La face cachée

La face cachée

– Bon là écoute, je ne vais pas te mentir, je suis à deux doigts de me décourager.

– Allons bon, y’avait longtemps. C’est quoi cette fois ?

– Excuse-moi de tenir à cœur ma petite mission. Moi je suis attaché au fait d’apporter un minimum de soin à cet exercice qui consiste à ne plutôt relayer en direction de mes prochains que des informations un minimum sérieuses et établies.

– Ah, ça. Où est le problème ? Moi je dirais que tu t’en sors bien.

– Tu dis ça parce que tu m’aimes bien.

– Non.

– Si, c’est l’amitié.

– Alors vraiment pas. Je t’assure. Ce jugement n’est pas absolument pas influencé par une quelconque forme de sympathie personnelle.

– Merci, ça me fait chaud au cœur.

– Tu m’en vois navré.

– Je ne parlais pas de moi, cela dit. Admettons qu’on ne s’en sorte pas trop mal, on ne peut pas généraliser le constat. De nos jours si tu veux t’informer un peu, c’est un véritable exercice de slalom pour éviter les inventions les plus aberrantes. C’est à croire que « fiable » devient une catégorie parmi d’autres, franchement.

– Sois pas si…

– Et tu vois, je voudrais dire que ça s’est aggravé depuis la pandémie.

– Ah oui, ça s’est aggravé.

– Oui, mais enfin c’était déjà bien parti, et y’a aucune raison que les choses s’arrangent quand on sera débarrassé de cette cochonnerie.

– Fake news !

– Voilà, exactement ce que je dis. En passant, pourquoi on ne dit plus tout simplement « mensonges », d’abord ?

– Vrai.

– Franchement, j’ai le désagréable et tenace sentiment que nous assistons à la naissance d’une ère pendant laquelle une contre-vérité un minimum bien fichue peut faire trois le tour du monde avant que qui que ce soit ait vraiment eu le temps de se demander si c’était ne serait-ce que vraisemblable.

– Alors j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

– Mon moral t’écoute avec la plus grande attention.

– La bonne nouvelle, c’est que non, nous ne vivons pas l’apparition de ce phénomène. La mauvaise nouvelle, c’est que ce n’est pas forcément une bonne nouvelle.

– C’est tout ce que tu as trouvé ?

– Non, je veux dire que ce que tu décris n’est pas nouveau. Evidemment chaque génération voit midi à sa porte, et je ne vais pas contester qu’Internet permet des vitesses de circulation jamais connues. Mais le média de masse récent qui diffuse plus vite que jamais auparavant et permet sans qu’on le voie venir de répandre un énorme canular au monde entier, parce qu’une bonne partie de la population se pose encore la question de savoir si c’est un canal d’information ou de divertissement, ça, ce n’est pas nouveau. Et ce qui est je pense le plus gros coup dans ce domaine ne date vraiment pas de ces dernières années.

– Non ? Donne-moi des indices.

– On va chercher à la croisée de l’information scientifique légitime et de la science-fiction.

– Ah, oui, d’accord, tu vas me parler du fameux coup d’Orson Wells et de la Guerre des Mondes à la radio en 1938. Alors tu sais, on a beaucoup exagéré la part des auditeurs qui y ont sincèrement cru, beaucoup n’étaient pas si crédules.

– Entièrement d’accord, pour ça que ce n’est pas ce à quoi je pense. Pis de toute façon les gens sérieux savent bien qu’Orson Wells est totalement surcoté.

– Je te laisse gérer le courrier sur ce coup.

– Oui oui.

Je suis à votre écoute.

– Bon, en attendant c’est raté.

– A moitié, le point de départ est bien aux Etats-Unis.

– Je cherche plus récent ?

– Ah non. Au contraire, ce dont je te parle est arrivé quasiment un siècle plus tôt.

– Oh ?!

– Oui, le très sérieux candidat au titre de plus grand canular médiatique auquel je pense date de 1835.

– J’imagine donc qu’on parle de presse écrite.

– Tout juste.

– C’est pas pour pinailler, mais à ce moment les journaux ne sont pas quand même pas à proprement parler une nouveauté. Tu as parlé d’un média récent.

– Heureusement que ce n’est pas pour pinailler.

– Dans le contexte, tu ne vas pas me reprocher de m’assurer de la solidité du moindre détail.

– D’accord. Les journaux eux-mêmes existent déjà depuis un petit moment, mais leur statut est encore flou. Je veux dire, qu’est-ce que le lecteur doit s’attendre à trouver dans une publication appelée journal ? De l’information, ou de la littérature ? Les frontières entre les deux sont encore floues. D’ailleurs à l’époque la presse était un plan de carrière tout à fait logique pour un écrivain, et les journalistes savaient écrire.

– Autre temps.

– En outre, les publications scientifiques et les récits d’expéditions et de découvertes étaient fréquents dans les journaux d’information. L’humanité était en plein processus d’exploration de la planète. Il y avait une assez grande perméabilité entre les récits fictionnels et scientifiques. Par ailleurs, le média presse était établi mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il ne développait pas de nouvelles formes.

– Par exemple ?

– Par exemple, au début des années 30, on trouve essentiellement à New York et dans les autres grandes villes du pays des journaux d’information qui se vendent 6 cents le numéro, et qui sont donc logiquement et très imaginativement appelés les 6 cents papers. Ce qui est un prix significatif pour une grande part de la population. Par conséquent ils ne s’adressent pas à tout le monde, au-delà des considérations sur le niveau d’alphabétisation général.

– Public restreint, circulation limitée.

– C’est ça. On parle donc essentiellement de deux catégories de publications : des journaux politiques publiés par des partis politiques, ou financiers destinés aux acteurs économiques. Ca va changer avec l’apparition de la presse à vapeur. Elle imprime des volumes importants pour un coût relativement réduit. Dans un contexte d’urbanisation galopante, cette innovation permet l’apparition d’un nouveau marché, plus populaire. Ce sont les one-penny paper, c’est-à-dire les journaux à un centime. Non seulement ce prix bien inférieur leur donne la possibilité d’une plus grande diffusion, mais en plus pour se financer ils ouvrent largement leurs pages à la publicité. Avec une approche…disons pas particulièrement pointilleuse.

– On peut faire de la réclame pour tout et surtout n’importe quoi ?

– Exactement. Le journal ne s’intéresse pas à la validité des arguments qui vantent tel ou tel produit miracle. C’est au lecteur de se faire son idée.

Franchement, la médecine a plutôt régressé depuis le 19e.

Le premier journal à 1 penny de New York est fondé en 1833 par un dénommé Benjamin Day. Il s’agit du New York Sun. En plus de disposer de presses à vapeur, il est le premier à recruter des vendeurs de rues, les paperboys ou newsboys. Tu sais, ces sympathiques gamins qui font de la retape en hurlant les gros titres.

– Je vois, ça me dit quelque chose.

– C’est dans ce contexte qu’un individu peu scrupuleux décide d’écrire l’histoire totalement bidon d’un voyage dans la Lune, et de la faire paraître comme un récit authentique. C’est ainsi que le Southern Litterary Messenger publie en juin 1835 L’Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaal. Où l’on apprend comment ce dernier a atteint notre satellite grâce à un ballon.

– Attends une minute, ça me dit quelque chose… C’est pas une histoire d’Edgar Allan Poe ça ?

– Si, exactement. C’est bien lui qui se dit que ce serait amusant de faire publier ce récit, évidemment totalement fictif, en le faisant passer pour vrai.

– Et donc, ça a eu un grand retentissement, l’histoire a fait le tour de la planète, on en a parlé dans le monde entier ?

– Ah non, pas du tout. La publication dans un petit magazine littéraire ne reçoit aucun écho significatif. En tant que canular, c’est plutôt un bide.

– Mais, je…

– Quelques semaines plus tard, le vendredi 21 août, le New York Sun publie un entrefilet qui annonce que pendant son expédition au cap de Bonne Espérance, l’astronome anglais John Herschel a réalisé des découvertes importantes grâce à son nouveau télescope.

– A savoir ?

– C’est tout, c’est l’entrefilet. Pour te donner un peu de contexte, John Herschel est une figure majeure de l’astronomie de l’époque. C’est un nom connu, d’autant qu’il est le fils de William Herschel, également astronome, qui doit la gloire au fait d’avoir découvert Uranus.

– The man who discovered Uranus.

– Ca t’amuse, hein ?

– Oui.

– Herschel junior a embarqué pour l’Afrique du Sud en 1834, afin d’y réaliser des travaux de cartographie du ciel austral. Un départ qui a été annoncé en grande pompe. Les quelques lignes du Sun le 21 août sont donc de nature à susciter de l’intérêt. Et de fait, la semaine suivante, le journal de New York se lance dans une série de publications extraordinaires.

– Un instant, j’enfile mes pantoufles et je m’installe dans le canapé. Alors, qu’avons-nous à la une ?

– Le journal s’est procuré en exclusivité un exemplaire du dernier numéro de l’Edimburgh Journal of Science, une revue scientifique reconnue, publiée comme son nom l’indique en Ecosse. Il détaille par le menu les découvertes d’Herschel. C’est un ensemble de 17 000 mots, que le Sun va publier sur six jours. Le 25 août, on nous raconte ainsi que John Herschel a installé dans son observatoire un télescope qui non seulement est le plus grand que le monde a jamais connu, avec un diamètre de 8 mètres, mais qui en plus repose sur une conception révolutionnaire, avec une seconde lentille d’un nouveau type. Autrement dit, il a les moyens de réaliser les observations les plus fines de l’histoire de l’astronomie.

– Par exemple ?

– Eh bien John Herschel est le premier à distinguer des planètes gravitant autour d’autres étoiles.

– Des exoplanètes ? Mais je croyais que…

– Tu croyais à tort, chut. Et pendant qu’il y était, ce brave John a également résolu ou corrigé tous les problèmes majeurs des mathématiques.

– Ah, rien que ça. Tu as des précisions ?

– Oui, genre tu vas comprendre si je te donne des détails ? Et puis franchement ce n’est pas le plus important. Ce n’est rien à côté de ce qu’il a vu sur la Lune.

– A savoir ?

– Pour l’apprendre il va falloir acheter le Sun demain.

– Je mets de côté des pièces d’un penny.

– Et tu fais bien. Au fil des jours qui suivent, les lecteurs découvrent l’ampleur proprement révolutionnaire des travaux de Herschel. Quand il a braqué son gros engin vers la Lune…

– Vraiment ?

– Tu vois le mal partout. Herschel, lui, il aperçoit sur la Lune des étendues d’eau. Et de la végétation.

– Hein ?!

– Mais oui ! La liste des découvertes grossit chaque jour, c’est incroyable. Herschel recense 38 espèces d’arbres, et le double de plantes. Puis des animaux ! Il distingue des troupeaux de quadrupèdes semblables à des bisons, des forêts, des chèvres bleues cornues, de petits rennes, des mini-zèbres. Et des castors bipèdes qui vivent dans des huttes et maîtrisent le feu. Soit 9 espèces de mammifères et 9 d’ovipares.

– Je…

– Tu n’as encore rien vu ! Herschel, lui, a gardé sa nouvelle la plus tonitruante pour le 4e jour de la publication : Vespertilio-homo !

– Qu’est-ce que c’est ?

– Des humanoïdes d’environ 1m20, ailés, couverts de poils, volants. D’où leur nom de Vespertilio-homo, soit hommes chauves-souris.

Ici avec des castors bipèdes, que vous aviez bien sûr reconnus.

– Des hommes chauves-souris sur la Lune ?!

Vous connaissez le taux de criminalité sur la Lune ? 0%. Pas une coïncidence.

– Mais oui ! Le 5e jour, c’est le récit de l’observation d’un grand temple en saphir poli, puis le 6e d’un ordre supérieur de vespertilio-homo vivant à proximité, plus grands et manifestement révérés par les autres. Les derniers individus observés sont encore plus remarquables et beaux, au point d’être comparés à des anges. Malheureusement les observations doivent alors cesser parce que suite à une mauvaise manipulation, les rayons du soleil concentrés par la lentille ont brûlé une partie de l’observatoire.

– Ok. Est-ce qu’on peut…est-ce qu’à ce stade on peut poser qu’il n’y a pas de castors géants bipèdes et d’hommes volants sur la Lune ?

– On peut. A regret.

Si, franchement.

– Bien. Et alors, quelle est la réception ?

– Cette fois, l’écho est énorme. Tous les témoignages de l’époque l’attestent. Les publications  du Sun sont reprises par d’autres journaux de New York. Sachant que le seul Sun diffuse au total 100 000 exemplaires de ses 6 numéros. A l’époque, New York compte 300 000 habitants. Les récits et chroniques confirment que tout le monde en parle. Et même s’il est à la fois nécessaire et difficile de faire la distinction entre en parler et y croire, il semble que beaucoup ont de bonne foi cru au moins à la possibilité de sa véracité. Ca ne paraissait pas en dehors du domaine du possible. En outre ça venait en principe d’un journal scientifique tout à fait sérieux.

– C’est vrai… C’est vrai ?

– On va y revenir. Pour te donner un exemple, Poe, qui pourtant pense que le Sun lui a piqué son « idée », raconte dix ans plus tard que 9 personnes sur 10 y croyaient, y compris des professeurs et universitaires. William Griggs, qui a écrit un livre sur le sujet dès 1852, en se basant donc sur de nombreux témoignages, fait état de quelques sceptiques, mais souligne la disposition générale du public à y croire. Il mentionne même des témoignages spontanés de personnes venant corroborer le récit, par exemple en rapportant l’histoire d’un pasteur qui racontait à la foule rassemblée devant le Sun pour discuter de l’affaire qu’il avait vu Herschel embarquer son immense télescope quand il était à Londres. Ou d’autres qui confirmaient la publication parce qu’ils possédaient également des exemplaires de l’Edimburgh Journal of Science en question.

– C’est possible qu’on ait surtout retenu les gens qui y ont cru, non ?

– Oui, néanmoins le retentissement de la nouvelle est incontestable. Quelques jours après les publications du Sun, la plupart des autres journaux du reste des Etats-Unis en font état. A la fin du mois de septembre, la nouvelle atteint l’Europe, et est massivement relayée. Pour en attester, chez nous, le grand savant François Arago prend la parole devant l’Académie des Sciences pour démentir ces informations.

– Quand même.

– Oui, mais c’est bien la preuve de l’écho. Et cela alors même que les soupçons voire accusations de canular ont commencé à peine la publication du récit terminée. Dès le 31 août, le principal concurrent du Sun sur le segment des journaux populaires bon marché, le New York Herald, publie un article pour expliquer (démonter) le canular.

– Réaction du Sun ?

– Il reconnaît le 1er septembre que certains autres journaux considèrent qu’il s’agit d’un faux. Mais ajoute que c’est parce qu’ils ne peuvent pas appréhender l’ampleur de ces découvertes. Et puis il joue l’innocence : si jamais c’était un canular, il viendrait d’Europe et notre brave journal new-yorkais en serait la première victime.

– Il convainc ?

– Une étude des archives des journaux de New York de l’époque montre que les positions étaient partagées. A peu près la moitié des titres émettait des doutes, les autres accordant du crédit à l’histoire. Ce qui va se retrouver dans les journaux du reste des Etats-Unis, en fonction des premiers titres new-yorkais qu’ils ont reçus.

– Est-ce que c’est à moitié une bonne nouvelle, ou complètement une mauvaise ?

– Tu es trop dur. Encore une fois, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Ce n’est pas impossible. De toute façon le Sun s’en fiche.

– Ses ventes explosent ?

– Il n’est pas certain qu’il y ait eu un tel effet de ce point de vue, notamment parce que les autres journaux reprennent rapidement le récit dans leurs pages, mais en termes de notoriété c’est incontestable. En plus, le Sun publie dès le 31 août la série d’articles dans un recueil, au prix d’un shilling. Pour le coup il se vend très bien. Le Sun propose aussi des lithographies des illustrations, qui cartonnent également.

Si vous trouvez ça dans un grenier, ça vaut des sous.

En tout état de cause, le mouvement est lancé. Même le Standard reconnaît un mois plus tard que ce qu’il appelle un canular bénéficie d’une large circulation mondiale. Et ce même par exemple à Edimbourg, où on est pourtant bien placé pour savoir ce qu’il en est.

– Ah, on y vient. Alors, oui, c’est quoi cette histoire avec l’Edimburgh Journal of Science ?

– Eh bien c’est un journal scientifique tout ce qu’il y a de plus sérieux. Qui en 1833 a fusionné avec une autre publication basée à Londres, et n’existe plus en tant que tel depuis.

– Pour le dire autrement ça fait deux ans qu’il ne paraît plus.

– C’est ça. Cependant à l’époque les journaux scientifiques européens restent difficiles d’accès en Amérique, par conséquent la nouvelle n’est manifestement pas connue de tous, a fortiori dans le grand public. En outre, il faut compter plusieurs semaines, au moins, pour qu’une publication traverse l’Atlantique. Quand le Sun explique qu’il tient son exemplaire d’un médecin écossais qui est venu directement à New York, c’est crédible et de toute façon on ne peut pas faire de vérifications. En plus, les articles du Sun sont convaincants.

– C’est-à-dire ?

– Ils sont écrits dans un style savant, avec des références qui font suffisamment sérieux pour emporter la conviction. C’est d’ailleurs un argument qui va à l’encontre d’un canular : pour certains, un canard bon marché comme le Sun ne pourrait pas se payer la plume d’un vrai scientifique pour écrire un faux aussi bien fichu. Un autre élément qui joue, c’est le complexe américain.

– C’est-à-dire ?

– Aussi singulier que ça puisse paraître aujourd’hui, les Etats-Unis font un petit complexe d’infériorité intellectuelle vis-à-vis du Vieux Monde. Ils se considèrent comme moins intelligents.

Mais non, allons.

Si donc ça leur paraît incroyable, c’est peut-être parce qu’ils ne comprennent pas.

– L’argument d’autorité.

– Exactement. Et dans un deuxième temps, les journaux qui pointent les preuves de la supercherie, par exemple l’idée d’un télescope de 8 m de diamètre, chose qui n’existera pas avant 2001, ou tout simplement le fait qu’Herschel n’a jamais publié ça dans un journal qui a cessé de paraître, ne critiquent pas le Sun. Au contraire.

– Comment ça au contraire ? C’est un mensonge patenté !

– C’est un exercice très réussi. Une belle fiction. Les concurrents ont plutôt tendance à souligner la qualité de la chose. Il faut garder à l’esprit qu’à l’époque le statut des journaux et des nouvelles n’est pas encore bien établi pour beaucoup de lecteurs. On lit autant un journal pour jouir d’une lecture plaisante que de nouvelles fiables, la réalité et la fiction sont encore souvent mêlées. La série du Sun est d’ailleurs considérée à la fois comme l’un des plus grands canulars de l’histoire de médias, le premier à cette échelle, et une des premières publications de science-fiction.

– Je suis évidemment pour la diffusion de la s-f, mais j’hésite quand même à parler de belle innovation.

– C’est a minima la rencontre d’un certain nombre de facteurs historiques. Ca n’aurait pas pu se produire avant. C’est la première démonstration de la capacité de la presse imprimée, premier média de masse, à diffuser rapidement et au monde entier une information.

– En l’occurrence, une fausse information.

– Certes. Mais ce n’est pas le canular qui a permis la grande diffusion du Sun, c’est la grande diffusion du Sun qui a permis le succès du canular.

– Mais pourquoi ils ont fait ça ? C’est un écrivain frustré qui a voulu se lancer, c’est uniquement pour vendre du papier ?

– Le véritable auteur est Richard Adams Locke. Il est recruté par Benjamin Day, fondateur et patron du Sun, quelques mois auparavant. Ce sont les deux seuls employés permanents du journal. Il est évident que Day a vu l’intérêt commercial, mais Locke avait une autre motivation.

– Dis-m’en plus.

– Il vient d’une famille de la haute société anglaise. Il est cultivé et lettré, il réussit donc à écrire dans un style qui peut passer pour celui d’une étude scientifique légitime. Il reconnaît être l’auteur du canular lunaire dès 1836, et explique quelques années plus tard qu’il s’agissait d’une satire visant à ridiculiser l’influence de la religion sur la science.

– De la religion ? J’ai raté un truc là.

– A l’époque, le débat scientifique sur la possibilité d’une vie sur la Lune n’est pas encore définitivement tranché, même si la majorité des spécialistes est plutôt sceptique, notamment parce qu’un nombre croissant d’observations pointent une manifeste absence d’atmosphère. William Herschel, le père, s’est prononcé pour la vie sélénite à l’époque, et dans les années 1820 il y a encore des professeurs qui publient pour soutenir cette hypothèse. En 1834, Herschel fils reprend dans un livre les arguments pour et contre, sans se positionner. Il se contente de dire que pour en avoir le cœur net il faut de meilleures observations, donc de meilleurs télescopes.

– De 8 mètres de diamètre, idéalement.

– Ce serait bien. En 1877 encore, notre ami Camille Flammarion, qui n’était même pas né en 1835 se dit encore partisan de la théorie de la pluralité des mondes.

– Qu’est-ce que c’est la pluralité des mondes ? Les univers parallèles ?

– Non, c’est une idée qui vient de la théologie naturelle. On est donc bien dans le domaine de la religion. L’idée est que si Dieu a créé la vie, alors la Création doit y être favorable. Il n’y a aucune raison logique que la Terre soit entourée de mondes stériles et déserts.

– C’est un peu ce qu’on appelle le paradoxe de Fermi aujourd’hui.

– Tu peux considérer que c’en est une prémisse, si tu veux.

– La figure la plus connue de ce courant est l’astronome écossais Thomas Dick, parce que toute cette histoire est un vaste calembour.

« Cher journal, aujourd’hui, après des mois de correspondance, j’ai proposé à Susan de lui envoyer une image de moi. Elle ne veut plus me parler. Encore une fois, je ne comprends pas. »

Dick a calculé que le système solaire devait logiquement abriter 21 894 974 404 480 habitants, attention c’est précis, dont 4,2 milliards sur la Lune.

– Soit beaucoup plus que sur Terre à l’époque.

– Alors que la Lune es un poil plus petite, oui. Toujours est-il que ses théories sont largement diffusées, et donnent donc du crédit à l’idée qu’il doit y avoir de la vie ailleurs, et pas loin. Si tu combines tous ces éléments, tu comprends pourquoi le New York Sun a réussi à diffuser dans le monde entier sa série d’articles, et à convaincre une part certainement non nulle de la population que c’était au moins plausible. Le Great Moon Hoax, comme on dit.

– En fait le premier grand canular médiatique vient de la volonté d’un gars de dénoncer l’influence d’une théorie fumeuse qui faisait croire un peu n’importe quoi, c’est ça ?

– Euh, oui. Je te laisse décider si ça a par conséquent bien marché ou pas du tout.

– Bon, au moins y’a pas eu mort d’homme.

– Non, mais il y a au moins une personne que ça a fini par sérieusement agacer.

– Qui ça ?

– John Herschel.

– Ah ben oui, c’est vrai.

– Au moment de la publication, il est toujours en train de cartographier le ciel austral en Afrique du sud. Il apprend la nouvelle à la fin de l’année 1835. Sa première réaction est amusée : « je crains que mes véritables résultats soient très modestes au regard de celles qui me font attribuées ». Deux ans plus tard, il raconte qu’il n’en peut plus de recevoir constamment des questions venues du monde entier sur ce canular ridicule.

– Quand l’astronome montre la lune, l’idiot pose des questions sur les hommes chauves-souris.

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