un moment où il est déjà bien installé dans le petit monde du théâtre londonien.

– Le temps du théâtre élisabéthain.

– Exactement. Et on connait la suite : en quelques années, Shakespeare s’impose comme l’étoile roi de la scène londonienne et surtout du Globe, ce grand théâtre rond avec ses gradins de bois et cette devise célèbre : « le monde entier est un théâtre ». 

– Il y tenait, dis donc, à cette idée.

– Et il la met en pratique dans son œuvre : en 20 ans, de 1591 à 1611, il en écrit l’essentiel et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est entrée dans l’histoire de la littérature. Othello, Hamlet, Richard III, Le songe d’une nuit d’été, Macbeth et j’en passe : Shakespeare était une légende bien avant sa mort, en 1616. Et si ça ne l’a pas rendu richissime, il s’est tout de même retrouvé franchement aisé. La preuve, c’est que lorsqu’il retourne s’installer à Stratford-sur-Avon onze ans après l’avoir quitté, il rachète en quelques mois les dettes de son père, et même des terres pour étendre son domaine.

– Ce qui se comprend. 

– Oh oui. Il les défend fermement, aussi : on sait depuis belle lurette que le grand Shakespeare avait tout clôturé pour empêcher le bétail des voisins de venir lui bouffer son gazon, et on sait aussi qu’il n’hésitait pas à chasser à grands coups de pompe dans le train les audacieux qui tentaient d’y faire pousser quelques salades en douce.

– Teigneux.

– Ben disons que c’est l’autre Shakespeare. Pas le génie du théâtre mais l’homme d’affaires. Pas le poète mais le prêteur sur gage, le propriétaire un peu chicaneur et bien près de ses sous. Le genre qui note bien méthodiquement tout ce qu’on lui doit, à quel taux et jusqu’à quelle date.

– Il a connu sa part de pauvreté, on peut comprendre.

– Moui mais quand même, ça fait un peu tache d’imaginer le grand auteur occupé à compter chaque penny, chaque pound et chaque shilling au lieu d’écrire une nouvelle pièce immortelle, mais le fait est là : le grand homme est réputé pour être rude en affaires. Et puis il lui arrive de se comporter comme un bel enfoiré, aussi.

– Du genre ?

– D’après une étude de 2013, publiée par des chercheurs gallois, Shakespeare avait tendance à spéculer sur le grain qu’il achetait en quantité à la belle saison, avant de le revendre au prix fort à la mauvaise saison.

– Outch. On en a pendu pour moins que ça.

– Oui, ce genre de pratiques « d’affameur », comme on disait en France à la Révolution, ça n’a jamais tellement eu la cote, surtout par temps de disette.

Pour ce qui est des sanctions, on ne dit pas qu’on a des solutions, mais on a des propositions.

– Et elles étaient fréquentes, les disettes ?

– Plutôt, oui. L’Europe est alors au beau milieu du PAG.

– Du pardon ?

– Du Petit Âge Glaciaire. L’hiver, il gèle à pierre fendre – la Tamise va même geler en 1607. Les étés, eux, sont pourris de chez pourri, avec à la clé des récoltes lamentables.

– Et lui, il spécule.

– Oui et ça lui a d’ailleurs valu un procès en 1598, procès dont on ne connaît pas l’issue.

– Ses adversaires ont peut-être fait machine arrière.

– J’en doute, mais c’est poss…

– Ce ne serait pas idiot, note.

– Pourquoi… ?

– Ben comment veux-tu qu’il spécule s’ils reculent ? 

– Ta réputation est déjà en ruine mais tout de même, Sam. Il y a peut-être un jugement dernier, tu sais.

– Je me faufilerai pendant que Saint Pierre t’alpaguera pour cette histoire d’Hamlet. Mais bref : ce n’est pas de la fraude fiscale, ça.

– J’y viens. Il se trouve que les mêmes chercheurs gallois ont trouvé autre chose qui noircit encore un peu le tableau. Non seulement Shakespeare avait des pratiques commerciales…

– … de gros entchuléééééé…

– … douteuses, mais il n’y a plus guère de doutes sur le fait qu’il ne payait pas ses impôts, et que c’est arrivé plusieurs années de suite.

– Ah ben BRAVO.

– Les chercheurs ont analysé des parchemins de la fin des années 1590.

– Les pauvres.

Déjà, des archives fiscales, on va pas se mentir, ça ne fait pas rêver. Mais des VIEILLES archives fiscales ? Anglaises ?

– C’est leur métier. Dans ce qui ressemble aux premiers registres fiscaux dignes de ce nom, voilà-t-il pas qu’ils ont constaté que les percepteurs d’Elisabeth gardaient la trace d’une taxe qui rappelle un peu notre impôt sur le revenu.

– Proportionnelle à la fortune du contribuable William Shakespeare, donc. 

– Exactement. Et ce qu’il en ressort, c’est une petite notule en face des revenus estimés de William Shakespeare, un terme latin : affidavit. Un tout petit mot qui signifie dans ce contexte précis que l’auteur du rapport n’a pas réussi à récupérer le flouze. L’oseille. La thune, le pognon, les brouzoufs.

– Un cas de phobie administrative ?

– Mon cul, Sam, tu m’entends ? Mon cul. Shakespeare n’a pas vraiment d’excuses. Entre 1596 et 1599, il n’est pas franchement désargenté, c’est même plutôt le contraire. Il est célèbre, la reine l’a repéré et il a même personnellement joué devant elle, le jour de Noël 1597. Il est aussi suffisamment riche pour avoir racheté la plus jolie maison de Stratford-sur-Avon.

– Il a fraudé le Trésor l’année où il se paye une nouvelle baraque ?

– Pas mal, hein ? Mais c’est même mieux : 1598, c’est l’année de son fameux procès pour avoir voulu jouer sur le prix du blé. Et pour spéculer, il faut par définition avoir les moyens d’acheter des stocks…

– Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

– Difficile à dire, d’autant que les chercheurs n’ont pas réussi à mettre la main sur le résultat des poursuites que les agents royaux ont engagé contre lui pour fraude fiscale.

– On ne peut pas écarter l’idée qu’il ait été de bonne foi ?

– Disons qu’il vivait en partie à Londres et en partie à Stratford-sur-Avon, ce qui ne devait pas lui simplifier la vie au moment de déclarer ses revenus. Mais franchement, ça parait gros et il est plus que probable que Shakespeare ait carotté Sa Majesté de quelques sous en toute connaissance de cause.   

– Payer ses taxes ou ne pas payer ses taxes, là est la question.

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