Une autre tournée

Une autre tournée

– Alors, ce Nouvel An ?

– Oh ben la routine. Restaurant de luxe, Folies-Bergères, Pigalle, cocaïne dans les trous de nez, soupe à l’oignon et au lit.

– Ah bon ?

 – Tu parles. Avec cette saloperie de pandémie, je me suis retrouvé tout seul. J’étais couché à minuit deux. J’ai dû réécouter trois fois les vœux du président pour essayer d’augmenter au moins un peu mon rythme cardiaque.

– La tournée des Grands-ducs, quoi.

– Ben non, justement.

– Je sais, chaton, c’était ironiqu…

– Non mais non. Dans les deux cas. Le coup de la virée dans les beaux quartiers et des bars à hôtesse où on te vend la coupe de champagne 300 balles, ça n’est pas DU TOUT ça, la tournée des Grands-Ducs.

– Ben si, enfin. La tournée des grands-ducs, c’est une virée où ça claque du flouze à qui mieux mieux dans des boites de luxe parisiennes avec de la drogue et des pu…

– … Des dames à l’affection négociable. Et non, ce n’est pas ça, la VRAIE tournée des grands-ducs.

– Allons bon.

– Parfaitement. C’est même un bien beau cas de renversement d’une expression, parce que la tournée des grands ducs, c’est la virée dans les bas-fonds. Du tourisme dans les lieux de perdition, comme il y a du tourisme de catastrophe aujourd’hui. Et ce n’est pas propre à Paris, on retrouve ce genre de bordée un peu partout dans toutes les grandes capitales, à commencer par la Grande Babylone.

– Ah oui, ça remonte à loin, quand m…

– Je te parle de Londres à la grande époque, quand des gars de la haute s’amusaient à chercher le grand frisson en se baladant du côté de Whitechapel au beau milieu de l’année 1888.

– Qu’est-ce qu’elle a de spécial, l’année 1888 ?

– Jack.

Le Jack ?

– Le Jack.

« Bouh. »

– Et il y avait des tordus pour jouer à se faire peur en allant volontairement se balader sur son terrain de chasse ?

– Oh ben il y avait peu de chances qu’on les confonde avec une des arpenteuses de pavés que le cher homme aimait à découper. Cette année-là, ça devient une vraie mode. Des petits branleurs à particule se promènent dans les rues où l’Eventreur a sévi, s’encanaillent dans les pubs du coin et taillent le bout de gras avec les amies des femmes assassinées – authentiques ou non, les copines – pour avoir les détails bien croustillants et bien sanguinolents. Et encore, c’est un cas extrême, mais le coup de la plongée nocturne dans les quartiers pauvres de Londres et des autres grandes villes anglaises ça fait bien soixante ans que ça dure, en 1888. Et ça a même un nom : les slumming parties, ou tournée des bouges. C’est le Londres de la crasse industrielle, des tanneries et des abattoirs et des taudis crasseux dont les débris débordent jusque sur bords d’une Tamise saturée par les saloperies qui dégueulent des égouts. Super coin pour un peu de tourisme canaille, non ?

– Enfin mais… Pourquoi ?

– Le frisson du danger et de l’interdit, c’est toujours plus agréable quand tu gardes toujours à l’esprit dans un coin de ta tête que tu vas pouvoir retrouver ta couette en plumes bien douillette au petit matin.

– De la misère et du crime vu comme un spectacle, quoi.

– En gros. Ce n’est pas neuf en soi : il suffit de plonger dans les pages des auteurs latins pour voir que la tournée des tavernes les plus infâmes de Suburre faisait partie du plaisir des jeunes patriciens. Rien que Juvénal – peut-être la plus belle langue de vipères de l’Antiquité avec Aristophane, si tu veux mon avis – en fait des caisses sur les orgies de sexe que s’y offrait Messaline, la femme de Claude. Mais disons qu’avec l’urbanisation galopante du 19e siècle, ça prend vite un caractère galopant. Se payer un petit tour dans les bas-quartiers devient une sorte de mode chez les riches désœuvrés. En 1821, ça devient même un carton en librairie, quand le journaliste anglais Pierce Egan publie le récit romancé mais réaliste de la balade de deux cousins, Tom et Jerry, dans les ruelles les plus mal famées de l’East End. Ça donne un bouquin pittoresque en diable, Life in London, qui crée un genre.

– Ils font quoi de leur soirée, Tom & Jerry ?

Il y a bien une histoire de spectacles avec des souris à poêle, mais non, pas eux.

– Ils se frottent à tout ce que le Londres underground compte de filles de joie, d’ivrognes, de macs, d’infirmes et de mendiants, parient sur des combats de chien, s’enjaillent dans les cabarets les plus sordides possible, visitent quelques soupes populaires, quelques fumeries d’opium plus ou moins infâmes… Et cassent des gueules à l’occasion dans des rixes qu’ils remportent évidemment haut la main.

– Vu qu’ils sont nobles et tout.

– Voilà, on n’imagine quand même pas une seconde que des gueux puissent l’emporter sur des gentlemen. Bref : sous couvert d’aller se frotter à la réalité des Londoniens les plus pauvres, ça devient une sorte de rite initiatique pour jeunes gens de la bonne société. Il faut l’avoir fait pour pouvoir te vanter de l’avoir fait. Revenir indemne d’une nuit dans les bas-fonds, c’est comme rentrer de ta première sortie au bordel : t’es un bonhomme, un vrai.

– Un foutu safari de la misère, oui.  

– Ah c’est lamentable à bien des égards, oui. Mais risqué, aussi.

– Vraiment ?

– Vraiment, au moins dans les premiers temps. Se balader avec ta montre en sautoir et ton veston bien taillé dans certaines rues de Londres au début du 19e, ça peut vite faire vilain. D’où le business que certains petits malins se font une joie de monter. Tu vois apparaître des guides au profil étonnant : des journalistes ou des flics, par exemple, ou des souteneurs qui jouent les accompagnateurs histoire de se faire quelques ronds au passage. Charles Dickens doit par exemple une bonne partie de sa très fine connaissance du Londres des miséreux à un policier du Yard, l’inspecteur Charles Field.

– Bon. Mais je n’ai toujours pas vu la queue d’un grand-duc.

« Et il n’y aucune chance que ça arrive, PERVERS »

– Pour ça, faut se tourner du côté de notre capitale à nous, entre la monarchie de Juillet, le Second Empire et la Belle-Epoque.

– J’imagine que les rupins de Paris et d’ailleurs n’avaient pas attendu les Londoniens pour s’encanailler.

– Oula non, d’autant que la parution des Mystères de Paris a replacé le vieux Paris des ruelles et des quartiers louches au beau milieu de la carte.

– Rappelle-moi, les Mystères de Paris… ?

– C’est un des feuilletons les plus fameux des années 1840, signé Eugène Sue. Ce bon Eugène était une sorte de dandy bourgeois qui se piquait d’écrire sur la bonne société, jusqu’au jour où son éditeur lui a proposé d’écrire plutôt sur le Paris du petit peuple, des truands et des miséreux. Il a commencé à contrecœur, mais la première série d’articles a été un tel tabac que l’ensemble a fini par former un énorme bouquin en dix volumes au succès invraisemblable, d’abord publié en feuilleton entre 1842 et 1843 dans le Journal des débats. Ça annonce les grands romans sociaux de la deuxième partie du 19e comme les Misérables, mais ça a surtout marqué l’imaginaire collectif en profondeur. D’un seul coup, on met à la Une des journaux tout un Paris dont personne ne voulait vraiment contempler l’existence jusque-là – celui des crève-la-faim, des arsouilles, des putes et des chourineurs, des bouclards, des caboulots et des guinguettes.

– De la crasse, de la castagne, du sexe et du sang.

« Nous, en faire des caisses ? Allons donc. »

– Exactement. Tout un petit monde que la bonne société faisait jusque-là mine d’ignorer en tordant le nez et se cachant les yeux, en écartant bien les doigts tout de même pour en apercevoir quelques détails bien sordides.

– Et je ne vois toujours aucun grand-duc à l’horizon.

– Et pourtant. Désolé pour le spoil : c’est précisément le rang du mystérieux et généreux héros des Mystères de Paris, Rodolphe, grand défenseur de la veuve et de l’orphelin devant l’Eternel. Après avoir laissé planer le doute pendant des semaines et des semaines, Sue apprend à ses lecteurs que son noble héros est un aristocrate germanique, héritier du très imaginaire Grand-Duché de Gerolstein. 

– Voilà notre grand-duc.

– Ah non.

– MAIS TU VIENS DE ME DIRE…

– Je viens te dire que le personnage de Rodolphe est un grand-duc, pas qu’il est à l’origine de l’expression. Ça vient plus tard, à un moment où le genre de virées londoniennes dont ja parlais est devenue presque routinière à Paris.

– C’est-à-dire ?

– Disons qu’avec le temps, les premiers parcours ont viré à l’esbroufe et à la truanderie de pacotille. A compter du Second Empire, le vieux Paris des ruelles et des passages étroits s’est réduit comme peau de chagrin, entre autres grâce ou à cause du baron Haussmann. Coup de pioche après coup de pioche, percée après percée, grand boulevard après grand boulevard, c’est tout un monde qui a disparu. Même dans les rares coins épargnés par les grands travaux, la Belle-Epoque a pris petit à petit ses aises en étouffant une partie des quartiers les plus tortueux de Paris. Dans ces coins-là, on est passé petit à petit du coupe-gorge au grand-guignol, avec son lot de malfrats en toc et de coureuses de rempart en carton-pâte. Pour te donner une idée, les serveurs de la bien-nommée taverne du Bagne, à Montmartre, portaient des costumes de forçats sans jamais avoir foute l’ombre d’un pied à Cayenne ou ailleurs.

Qu’on m’explique pourquoi ce merveilleux endroit a disparu.

– Et tu penses ramener un grand-duc dans l’équation à un moment ou tu comptes me promener encore longtemps, escroc ?

– Ah ça, ça date des années 1890.

– Et ça vient… ?

–  C’est à cause des Russes.

– A cause des… ? MAIS TU VAS ARRÊTER DE TOURNER AUTOUR DE LA LOCUTION OUI.

– Ça va, ça va, j’arrête. Les années 1890, ce sont celle de l’alliance russe : vingt ans après la branlée de 1870, la France a la brillante idée de se dire « HEY si on passait un deal avec un gros pays dans le dos de l’Allemagne, ça pourrait servir pour aller botter leurs gros culs de Prussiens à l’occasion ».

– Merci pour cette vision toute particulière des enjeux géopolitiques européens de la fin du 19e siècle, mais je ne vois toujours pas le rapport.

– En 1891, toute une tripotée de dignitaires, d’aristocrates et de diplomates russes débarquent à Paris dans la foulée de la signature de l’Alliance franco-russe, avec quelques figures de premier plan dans la bande comme le grand-duc Alexis, frère du tsar et grand noceur devant l’Eternel. Comme il faut bien l’occuper, lui et tous ces braves gens, le tourisme des bas-fonds s’institutionnaliserait presque.

– Pardon ? On crée un corps de fonctionnaires pour accompagner des aristocrates russes dans les quartiers chauds ?

– Pas loin. L’excellent et regretté historien Dominique Kalifa explique dans son bouquin Les Bas-Fonds que c’est aux patrons de la Sûreté – la police nationale d’aujourd’hui – qu’on confie le soin de guider ces messieurs à travers tout ce que la capitale compte de ruelles interlopes.

– Za vashe zdorovie !

– Voilà. A votre santé, c’est parti pour le grand frisson version sécurisé, avec des flics en civil un peu partout sur le parcours, soigneusement préparé pour éviter à toutes ces Altesses de vraies mauvaises rencontres dans les baltringues des recoins à remugles. On ramasse quelques indics et quelques repris de justice qui doivent un service aux pandores et on les bombarde figurants, histoire de faire couleur locale grâce à leurs gueules patibulaires. Et là, c’est parti, on part vers minuit du côté de la place Maubert ou de la contre-escarpe de Bastille – tiens, une escarpe au passage, c’est devenu un assassin en argot.

– OK, voilà pour ton histoire de grand-duc. Mais la tournée en elle-même, ça ressemble à quoi ?

– Le parcours typique démarre autour de minuit, à la sortie des théâtres. Une petite bande de joyeux fêtards se forme, composée d’une dizaine de compagnons de bamboche. Des hommes, souvent jeunes et cousus d’or, accompagnés de quelques-unes de leurs compagnes du moment – pas franchement officielles en général : demi-mondaines, comédiennes des boulevards, danseuses des Folies-Bergères comme la célèbre Odette Valéry…

Aaaah, Odette.

– Et ensuite ? 

– Ensuite, on s’enfonce dans une zone qui va du quartier Maubert à la Porte Saint-Martin et qui englobe tout le quartier des Halles, là où la capitale a en partie conservé le visage des siècles précédents. Enfin quand je dis visage… Ça tient plutôt de la gueule de cauchemar. Même enjolivé et touristifié, si tu me permets le néologisme, ça reste un quartier relativement dangereux. De la place Maubert aux quais de Seine, c’est le territoire des clochards, des mendiants et des ivrognes. Quand tu passes la Seine pour rejoindre le quartier Saint-Merri, autour de l’Hôtel de Ville, ce n’est pas mieux, au tournant du 19e siècle. C’est le quartier de la prostitution, et pas dans sa version luxe. Les Halles, ça n’est pas plus glorieux… Un groupe n’y risque pas grand-chose, surtout cornaqué par des guides qui connaissent leur affaire, mais je n’aurais pas aimé m’y balader tout seul.

– Quoi, costaud et plein d’initiative comme je te connais ?

– Mon pied au cul, il va être costaud aussi. Bref – ça, c’est pour le territoire couvert. Le programme, maintenant. C’est beau comme du théâtre classique, ça se fait en trois temps et en trois lieux. Première étape : le garni.

– Ils attaquent par une choucroute ?

– LE garni, patate. Au départ, c’est une chambre meublée, un garni, mais beaucoup sont en fait des galetas surpeuplés et bourrés de puces. Il y a aussi les asiles de nuit à trois sous, réservés aux plus pauvres. Pour l’achat d’une soupe ou d’un verre de mauvaise vinasse, on gagne le droit d’y coucher « à la corde », c’est-à-dire à même le sol, la tête appuyée contre une corde tendue au ras du parquet. Dans les plus grands asiles, tu peux multiplier cette tête par 250 clochards en haillons et mal lavés par la force des choses. Imagine l’ambiance l’hiver, quand tout est humide et que les rats, les poux et la vermine qui infestent tout ça s’en donnent à cœur joie.

– Attends, ils piquent un roupillon dans ce genre d’endroits, tes rupins ?

– Que non. Ils entrent, ils regardent, ils reniflent, et ils sortent en catastrophe avec les sinus explosés et la sensation horriblement satisfaisante de s’être payé un jeton dans la vraie vie des vrais miséreux. C’est délicieusement affreux, le spectacle de la détresse et du dénuement, tu vois ? On peut le déguiser de bien des choses, par exemple d’une préoccupation sociale affichée ou du souci de regarder la vie des métropoles surpeuplées en face, mais ça reste du bon gros voyeurisme à l’ancienne.

– C’est d’un glauque, bordel.

– Oh crois-tu. En tout cas, après cette bonne goulée de remugles, il faut se remettre. Après le monde des pauvres, on part donc pour le monde du crime – de pacotille, on l’a dit, mais tout de même.

– Et c’est quoi, l’adresse du monde du crime ?

– Les bals, les musettes, les cabarets… Tous les endroits où se mêlent les souteneurs, les filles, les gouapes, les arnaqueurs, les marlous et les arcans – les beaux mecs, quoi, la Grande Truanderie, les Apaches et les gibiers de Cayenne, tout ce que Paris compte de grands pendards et de petites arsouilles. Le bal des Gravilliers et celui de l’Alcazar sont réputés, comme le Point-du-Jour à Billancourt, quand on s’éloigne un peu du centre. Le genre d’endroits où les coups de surins peuvent partir vite certains soirs, mais nos grands-ducs sont assez encadrés pour ne pas risquer grand-chose.

– L’odeur du danger, mais sans le danger.

– En gros. La dernière étape, c’est les bars ou les restaurants de nuit, l’endroit où on vient se remettre de ses émotions préfabriquées autour de 5 heures du matin en se tapant une soupe à l’oignon au Chien qui fume, au Caveau, rue des Innocents ou à l’Ange Gabriel, là où démarre l’histoire de Casque d’Or – Amélie Elie de son vrai nom, chanteuse et fille de joie de son état, « une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiffée à la chien ! », pour citer le Petit Journal.  Sa vie est un roman – pas gai, le roman.

– C’est le film avec Signoret ?

– Oooooh oui.

– Tu nous raconteras la vraie Casque d’Or, un jour ?

– Oooooh oui.

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