Echappées belles

Echappées belles

– Dis, faut qu’on cause là.

– Ah, qu’est-ce que j’ai encore fait ?

– Tu sais que je me réveille souvent avec cette question. Au milieu de la nuit.

– Tu bois trop de café.

– Peut-être. Mais faut quand même qu’on cause. Figure-toi qu’on reçoit du courrier.

– Si c’est ça le problème, ce n’est rien qu’un changement d’adresse ne peut régler. Ou on fait exploser la boîte aux lettres.

– On fait expl…faut grandir au bout d’un moment, tu ne peux pas régler tous les problèmes avec des explosifs.

– Prouve-le.

– Non. On reçoit du courrier, et on va y répondre comme des personnes civilisées. Les gens nous reprochent de ne pas tenir nos promesses.

– Nous n’avions pas conscience du degré de dégradation de la situation laissée par nos prédécesseurs. Nous avons par ailleurs dû faire face à des évolutions aussi imprévisibles que défavorables du contexte international. Dans une telle situation, l’opposition a beau jeu de prétendre qu’elle aurait fait mieux. Les Français jugeront, et j’ai une totale confiance dans la clairvoyance de nos concitoyens.

– Du calme, on n’est pas encore au pouvoir.

– Les citoyens ne savent pas ce qu’ils perdent.

En attendant, ils remarquent que tu avais promis des suites et compléments, et qu’ils attendent toujours.

– On parle de quoi ?

– Des kits d’évasion pour les prisonniers de guerre de la Seconde Guerre, et de leur utilisation concrète. Il était question qu’on y revienne.

– Aaaah, je vois. Fort bien, exécutons-nous. A cette fin, j’ai une question pour toi : imaginons que tu sois en charge d’une école.

– Prions que ça n’arrive jamais.

– D’accord, mais imaginons. Tu sais, on met vraiment n’importe qui en charge du sujet ces temps-ci. Tu préfères regrouper tous les élèves turbulents dans la même classe, ou les répartir entre toutes ?

– Euh, ben, je… Soit on répand le problème, soit un créé une classe qui risque d’être super-pénible.

– C’est ça.

– J’en sais rien moi. Quel est le rapport, déjà ?

– Le rapport, c’est que la même question peut se poser pour les prisons et camps de prisonniers. Quand tu as des détenus remuants, tu peux choisir de tous les mettre au même endroit, pour qu’ils ne donnent pas d’idées à ceux qui sont plus calmes. En plus, bonus, c’est avec ce genre de méthode qu’on obtient les meilleurs films.

Le sommet du cinéma d’action des années 90. Essayez de nous faire changer d’avis.

– C’est quand même aussi le meilleur moyen d’avoir une prison qui ressemble plus à un lieu de court séjour, avec tous les rois de l’évasion qui travaillent de concert pour la transformer en passoire.

– Effectivement. C’est pour ça qu’elle doit être absolument hermétique. Il faut la sécurité maximale, des gardes infaillibles, un site conçu pour rendre toute tentative d’évasion vaine. Bref, Colditz.

 -Qu’est-ce que c’est ?

– Le château de Colditz. Un fort établi en surplomb de la rivière Mulde au 11ème siècle, dans le territoire de la Saxe actuelle, puis ravagé par un incendie au début du 16ème. Il est alors reconstruit dans le style Renaissance, et fait office de résidence de l’Electeur de Saxe, puis de gîte de chasse.

Oooooooh

Par la suite, le château est reconverti en asile psychiatrique, puis en sanatorium. En 1939, les Allemands en font un camp de transit, puis en novembre 1940 il devient l’Oflag IV-C, un camp de prisonniers.

Haaaaaaaa

Colditz est choisi pour accueillir les détenus les plus remuants et potentiellement problématiques. Non seulement il est muni d’enceintes, mais en plus il se situe en haut d’une colline, bordée par une rivière, et puis il se trouve à plusieurs centaines de bornes de toute frontière « amie » pour des prisonniers alliés, à commencer par celle de la Suisse.

Après vous pouvez aussi partir vers l’est, si vous voulez.

– Autrement dit, les pauvres gars qui finissent là-bas vont devoir prendre leur mal en patience en attendant la fin de la guerre.

– Eh ben non. Prenons un instant pour nous émerveiller devant les richesses extraordinaires de l’esprit humain, de l’aspiration universelle à la liberté inaliénable, ou de l’esprit de contradiction, parce qu’à vouloir être l’endroit dont on ne s’échappe pas, Colditz va connaître des démonstrations d’ingéniosité prodigieuses. Au point que tu peux trouver des sites dédiés qui recensent les évasions et tentatives. On ne va pas toutes les mentionner, mais il y en a quelques-unes qui méritent qu’on s’y arrête.

– Attends, je vais chercher de quoi prendre des notes.

– …

– Quoi ? J’ai rien fait de mal, mais…on sait jamais, ça peut servir.

– Bien sûr. Entre la fin 1940 et le printemps 1945, la capacité du camp était comprise entre 500 et 600 prisonniers. Dans un premier temps, leurs origines étaient variées, ainsi à l’été 41 on y retrouvait des Britanniques, Français, Néerlandais, Polonais, Belges, et Canadiens. A partir de mai 43, il accueille uniquement des officiers britanniques et américains. Le premier prisonnier à s’être fait la belle est un compatriote.

– Vive la France !

– Le 11 avril 1941, Alain Le Ray se planque dans la cour du château pendant un match de foot, puis prend la fuite pendant la nuit. Il réussit à rejoindre la France via la Suisse, et devient premier chef militaire du maquis du Vercors. Il ouvre le compteur, mais sans vouloir être désobligeant c’est une évasion assez classique et peu originale.

– Il faut bien commencer.

– Il est suivi par un Britannique, Anthony Allan. Il apprend que plusieurs matelas du camp doivent être transférés vers un autre. Le 8 mai 1941, parce que le 8 mai c’est férié on peut faire ce qu’on veut, il se cache donc dans un matelas, prévient les prisonniers qui sont chargés de le transporter qu’il sera « un peu plus lourd », puis se tire du camion qui le transporte avec un faux uniforme des jeunesses hitlériennes et des marks. Il arrive rive jusqu’à Vienne où il se rend parce qu’il n’a plus un rond et meurt de faim.

– Dommage.

– C’est l’occasion de préciser plusieurs choses. Par définition tous ceux qui ont réussi à quitter le château n’ont pas pour autant pu revenir à la maison, ce qu’on appelait faire un « home run ». Néanmoins il y a des tentatives tellement belles qu’elles méritent d’en parler. Ensuite, il ne s’agissait pas d’initiatives individuelles. Les différents plans et souhaits d’évasion étaient soumis à revue par les officiers supérieurs, avant approbation. Ils bénéficiaient alors de l’aval du comité d’évasion, et du soutien général. Enfin, les devises, uniformes, et autres accessoires transmis en contrebande aux prisonniers par les services secrets alliés ont été largement mis à profit. Les kits d’évasion de Christopher Hutton ont été utilisés dans 316 tentatives d’évasion du château de Colditz, pour lesquelles 32 prisonniers ont pu rentrer au pays.

– Ok. Candidat suivant.

– Il s’agit du lieutenant François Boulay. Le 1er juin1941, il se déguise en femme et se tire.

Allez, ça va bien, je rentre.

Alors qu’il arrive à proximité de la ville la plus proche, il laisse tomber sa montre. Une bonne âme le hèle pour le lui dire, mais lui se croit repéré et commence à courir. Ce qui alerte les gardiens et il se fait gauler.

– Tentative ratée, donc, mais il mérite une citation pour l’effort.

– Voilà. Il est suivi par Pierre Marie Jean-Baptiste Mairesse-Lebrun, lieutenant de cavalerie.

– C’est marrant, j’aurais presque pu deviner qu’il était dans la cavalerie.

– Comme Le Ray avant lui, et encore beaucoup après, Mairesse-Lebrun va profiter du fait que les prisonniers ont droit à de l’exercice physique. Initialement, les Allemands considéraient que la cour suffisait pour cela, mais les prisonniers officiers négocient et obtiennent que tout le monde puisse aller se dégourdir les jambes dans le parc du château. Ce dernier est aussi entouré d’un mur, donc ça reste une enceinte close, mais y’a plus de place.

– Ca se tient, et ça sent l’entourloupe.

– Exactement. Les gardiens aménagent donc un espace entouré de barbelés, lui-même dans le parc clos. Sécurité maximale, autrement dit.

– Quelque chose me dit que ça va pas suffire.

– Non. La difficulté quand on veut se tirer de Colditz, par exemple en profitant de la promenade/exercice, c’est que les gardiens comptent évidemment le nombre de prisonniers qui vont du château au parc, et recommencent l’opération au retour. Or si un évadé veut avoir une chance, son départ doit rester inaperçu aussi longtemps que possible. Il faut éviter que les recherches commencent dès le retour au château.

– Mais comment ?

– En grugeant pendant le comptage, et si possible au moment de l’appel nominatif qui est fait une fois de retour au château.

– Ca ne répond pas à ma question.

– Quand Mairesse-Lebrun décide de se faire la malle, un prisonnier belge, Verkest, se joint subrepticement au groupe quand il part pour le terrain d’exercice. Il est mince, et il s’accroche donc derrière un détenu plus costaud. Les autres détenus le recouvrent avec des couvertures et un manteau, puis deux d’entre eux soutiennent le tout au moment de partir.

« Allez, en rang pour se compter. »

Lebrun se planque dans un pavillon du parc pendant le trajet à l’occasion d’une diversion provoquée par les autres. Verkest sort alors, et comme ça, lors du comptage qui est effectué au moment de rentrer au château, le compte y est.

– On est effectivement à l’école là.

– Quand ses codétenus lui envoient un signal sonore depuis le château, Lebrun sort de sa cachette. Il porte des habits civils confectionnés avec des pyjamas. Il marche vers la gare, et arrivé sur place veut acheter un billet, mais avec un billet de banque périmé. Le chef de gare se méfie et l’emmène dans son bureau alors qu’il appelle le château. Lebrun tente de s’échapper à pied, est repris.

– Saperlipopette ![1]

– Il ne s’avoue pas vaincu, et retente sa chance le 2 juillet 41, toujours pendant une séance d’exercice. Lui et le lieutenant Pierre Odry courent vers la clôture au fond du parc, Odry lui fait la courte échelle et le balance au-dessus des barbelés. Le temps que les gardes percutent et viennent lui tirer dessus, il passe le mur et fuit. Habillé des vêtements de sport, il réussit néanmoins à rejoindre la Suisse, puis la France. En décembre 41 il passe en Espagne, où il est arrêté. Il tente encore de s’échapper, mais se fracture la moelle épinière est reste paraplégique.

– Moche.

– En juillet 41, Colditz accueille un contingent de prisonniers néerlandais. Ils repèrent dans le parc d’exercice une plaque qui recouvre ce qui semble être une bouche de conduit en béton. C’est une plaque carrée d’un mètre de côté, tenue par un loquet. Pendant une promenade, un groupe de Néerlandais s’installe donc informellement autour pour une discussion dans l’herbe, bloquant la vue des sentinelles le temps que l’un d’entre eux dégage le loquet et confirme qu’il y a bien un puit. Lors d’un deuxième repérage, de la même façon, ils font descendre une pierre attachée à une ficelle : le conduit fait environ 3 mètres de profondeur, il y a de l’eau au fond. On peut donc s’y planquer avant de prendre la fuite.

– La fuite d’eau. Ca se tente.

– L’idée est que deux hommes, John Smit et « Dolf » Dufour, se planquent dans le trou pendant l’exercice, puis en sortent plus tard et se tirent. L’opération est prévue le 13 août 41. Les Britanniques et les Polonais sont au courant, mais sans tous avoir les détails.

– C’est quoi les détails ?

– Les Néerlandais organisent un match de foot autour du puit. Au moment opportun, tout le monde se rassemble et bouche la vue le temps que les deux fuyards se glissent dans le puit.

– Comment ils vont éviter que leur absence soit remarquée ?

– Dans les jours précédents, plusieurs officiers britanniques avaient été sanctionnés pour raison disciplinaires, et leur droit d’exercice était suspendu. Avant de partir au parc ce jour-là, deux d’entre eux tentent de se joindre au groupe avec des uniformes qu’ils ont empruntés aux Néerlandais. Ils se font repérer et réexpédier dans leurs quartiers. Au moment de faire le compte pour revenir du parc, on constate qu’il manque deux hommes. Les Néerlandais expliquent alors que c’est sans doute à cause de cet incident, le chiffre ne doit pas être le bon. Les Allemands se disent que de toute façon il y aura un appel en bonne et due forme au château, donc tout le monde remonte.

– Je suis le spectateur rivé à son siège.

– Au château, c’est l’appel. Là où les Français et les Britanniques se mettaient en rang un peu n’importe comment, les Néerlandais avaient pris l’habitude de bien se ranger en lignes de 5. Du coup les Allemands se contentaient de compter les lignes sans trop vérifier. Ce soir-là, il y a deux lignes de 4, ça passe.

– Faut se méfier des gens trop bien organisés.

– Ca ne s’arrête pas là. Le lendemain matin, nouvel appel général. Deux Polonais prennent la place des évadés, tout en déclarant quatre hommes malades. Un gardien va vérifier les quatre malades sont dans deux chambres voisines. Un panneau en bois permet de passer de l’une à l’autre plus vite qu’en marchant pour les rejoindre. Donc les deux mêmes hommes se font compter deux fois, ça passe.

– Et les deux fuyards ?

– Ils arrivent à quelques kilomètres de la frontière suisse, mais se font reprendre.

– Presque !

– Ils sont suivis trois jours plus tard par Francis Steinmetz et Hans Larive, de la même façon. Quand ces deux derniers se font la malle, trois de leurs compatriotes se planquent eux à l’intérieur du château, pour détourner l’attention du terrain d’exercice et du puits.

– Oui enfin quand même, les gardiens ne sont pas complètement idiots.

– Non, et le commandant Oberts Schmidt suspend les exercices, considérant que la cour intérieure suffit à remplir les obligations de la Convention de Genève. Mais les Britanniques en appellent aux Suisses qui font pression sur les Allemands. Le 20 septembre, Cornelis Giebel et Oscar Drijber, toujours néerlandais, mettent les voiles en passant toujours par le puit du parc. C’est toujours la même tactique, toujours une diversion à base de sport. L’originalité est que le loquet est remplacé par un faux, fait d’un morceau de bois et de la capsule d’un tube d’aspirine. Une inspection minutieuse ne révèlera donc rien. Pour ce qui est du comptage, deux Polonais de petite corpulence utilisent la technique de l’imperméable pour se joindre au groupe sans être comptés.

– Et pour l’appel ?

– C’est génial. Les Néerlandais ont récupéré du plâtre auprès d’un artisan opérant dans le château.

– Et ?

– Et ils confectionnent des mannequins, Max et Moritz.

« C’est pour la kermesse de fin d’année, herr gardien. Un numéro de ventriloque. »

Qui participent à l’appel.

« Vous êtes un peu pâlichon, vous devriez aller faire de l’exercice. »

Giebel et Drijber passent la frontière suisse le 23 septembre, et c’est la fin de la série des évasions en utilisant le puit du parc.

– Mais pas la fin des évasions.

– Oh que non. On passe en 1942. Depuis leur arrivée en 40, 9 officiers français ont commencé à construire un tunnel à partir de la tour de l’horloge du château, dont le puit descendait jusqu’à la cave. Ils creusent sur près de 90 mètres, sur plusieurs plans verticaux et horizontaux. Ils raccordent même des lampes au réseau électrique du château pour avoir la lumière.

L’excavation dure jusqu’en 1942, quand les gardiens sont alertés par des bruits et découvrent l’opération.

– L’opération est un peu tuée dans l’œuf.

– Oui, mais je tenais à la mentionner parce que nos intrépides compatriotes ont néanmoins sauvé l’honneur national. Pendant tout ce temps, puisqu’ils opéraient à la cave, ils en vident toutes les bouteilles.

– L’élégance française, monsieur !

– Et ils les remplissent à l’urine.

– Pareil.

– Le 8 septembre 1942, c’est l’occasion d’un retournement singulier. On a parlé des outils d’évasions des soldats britanniques qui rentraient dans les prisons grâce aux colis humanitaires. Là c’est un prisonnier qui sort grâce à un colis. Ce jour-là on ordonne aux prisonniers de mettre toutes leurs affaires personnelles dans des caisses qui doivent être stockées dans un local dédié. Le lieutenant Dominic Bruce, le plus petit des prisonniers, en profite pour se planquer dans un colis de thé de la Croix Rouge, qui est entreposé dans une pièce non surveillée. Il se casse pendant la nuit avec une corde faite de drap. Il est néanmoins repris une semaine plus tard.

– Il aurait pu essayer de se faire expédier chez lui, à ce compte-là.

– On a vu que le sport pouvait permettre d’accéder à la liberté.

– Oui.

– Mais si tu me permets un instant de sortir une platitude de salon, nous savons bien qu’en vrai c’est plutôt la culture qui libère. C’est sans doute ce que se dit Pat Reid alors qu’il prépare la représentation d’une pièce de théâtre par les prisonniers. Il découvre un étage vide et condamné sous l’estrade.

– De l’avantage d’être enfermé dans un vieux château construit et reconstruit.

– Exactement. De là, il est possible d’aller jusqu’à un poste de garde. Pendant une représentation le 9 septembre 42, le Néerlandais Damiaen van Doorminck et le Britannique Hedley Fowler, ainsi que 4 autres prisonniers, passent par là déguisés en gardes allemands et supplétifs néerlandais. Il se trouve que la surveillance est un peu relâchée à ce moment, et ils en profitent donc pour prendre la poudre d’escampette. Les autres sont repris, mais von Doormincke et Fowler retournent à la maison.

– L’émancipation culturelle, en effet.

– Avant de passer au plan le plus fabuleux, une précision. Il y avait tellement de tentatives d’évasion que les gardiens créent un musée pour exposer les différents outils utilisés, et demandent même aux prisonniers de rejouer leurs tentatives pour que des reportages photo soient publiés dans le magazine des camps Das Abwherblatt. C’est comme ça que tu as des clichés « en situation ».

– Le musée de l’évasion dans la prison, fallait y penser. Le plan le plus fabuleux, tu disais ?

– Oui. Il va te rappeler quelque chose. En 1944, alors que le camp n’est plus occupé que par des Américains et Britanniques, un groupe de prisonniers décide carrément de construire un planeur.

– Ils vont construire un planeur depuis l’intérieur de la prison ?!

– Mais oui. L’idée vient de deux pilotes britanniques, Jack Best et Bill Goldfinch, qui…se retrouvent à Colditz après avoir essayé de s’évader d’un autre camp.

– Ah, oui, parce qu’il vaut mieux avoir tous les dissipés à l’œil au même endroit, et qu’on ne s’échappe pas de Colditz.

– Voilà. Un autre officier lui aussi récemment transféré au château, Tony Rolt, se rend compte que le toit de la chapelle est caché de tous les postes de surveillance, et donne sur une grande plaine dégagée au-delà de la rivière. C’est donc l’endroit idéal pour construire l’engin, tellement en plein milieu du camp que personne ne pense à regarder.

– Caché sous le nez de tout le monde.

– Précisément. Mieux encore, les prisonniers travaillent notamment à partir d’un manuel de conception aéronautique qu’ils trouvent…dans la bibliothèque du château.

– J’avais demandé L’Evasion pour les nuls.

Désolé, il est sorti.

Il y avait aussi un pilote de planeur et ingénieur parmi eux, tant qu’à faire.

– Mais attends, concrètement, comment tu construis un planeur en prison ?

– Ils travaillent dans le grenier de la chapelle, derrière un faux mur. Sachant que les gardiens avaient plutôt l’habitude de chercher des tunnels. L’engin est fabriqué avec des lattes de plancher et de matelas et autres morceaux de bois sur lesquels les prisonniers peuvent mettre la main, et des couvertures et draps. Ils élaborent une forme de colle à partir de leurs rations de céréales et récupèrent des fils électriques dans des zones non occupées du château, pour les câbles.

– Je suis impressionné.

– C’est pas tout. Pour les outils, ils fabriquent des scies à partir de ressorts de gramophones et de barreaux de fenêtres, et utilisent des couteaux de cuisine et tout ce qu’ils peuvent récupérer, y compris en soudoyant les gardes pour obtenir des trucs. Des trucs innocents, bien sûr, ils ne leur demandent pas des perceuses.

– Résultat ?

– Le planeur Colditz Cock, que je ne me risquerai pas à traduire.

– Ben quoi, comme cock robin, le rouge-gorge.

– Ouais, enfin tente pas une recherche pour cock, hein. Le planeur fait 6 mètres de long pour une envergure de 10, et peut transporter deux personnes. Pour le lancer, le plan était de confectionner une rampe de 30 mètres sur le toit de la chapelle avec des tables en bois, et pour la propulsion un système de poulie avec comme contrepoids une baignoire remplie de ciment, afin de le lancer à une vitesse de 50 km/h.

– Etait ?

– Oui, l’opération est annulée parce qu’elle était programmée au printemps 1945, et qu’à ce moment les troupes américaines sont dans la région. Le camp de Colditz est d’ailleurs libéré par les troupes US en avril 45. Néanmoins l’engin originel a été construit, on a les preuves.

Cock ride, anyone ?

Et en 1999 une réplique a été testée, qui a réussi son vol d’essai en 2000. Mieux, en 2012 une autre, radiocommandée, est lancée depuis le toit de la chapelle, avant d’atterrir parfaitement dans la clairière de destination.

– C’est presque dommage que le camp ait été libéré si vite.

– Presque. Les chiffres varient un peu selon les sources, mais en gros pendant les près de 5 ans de son fonctionnement comme camp de prisonniers, 30 à 35 prisonniers ont réussi à s’évader de Colditz et à rentrer chez eux, de 50 à 60 ont été repris, et 1 a été tué lors de sa tentative, en septembre 1944. Comme quoi mettre tous les prisonniers à problème ensemble, finalement, c’est peut-être pas la bonne option.

– Je te rappelle qu’on n’a jamais été dans le même amphi.

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[1] En français dans le texte

2 réflexions sur « Echappées belles »

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